EXHORTATION AUX CAPITALISTES
47marsiS98.
Quelques chiffres humiliants :
Sur 45 millions de kilogrammes de café que consomme la France, ses colonies ne lui en fournissent aujourd'hui que 700,000.
Sur 6 millions de kilogrammes de caoutchouc, elles ne lui en fournissent que 500^000 ; sur 170 millions de kilogrammes de coton, elles ne lui en expédient que 8 millions. Le reste à Tavenant.
En résumé, nous achetons actuellement à l'étranger 840 millions de produits coloniaux.
J'emprunte ces chiffres (en les simplifiant) au rapport de M. le sénateur Pauliat, « fait au nom de la Commission chargée d'examiner la proposition de loi de M. André Lavertujon concernant la constitution de Compagnies privilégiées de colonisation », rapport qui me paraît, au moins dans sa partie critique, un monument de bon sens.
(Un assez joli trait : la Commission a jugé prudent de remplacer la dénomination de « Compagnies priui-
légiées « par celle d'« Entreprises ^e colonisation » ; car il faut ménager une démocratie ombrageuse. Mais, au fond, c'est la même chose.)
Ces 840 millions de produits coloniaux, nos colonies devraient nous les fournir, et par delà. En échange de quoi la France leur enverrait 840 millions de produits métropolitains. Cela, pour commencer.
Mais cette exploitation de nos colonies exigerait, avant tout, des capitaux.
Si rindustrie et le commerce des Allemands ont pris le merveilleux essor que vous savez, c'est que, chez eux, le travail est énergiquement secondé par les capitaux des particuliers et des banques. Là, le capital et le travail se sentent solidaires. La a haute société », les classes oisives et riches y ont la passion de développer la richesse, la puissance industrielle et commerciale de leur pays. Non moins peut-être qu'à leur intérêt, elles songent à la grandeur nationale.
Chez nous, le capital est devenu d'une prudence, d'une paresse, d'une pusillanimité incroyables. Sauf de très rares exceptions, la haute société, qui détient encore d'énormes quantités d'argent, dédaigne de s'allier financièrement avec le monde du travail. — Quant aux petits rentiers, ils donnent, pour un morceau de pain, des milliards aux gouvernements étran*
gers. S'ils cessent d'être timides, c'est pour un Panama ou pour des mines d'or.
Et il faut avouer que leur habituelle circonspection a bien quelque excuse.
Si je tenais aux rentiers de France ce discours :
— Notre patriotisme est lamentablement inactif et se dépense tout en paroles. Ce serait une façon d'aimer la patrie que de soutenir les entreprises qui doivent augmenter sa prospérité et, par conséquent, le bien-être de tous. Je m'adresse à votre bourse à travers votre cœur. Ou plutôt je m'adresse à votre cœur pour faire peut-être votre fortune. L'Evangile recommande de donner aux pauvres la dîme. Vous ne la donnez pas. Mais je vous propose une forme nouvelle de la dîme évangélique. Consacrez pieusement aux œuvres industrielles qui peuvent enrichir la France le dixième, seulement, de votre capital. Si ces œuvres échouent, vous n'en serez pas très appauvris ; si elles réussissent, vous gagnerez beaucoup d'argent ; et, dans les deux cas, vous aurez la consolation d'avoir satisfait à la Loi divine.
Ils me répondraient :
— Vous vous moquez de nous, etlesarguments mystiques ne sont guère de mise en telles matières. Toutefois, l'idée de faire, sous cette forme moderne, la charité à notre pays pourrait, une fois en passant, nous rendre infidèles à l'emprunt russe eu au 3 0.0^
qui sera demain le 2 1/2 ; mais à une condition. Nous voudrions être à peu près sûrs que cette charité nous rapportera quelque chose. Non certes par amour du lucre ; mais c'est que, si elle ne nous rapportait rien, à nous, cela signifierait donc qu'elle n'a été non plus d'aucun avantage pour la communauté. Les placements coloniaux et industriels, nous y consentirions : mais encore faut-il que les entreprises soutenues par nous aient quelque apparence de sérieux et quelque chance de succès. Ces entreprises, où sont-elles ? Qui nous conseillera ?
Les rentiers n'ont pas tort; et c'est pourquoi je me tourne vers les gros capitalistes et vers les financiers, vers ceux dont c'est le métier de « faire travailler l'argent ». Notre avenir colonial est, pour une grande part, entre leurs mains. C'est eux qui, au lieu de diriger l'épargne nationale vers les emprunts de l'Etat français ou vers les emprunts étrangers, la peuvent aiguiller sur nos colonies. C'est eux qui peuvent, que sais-je ? organiser ces « entreprises de colonisation » définies dans le rapport de M. Pauliat, ou fonder quelque Banque ou Crédit foncier colonial, — auquel serait annexé un Comité d'études qui apprécierait les afî'aires proposées.
Le malheur, c'est qu'ils ne manqueront pas de dire:
— Grand merci I Nous sommes trop mal vus à
l'heure qu'il est. Nous ne voulons plus que des opérations modestes et sûres. Un établissement financier au capital de 100 millions reçoit aisément 400 millions de dépôts, pour lesquels il paye un pour cent, et d'où il tire trois pour cent, rien qu'en se croisant les bras ; de manière que ses 100 millions lui en rapportent 10 (8 si l'on déduit les frais généraux et les impôts) ; et cela, sans l'ombre de risque. Il serait bien sot, dans ces conditions, de se donner du mal, de tenter les aventures et d'affronter les insultes et les dénonciations des démagogues.
De tels raisonnements sont plats, mais assez solides. Il est trop vrai que les tragédies financières de ces derniers temps ont rendu le monde de l'argent suspect à la foule, et qu'ainsi les honnêtes gens de ce monde-là pâtissent de l'infamie de quelques forbans. Mais surtout la France en pàtit. Le plus grand crime des spéculateurs malhonnêtes, c'est de tuer pour de longues années la confiance, âme des entreprises, et de déconsidérer une des puissances dont un pays a le plus besoin.
Il faut que cette défiance cesse. Elle cessera, dès qu'il apparaîtra avec évidence (et cela dépend d'eux) que les financiers se sont décidés à servir les intérêts nationaux. Ce service est le rachat, l'excuse — et la gloire — des fortunes démesurées.
Lorsqu'on détient une de ces fortunes (et que
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dirons-nous quand on ne Fa pas faite soi-même et qu'elle vous est venue par héritage ? que dirons-nous quand elle vous est venue par un mariage qui, dès lors, n'a pu être qu'une prostitution?), j'estime qu'il est honteux, indigne d'un homme de laisser stérile l'énorme et insolent superflu dont on est comblé, d'en consommer une partie en pauvres petites jouissances égoïstes, en sottes vanités et frivolités, et d'accumuler inutilement le reste avec une lâche avarice. Le devoir est de transformer ce superflu en la plus grande somme possible de travail, de profit matériel et moral et de dignité pour d'autres hommes : ce qui peut se faire par le crédit accordé aux entreprises intéressantes et généreuses.
Cela est à la fois plus fécond que l'aumône et moins coûteux; et le Ciel en tiendra compte aux bons riches et aux bons financiers presque autant que de l'aumône même. Ce sera la charité des millionnaires au vingtième siècle. Et elle sera souvent lucrative I Quel capitaliste hésiterait?
Si la puissance de l'argent n'est bienfaisante, elle est la plus odieuse de toutes. Ne demander à cette puissance que des plaisirs d'ordre sensuel ou la joie mauvaise d'avilir les autres hommes et de constater leur bassesse, cela est purement abominable. Ce sont d'ailleurs voluptés douteuses et sujettes au repentir. Mais semer et propager, par son argent, l'énergie et l'esprit d'initiative, ouvrir par lui de nouvelles sources à l'activité humaine, mettre en valeur, par
lui, des portions notables d'un continent et, par lui, accroître son pays et modifier la face même de la planète. . voilà, ce me semble, des plaisirs tout à fait distingués.
Il faut que Targent soit,chez nous, patriote comme il Test en Angleterre et en Allemagne. Vous me direz qu'il y a à cela quelques difPicultés, attendu qu'une partie de la finance est étrangère d'origine et cosmopolite par l'esprit. Mais cette fraction même, de par la résidence et la naturalisation, a bien des intérêts communs avec nous ; il ne lui serait pas inutile d'agir comme si elle était patriote, et le succès la rendrait telle en effet.
Si nos « hommes d'argent » étaient pénétrés des vérités simples que je viens d'indiquer, et s'ils en faisaient l'application, ils deviendraient vite populaires. Nous les aimerons s'ils aiment la France.