DRAME NATIONALISTE
tait que maigrement glorifié par le peuple ; et les républicains et une partie de Télite intellectuelle s'employaient fi rabaisser sa mémoire. C'est qu'alors la France était forte, ou le paraissait ; mais, parce que la France est peu reluisante depuis vingt ans, nous avons assisté, sous la troisième République, à la restauration du culte napoléonien. Le gouvernement républicain a interdit Thermidor^ le drame girondin de M. Sardou ; mais il a souffert sur tous les théâtres l'exaltation et l'apothéose du plus absolu des despotes. L'autre soir, à la « première » de V Aiglon, quand sa gloire sonnait dans la trompette des alexandrins, tel ministre, tel haut fonctionnaire, tel politicien delà « bande » et tel caïman notoire applaudissaient avec nous: ils l'applaudissaient comme d'anciens conventionnels mués en chambellans.
Pourquoi ? Ces tyranneaux d'un jour saluaient-ils, peut-être, dans l'empereur, un professeur de « poigne, » un homme particulièrement expéditif dans la répression des « complots ? » Non ; c'est bien par le conquérant qu'ils se sentaient émus. Devenus peuple comme nous, peuple comme les belles dames qui crevaient leurs gants, comme nous ils songeaient dans un obscur coin de leur âme: « Quoi qu'aient pu faire d'autres peuples, d'autres rois, d'autres empereurs, grâce à lui, nous avons fait mieux, incomparablement ; nous avons fait mieux, ou pire. Et c'est toujours une consolation. » — Sentiment brutal, je l'ai dit ; mais comment s'y soustraire ?
Ce sentiment;, par bonheur; s'accompagne de quelques autres.
La foule n'acclamait pas seulement celui qui a été « le plus fort » ni Thomme qui a donné à des millions d'autres hommes l'occasion de tuer, mais l'homme qui leur a fourni une raison de vivre et de mourir noblement, de préférer à la vie la gloire,, — des galons et des panaches, oui; — mais aussi la joie de se dévouer et, du moins au commencement des grandes guerreS; l'illusion de répandre dans le monde — par la force, il est vrai — des princijjes de justice et d'humanité et les dogmes de la religion révolutionnaire. Le personnage du sergent Flambeau faisait concevoir au public que l'égoïsme formidable de l'empereur fut servi par d'admirables abnégations ; que l'œuvre de domination et d'orgueil, considérée dans les soldats delà grande armée, fut une œuvre de sacrifice et d'amour, et c'est aussi cela que l'on applaudissait.
Un autre sentiment suscité par le drame dans l'àme complexe de la foule, c'était celui de la solidarité instinctive et charnelle qui relie entre elles les générations d'un peuple, Ces soldats de la grande armée, nous sentons que nous sommes sortis d'eux, nous, bourgeois pusillanimes; qu'ils sont nos grandspères et nos aïeux ; que nous sommes, eux et nous, la même chair et le même sang. Et c'est pourquoi tout à l'heure quand je rappelais leurs exploits, j'é-
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crivais t nous » sans y prendre garde, bien que je n'aiejonché démon cadavre aucun champ de bataille impérial. Et ce n était point, de ma part, militarisme indiscret d'homme en pantoufles, mais communion spontanée, irréfléchie, avec des ancêtres encore proches, avec tel grand-oncle que j'ai eu, comme tout le monde, et qui se plaignait, je m'en souviens, d'avoir trouvé du verre pilé dans son pain quand il était prisonnier sur les pontons d'Angleterre.
Un philosophe disait l'autre jour qu'il est absurde de haïr un peuple, une collectivité, un chiffre, comme si ce chiffre était une personne. On pourrait lui répondre que haïr un peuple ce n'est évidemment pas haïr les individus dont il se compose et qui peuvent être dignes d'estime ou de sympathie ; mais c'est répondre à la malveillance qu'ils nous témoignent les premiers en tant que peuple, ou bien encore c'est détester l'esprit, antipathique à notre tempérament, ou les sentiments, dangereux pour notre intérêt commun, dont nous les voyons animés dans leur ensemble. Toutefois la raison m'oblige à confesser que ce philosophe a raison (encore qu'il lui soit arrivé à lui-même de traiter avec indulgence les demi-solde et des brigands de la Loire). Mais alors, s'il est absurde de haïr les collectivités, il doit être absurde aussi de les aimer : et c'est pourtant ce que nous faisons quand nous aimons notre pays. Ce déraisonnable amour delà collectivité que nous sommes, amour moins gêné dans le passé que dans le présent,
voilà le second sentiment que le drame de M. Rostand a éveillé en nous avec une force singulière^, et je n'ai pas le courage de le lui reprocher.
Enfin ce drame nous a fait éprouver le bienfait ei la douceur de Tunanimité. Durant quatre heures d'horloge, révolutionnaires et conservateurs, jacobins etlibéraux, parlementaires et plébiscitaires, et ceux qui, dans « l'Affaire », avaient eu telle opinion et ceux qui avaient eu l'opinion contraire, ont frémi ensemble des mêmes passions patriotiques. L'unisson s'est rompu dans la rue, cela est probable ; mais nul, pendant la soirée, n'avait pu se dérober entièrement à cette impression qu'il serait agréable, après tout, d'appartenir à une communauté puissante, que les individus, même les plus humbles, y trouveraient leur compte, et que cette force ne peut sans doute être fondée que sur l'unanimité des pensées. Nos pères, il y a bientôt un siècle, furent, un assez long temps, unanimes sur un homme. C'est une ressource que nous n'avons pas, et que peut-être nous ne devons pas désirer (contentons nous de souhaiter u des hommes »). Ilreste que nous soyons unanimes, ou à peu près, sur quelques idées. Cela est beaucoup plus difficile ; mais, si je le croyais impossible, je n'écrirais plus.
LWiglon est un drame excellent, auquel il faut pardonner un peu de complaisance pour les excès de la force matérielle et pour les « grandeurs de chair, » en faveur de ses tendances clairement nationalistes.