‹ Opinions à répandreChapitre 40 sur 53 · HENRY HOUSSAYE · texte numérisé non relu

HENRY HOUSSAYE

fond avec la plus belle et la plus généreuse conception do la vie.

Mais, par une pieté qui, en s'atlachant aux événements de 1814 et de 1815, se ressouvient de douleurs plus récentes, c'est des dernières années de Napoléon qu'Henry Iloussaye a voulu êtreriiistorien. On sait le succès de 1814 et du premier volume de iSJd. Ces livres sont austères ; la sobriété exacte du narrateur fait songer à Thucydide racontant l'expédition de Sicile. Mais l'émotion sort des choses elles-mêmes. L'art du critique est d'avoir dégagé les faits de l'amas énorme et confus des documents ; et l'art de l'écrivain est de leur avoir donné la vie, sans autre sortilège que la clarté de l'ordonnance, la suite et le mouvement de l'exposition, la propriété et la précision forte du style.

Encore, dans 1 814 ei dans le premier /c^ /5,1e sujet secourait-il l'écrivain par sa variété Le drame politique, la description des mœurs publiques et des mouvements d'âme de la foule alternaient avec les récits de guerre. Çà et là, il y avait de la joie. Le retour de l'île d'Elbe est le plus merveilleux et le plus enivrant des faits épiques. Mais Waterloo est une histoire purement militaire, le récit technique d'une campagne, en 500 pages, sans nulle détente, sans ombre de divertissement. Et pourtant, on peut prévoir que ce livre de Waterloo^ si sévère et

si nu, d^une probité si dédaigneuse de tout ornement, sera plus lu encore, et plus passionnément, que les récits, moins sombres et moins durs, dont il forme l'accablant épilogue. Car Waterloo est notre grand deuil, notre deuil éternel, plus inoubliable d'avoir été précédé de tant de gloire.

D'autres vous ont montré que le récit de Henry Iloussaye est définitif ; que, si la vérité historique sur Waterloo est quelque part, elle est là. Ou bien ils ont résumé le livre, débattu et pesé à leur tour lesresponsabililés de Ney, de Grouchy, de Napoléon lui-même. Je ne suis pas historien, je ne suis pas stratège : je ne veux que vous signaler l'extraordinaire puissance émotive d'un livre qui, pas un instant, ne vise à l'émotion.

Le génie de Napoléon n'a pas fléchi. Son plan est à la fois le plan le plus hardi et le plus sage. La plupart de ses lieutenants sont d'une vaillance et d'une expérience consommées. Et cependant, tout de suite, on sent l'inévitable. Dès les premières pages, Waterloo sanglant se fait entrevoir. Parce que nous connaissons le dénouement, les moindres erreurs du début, les quelques chances mauvaises mêlées aux chances heureuses s'exagèrent à nos yeux, nous obsèdent, nous font peur.

Pourquoi, au lieu de Grouchy, Napoléon n'a-t-il pas pris Murât? « A Waterloo, disait-il plus tard, Mu-

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rat nous eût valu peut-être la victoire. Que fallait-il ? Enfoncer trois ou quatre carrés anglais. Murât était précisément Thomme de la chose. » — Une des causes de la défaite semble avoir été un certain manque de rapidité, de sûreté et de précision dans la transmission des ordres. Bertliier excellait dans cette partie des fonctions d'un chef d'état-major. Pourquoi Napoléon choisit-il Soult au lieu de Berthier?... Mais le grand malheur, c'est que, chez les généraux, « la foi dans le succès n'égalait plus la vigueur physique et les talents militaires. » Quant à l'armée... u Impressionnable, raisonneuse, sans discipline, suspectant ses chefs, troublée par la crainte de trahisons et ainsi accessible peut-être à la panique, mais aguerrie et aimant la guerre, enfiévrée de vengeance, capable d'eftorts héroïques et de furieux élans, et plus fougueuse, plus exaltée, plus ardente à combattre qu'aucune armée républicaine ou impériale, telle était l'armée de 1815. Jamais Napoléon n'avait eu dans la main un instrument de guerre si redoutable ni si fragile. » 11 eût fallu à cette armée-là des conducteurs d'une foi infrangible ; et tous, hélas ! pressentaient Waterloo, sans savoir encore son nom. Et c'est pourquoi, tout le long de ces 500 pages, des phrases nous crucifient. « A Frasnes, Ney demeura inactif comme à Gosselies... Pour comble, Ney, qui sert mal l'empereur, est mal servi par Reille. » — « Pour seconder son attaque, Ney comptait sur les 20,000 hommes du comte d'Erlon...

Mais .. par suite de retards dans les dispositions préparatoires, d'ordres mal compris et mal exécutés, de contre-ordres inopportuns, le corps d'armée tout entier allait lui manquer comme il avait manqué à Napoléon. » — « L'ordre portait : su7^ lahauteur de Saint-Amand ; qu'Erlon avait lu ou compris :à la hauteur de Saint- Amand. » « C'était une inconséquence de l'empereur d'avoir confié un ordre d'une telle importance à un officier d'état-major aussi inexpérimenté que le comte de Forbin-Janson... » « Grouchy ne comprit pas que Wavre était son objectif immédiat... » « ... L'empereur avait songé bien tard à envoyer de nouvelles instructions à Grouchy. » «... Pour parera ce danger éventuel, l'empereur avait encore huit bataillons de la vieille garde et six bataillons de la moyenne garde. Si, à l'instant, il en eût donné la moitié au maréchal Ney, on peut croire, de l'aveu même de l'historien anglais le mieux informé et le plus judicieux, que ce renfort aurait enfoncé le centre ennemi. Mais Napoléon, sans réserve de cavalerie, ne croyait pas avoir trop de tous ses bonnets à poils pour conserver sa propre position. » « Au témoignage de l'ennemi, cette attaque aurait pu être décisive une demi-heure auparavant» quand Ney demandait du renfort. Le moment est passé... » Et c'est comme cela tout le temps, tout le temps... A chaque instant, nous avons failli remporter la victoire.

Et le plus amer, c'est de songer que chacune de

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ces erreurs aurait pu encore être réparée, si tel chef avait eu telle idée très simple, si tel autre avait hésité un peu moins longtemps, ou si, au contraire, son hésitation avait un peu plus duré, si la pluie n'était pas tombée, et surtout si Napoléon, qui ne fut jamais plus lucide ni plus agissant, s'était moins dépensé dans le rôle de « sergent deLalaille », s'il avait employé moins de temps à parer aux méprises, aux oublis, aux fautes de ses lieutenants, et si, sentant fléchir sa fortune, il avait osé à temps risquer tout pour tout sauver.

Oui, cela est torturant. Et cela est mystérieux. La plupart de nos fautes viennent de ce que nos chefs ont été, cette fois, trop prudents et circonspects : mais c'est aussi, semble-t-il, parce qu'ils sont excessivement prudents que les chefs des alliés réussissent ! Car ils n'ont rien du tout de génial ; et si le rôle de Blucher est honorable, celui de Wellington paraît assez médiocre. La circonspection, qui nous nuit, les sert. Des erreurs, des malentendus peut-être égaux à ceux de Waterloo n'avaient point empêché les plus belles victoires napoléoniennes. Mais, ici, tous les mauvais hasards sont contre nous, tous les hasards heureux sont pour les alliés. L'énorme part d'imprévu qui collabore au sort de toute bataille nous est décidément et continuemenl hostile. Pourquoi cela? Pourquoi ?... Tout le long

de celte campagne lamentable, Napoléon a contre lui dansles rangs anglo-prussiens un ennemi masqué, d'une ubiquité affolante. Est-ce la Fatalité ? Est-ce la Providence ?Méme chose au fond : la seule différence peut-être est que, à l'appeler du second de ces deux noms, le cœur est moins serré et halète d'une douleur moins sèche ; et encore je ne sais.

C'est la présence partout sentie, dans les marches et dans la mêlée, de ce noir cavalier anonyme qui fait de ce livre le plus oppressant des drames. Et, comme il s'agit ici de notre chair et de notre sang, toute tragédie pâlit près de celle-là.

Il faut voir dansles trois volumes de Houssaye, d'une critique si sûre et d'une exposition si liée, un des plus beaux efforts qu'un historien ait tentés pou rassembler harmonieusement une multitude innombrable de faits vérifiés et pour en faire éclater le vrai sens. Cela est une œuvre. Et cela sera peut-être un chef- d'œuvre dans cinquante ans.

D'EXNERY ET Mn'^ D'ENXERY

Je ne les ai connus que dans ces dernières années. C'était un vieux couple tout à fait original. Ils étaient incapables de supporter la solitude, même à deux ; et pourtant ils s'aimaient bien. Mais l'idée de passer la soirée en tète en tète leur était insupportable ; etces deuxvieillardsvraiment parisiens éprouvaient, si près de la tombe, l'impérieux besoin de « dîner en ville » ou d'aller au théâtre tous les soirs.

D'Ennery fut assurément, dans son ordre, un dramaturge prodigieux. Il fut aussi grand « inventeur de situations» que Scribe ou Dumas le père. Personne n'a trituré ni combiné avec une habileté plus imaj^inative les.possibilités du hasard. D'avoir écrit une centaine de drames aux sentiments très violents et très simples et aux événements très compliqués, et dont la plupart ont fait pleurer la foule et l'ont tenue toute haletante, ne fût-ce que d'une curiosité un peu grossière, cela, après tout, dénote une puissance, un don qui touche au génie.

La personne de d'Enncrv ne répondait pas, tout

d'abord, à Tidée que donnait de lui son théâtre, à la fois très artificiel et très ingénu. Car il avait beaucoup desprit, et un esprit malicieux, mordant, parfois amer.

Cela m'avait fait croire qu'il était capable de sourire le premier de certaines parties de son œuvre ; qu'il devait apparemment en connaître mieux que personne le mérite technique, mais qu'il n'était pas probable que ce roi de la charpente et ce prince des trucs eût jamais tressailli de la moindre émotion, alors qu'il développait de son gros style ces extraordinaires « situations «amenées par des artifices dont il ne pouvait, lui, être dupe. Je me trompais. Il m'a plusieurs fois affirmé, et fort sérieusement, que, dans l'instant qu'il écrivait les scènes particulièrement a touchantes » de ses mélodrames, il en était lui-même bouleversé ; que les meilleures étaient celles qu'il avait le plus largement arrosées de ses propres larmes^, mais que toutes, d'ailleurs, en avaient été au moins humectées. Bref, il possédait, avec un esprit qui semblait presque d'un philosophe, une sensibilité toute populaire, pareille à celle de son public. Il « croyait », dans le fond, à ses drames, de la même manière que les spectateurs des galeries supérieures. Et de là sans doute, son action sur la

loule.

M™« d'Ennery ( « Gisette » ) avait une physionomie qu'on n'oubliait pas. On voyait bien qu'elle avait

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