D'ENNERY
été fort jolie. Enorme, toute rose dans ses batistes et ses dentelles blanches, elle avait gardé des yeux clairs et rieurs et une bouche encore jeune, nette et arquée. Elle avait peut-être autant d'esprit que son mari et un esprit d'un tour plus pittoresque. Elle était extrêmement verte en propos, impétueuse, passionnée dans ses affections et dans ses antipathies. Elle écrivait à ses intimes sur des carrés de méchant papier des lettres imagées, violentes, où presque tous les mots étaient soulignés, etquelquesuns deux fois ; des lettres où elle racontait au jour le jour,d'un style incorrect et savoureux, ses impressions sur les hommes et sur les choses; des lettres, vraiment, à mettre à côté de celles de la Palatine, et qui, si elles pouvaient être réunies, formeraient les mémoires les plus cocasses, les plus féroces — et d'ailleurs les plus suspects — « pour servir à Thistoire des mœurs de ce temps. » C'était une impulsive de forte imagination, avec un fond de générosité dont témoignent maintes clauses de son testament. Je me figure qu'elle avait dû être jadis une terrible sentimentale.
D'Ennery l'aimait. Il était déjà très malade quand elle mourut presque subitement. On le lui cacha tant qu'on put ; on répondait à ses questions : « Elle est souffrante ; vous la verrez demain. » Mais au bout de quelques jours il se mit dans la tête, on ne
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sait pourquoi, qu'elle n'avait plus voulu rester auprès de lui, qu'elle avait quitté la maison. On pensa que cette idée fixe lui serait plus douloureuse que la vérité et on lui fit comprendre que « Gisette » était morte. Sur quoi, ce vieillard de quatre-vingt-sept ans éclata longuement en sanglots. Puis il n'en parla plus, jamais. Peut-être accepta- t-il sans trop de peine de lui survivre, puisqu'il l'aimait et qu'il était sûr maintenant de la retrouver. Il attendit la mort; il la sentait proche, il l'acceptait... Et cependant il voulait vivre encore un peu, quoique la vie ne consistât plus pour lui qu'à s'efforcer, minute par minute, de ne pas mourir. Et, plusieurs fois par nuit, il appelait son médecin pour lui dire : — « Je souffre en tel endroit, de telle façon... Docteur, est-ce la mort qui vient ? »
Il n'y a, dans ses mélodrames, rien de plus tragique que cela (sans parler de certaines scènes qui ont suivi la mort de M""^ d'Ennery). Car, cela, c'est du tragique sans ficelles.
Vous avez sans doute lu, dans le Temps et dans la Revue de Paris, les belles histoires de phoques, de loups et d'éléphants de M. Rudyard Kipling. Elles ont ceci d'admirable que la psychologie des animaux y est tout à fait plausible et vivante. Si Tauteur, par une convention nécessaire, leur prête notre langage, nos mots, notre syntaxe, il semble bien qu'il ne leur fait exprimer — par un vocabulaire d'ailleurs simple et fort restreint — que les impressions et les idées qu'ils peuvent réellement avoir. On se dit en le lisant : Oui, tels doivent être les rêves et les plaisirs d'un éléphant ; tels l'expérience, la sagesse et les raisonnements d'un loup ; telles les sensations et les pensées d'un phoque, et, si un phoque est entreprenant et héroïque, il doitl'être tout justement à la manière de l'estimable phoque de M. Kipling.
Ce roman des bêtes nous repose très heureusement de l'éternel roman des gens du monde et de
leurs chétifs ou prétentieux adultères. Au surplus, récrivain anglais ne nous surfait guère plus rintelligence de ses délicieux animaux que les romanciers à la mode ne nous surfont les complications sentimentales de leurs clubmen et de leurs mondaines. M. Kipling est, pour le moins, aussi «vrai,» mais combien plus sain, tonique et fortifiant!
Les impressions et les idées de ses bêtes étant toutes dépendantes de leur « milieu « naturel, il nous fait vivre avec elles la libre vie mystérieuse des mers polaires ou des brousses etdes forêts vierges : en sorte que nous jouissons de la banquise comme les phoques, et de la jungle comme les loups, les tigres et les éléphants. Et ses descriptions, étonnamment précises, sont sans ennui, parce qu'elles sont toujours dans un rapport étroit et immédiat avec les divers états d'esprit des bêtes, et que c'est toujours à travers elles que nous sentons le « paysage » environnant.
Tout cela est assez nouveau. Si l'on cherchait les origines du genre que cet Anglais des Indes a marqué d'une empreinte si forte et si originale, on ne trouverait à nommer, je crois, que La Fontaine, Andersen (et, si vous voulez, Toussenel, que j'avoue avoir peu pratiqué).
Disons-le tout de suite, ce n'est qu'en de fugitifs hasards de sa fantaisie que La Fontaine peut pas-
sor pour le précurseur très indirect de M. Rudyard Kipling. En général, les animaux de La Fontaine ne sont vraiment que les prête-nom des types divers de la société humaine; ils ont des vices et des passions d'hommes et tiennent des discours purement humains. La Fontaine est si peu attentif ou si peu scrupuleux sur ce point que, sous prétexte qu'Esope ou Phèdre Ta fait avant lui, il n'hésite pas à supposer des relations sociales entre <( la colombe et la fourmi » ou des compagnonnages entre « la génisse, la chèvre, la brebis et le lion. »
On pourrait compter les pages où il fait agir les bêtes en tant que bêtes et d'une manière proportionnée et conforme à leur nature, à leur instinct et à leurs connaissances de bêtes. Telles sont, ou à peu près, les fables intitulées : le Chat et le Vieux Rat ; Conseil tenu par les Bats ; V Hirondelle et les petits Oiseaux; les Deux Coqs^ et mieux encore, les Lapins^ les Souris et le Chat- Huant ^ les Deux Bats, le Benard et VŒuf ; mais je crois bien que c'est tout.
Le vrai précurseur, ici, c'est le bon, l'exquis Andersen. Celui-là connaît les bêtes et les aime. Il lit dans l'âme des cigognes, des cygnes, des hirondelles, des chiens, des canards, des taupes, des souris, des crapauds et des colimaçons, et leur attribue des sentiments et des pensées de la plus fine vraisemblance. Voulez-vous savoir l'idée qu'une cigogne se forme de onxiONâ 9
l'Egypte? (Je traduis une traduction allemande.) « 11 y a là, dit-elle, de grandes maisons de pierre â trois côtés et c[ui se terminent en pointe, et un fleuve qui sort de son lit et couvre le pays de boue. On va dans cette boue et on mange des grenouilles tant qu'on veut. » Et que dites-vous de cette « vue » sur la psychologie des escargots ? « Ils avaient entendu dire qu'au bout du parc il y avait un château. Là, on était cuit ; cela vous rendait tout noir, et alors on était posé sur un plat d'argent. Ils ne savaient pas trop ce que cela signifiait ; mais un instinct obscur leur disait que c'était là quelque chose de très honorable. »
Andersen, il est vrai, n'est le psychologue que des animaux domestiques ou des bêtes modestes. Il n'a point l'imagination grandiose de Kipling, ce poète des fauves. Mais qu'il a de délicatesse, de gaieté tendre, de sympathie pour toutes les créatures ! C'est saint François d'Assise faisant des contes aux enfants.
De même qu'il tire affectueusement, — si affectueusement qu'on y croit un peu— l'âme des bêtes vers la nôtre, il insinue si doucement aux plantes l'âme des bêtes ainsi humanisées que l'on croit presque à l'aventure et aux sentiments secrets de cette branche de pommier en fleurs qui méprisait les renoncules et reconnut son tort, — ou de ce petit sapin qui rêvait d'être un mât de navire ; qui fut, un soir, un arbre de Noël, et qui, jeté dans un coin de hangar, continua de rêver et d'espérer, consolé par
Fétoile de papier doré restée à son faîle, — jusqu'à ce qu'un serviteur le mît en fagots.
Et après le roman des bûtes et des plantes, voici le roman des oljjets familiers, des meubles, des ustensiles de ménage. Je ne sais comment s'y prend ce bon Danois; mais il m'intéresse autant auxdésirs, aux vanités, aux illusions, aux déceptions d'un briquet ou d'une théière que d'autres aux aventures de mes semblables, — lesquelles se trouvent être, au fond, presque les mêmes.
C'est que, sans effort, il tourne en symbole l'histoire des choses inanimées, tant il sait approprier à leur forme et à leur matière les sentiments qu'il leur attribue. Oh! les joies glaciales et profondes du « bonhomme de neige » , voluptueusement pénétré de froid, et ravi de sentir craquer en lui le gel ! Oh ! ses ignorances et ses naïvetés, ses conversations avec le chien de cour qui lui enseigne brièvement la vie ! Et puis, cette étrange passion qui lui vient, cet amour mystérieux, fatal et meurtrier, pour le poêle à la gueule rouge qu'il voit à travers la fenêtre ! « Ce matin-là, les vitres restaient gelées, et il ne pouvait voir la flamme. C'était le plus beau temps que pût souhaiter un homme de neige. Il aurait dû être heureux ; mais il ne l'était pas. C'est qu'il souffrait du mal-d'amour-pour-un -poéle-de-faïence » (un seul mot allemand). — Et l'histoire du « soldat-de-plomb constant » qui n'a qu'une jambe et qui aime la petite danseuse de papier et de tulle dont le ruban bleu
est orné d'une étoile ; du petit soldat qui, tombé dans le ruisseau, embarqué par des enfants sur un bateau de papier, roulé dans une gargouille, noyé dans un égout, avalé par un gros poisson, demeure inébranlable, Farme au bras, et rêvant toujours de la belle dame à rétoile...
Ainsi, le roman des hommes paraissant épuisé, le roman des bêtes et des choses nous invite. Le genre existe dès maintenant. (Avez-vous lu les merveilleuses petites Histoires naturelles de Jules Renard?) Il existe si bien que nous en avons déjà la parodie dans les « poèmes amorphes » de Franc- Nohain. VEponge^ les Tortues^ le Poisson rouge^ la Chanson des 36 chandelles^ celle des Cure-Dents et celle des Chapeaux du j^^ janvier sont aux nouvelles de Kipling et à certains contes d'Andersen ce que la farce est au drame et ce que les romans burlesques du dix-septième siècle étaient aux délie et aux Cléopâtre.
Quand nous serons décidément las des livres qui nous racontent la sempiternelle histoire de nos vices et de nos amours, nous n'aurons qu'à faire passer par les cerveaux enfantins des bêtes — ou par l'âme obscure des plantes ou des choses même que Ton dit inanimées — nos sensations, nos idées et nos passions d'hommes, rajeunies et ramenées à
leurs premiers éléments. Nous nous ferons donner la comédie par les Trois Règnes tout entiers. Cela nous rafraîchira, et cela pourra durer quelque temps.
Il était « l'oncle », l'oncle de tous ceux de ses confrères (et ils sont nombreux) qui l'aimaient, l'oncle des « bourgeois » de France, et même des plus petits, l'oncle national. Et il était très bien nommé ainsi ; et ce nom exprime à merveille la parenté familière de son robuste esprit avec les têtes innombrables de la foule.
Sarcey n'eût pas été l'oncle de tant de milliers de neveux s'il avait eu ou affecté d'avoir les raffinements et les inquiétudes que quelques-uns lui reprochent d'avoir ignorés. Il faut le prendre pour ce qu'il est, pour un être extraordinairement vivant, .puissant et u représentatif. »
Par beaucoup de points, par son tour d'esprit, par son style, par ses goûts littéraires, par sa préoccupation de l'utilité commune, même un peu par sa philosophie, il relève de ce dix-huitième siècle qu'il aimait tant. Il avait une âme vraiment sociable et populaire, l'impérieux besoin de se sentir en communication avec le grand nombre. « Entrez, dit La
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Bruyère : les portes vous sont ouvertes, mon antichambre n'est pas faite pour s'y ennuyer en m'attendant... L'homme de lettres est trivial comme une borne au coin des places ; il est vu de tous, et à toute heure, et en tous «''tats, h table, au lit, habillé, sain ou malade .. » C'était tout à fait la pensée de notre bon maître. Il réduisait sa vie intime au ?7iùn'mwm. Il était homme de place publique. Il n' avait pas de secret, ni dans sa vie, ni dans sa pensée.
Chose remarquable, c'est par ce don même de sentir comme tout le monde, un peu avant tout le monde, ce don s'accompagnant de l'intelligence la plus lucide, qu'il a été original. Il l'a été surtout dans la critique dramatique. Seulement, il Ta été trente-deux anS; ce qui faisait que les gens inattentifs ne s'en apercevaient plus. Il est cependant certain que, jugeant, au théâtre (du moins la plupart du temps), comme la foule, mais cherchant avec une sincérité sagace pourquoi il jugeait ainsi, il a été amené à « créer » en France la critique expérimentale, tout simplement. Ceux qui parcourront ses feuilletons des premières années — alors que Gautier, Janin, Saint-Victor écrivaient à côté de lui — concevront que Sarcey fut vraiment nouveau à son heure.
Conférencier, il débordait de vie. Nous nous souviendrons longtemps de cette bonhomie, de cette rondeur, de ce ventre indulgent, de cette bonne face rose qu'une neige encadrait sans la vieillir, — et de
cette voix charmante... Son enseignement était ingénieux et solide. Outre qu'il excellait à démontrer la « technique » de l'art qu'il adorait, il avait au plus haut point, lorsqu'il expliquait le théâtre passée l'intelligence des rapports entre les sociétés et les formes d'art, le sens du relatif, qui est le sens historique lui-même. Et cet homme d'un si rare bon sens était aussi un homme d'imagination copieuse et d'inépuisable « humour. » Les lointains personnages de notre ancien théâtre, il les repétrissait de ses gros doigts agiles, il les déformait peut-être ; mais comme il les faisait vivre ! Nul n'a mieux fait sentir que lui la persistante vérité humaine et le réalisme de nos classiques.
Journaliste, il fut, durant i^rès d'un demi-siècle, le « bonhomme Richard >) et, comme il s'appelait luimême, le « Sganarelle » de la presse française (entendez le savoureux Sganarelle du Médecin malgré lui). Il avait la clarté, la verve, le mouvement, la vie^ — toujours ! — et, sur les événements quotidiens, petits ou grands, publics ou privés, sur mille questions de politique ou de littérature, de morale ou d'orthographe, de casuistique ou de voirie, il rédigeait en se jouant, au nom de millions de Français charmés, l'imperturbable et plausible jugement du Sens commun. Et quoi qu'en puissent dire des jeunes gens mal informés, c'était un excellent écrivain, aisé, naturel et dru, tout pénétré du dix-huitième siècle, et particulièment de Lesage et de Voltaire, et dont le
Style pouvait péclier quelquefois par négligence et hâte, jamais par méconnaissance du génie ide la langue.
Son existence, quand on y rétléchit, fut stupéfiante. Pendant trente-deux ans, il alla tous les jours au théâtre, et pendant plus de quarante ans il écrivit deux ou trois articles par jour. Je pense que ses œuvres complètes formeraient cinq ou six cents volumes^ dont les cent cinquante mille pages ne paraîtraient pas toutes immortelles, mais dont aucune ne fut ennuyeuse. Et cet énorme labeur, il le porta, non seulement avec aisance, mais avec allégresse. Le pli professionnel qui, après cela, aurait pu le marquer jusqu'à Tàme, était, chez lui, à peine sensible. Ce prodigieux travailleur trouvait le temps de « vivre », selon le conseil de son ami Boileau, et d'être un très brave homme. Il était bon, charitable, insoucieux de l'argent, largement hospitalier. Et il pardonnait les injures, dès qu'il y avait répondu. Il est vrai qu'il y répondait supérieurement. On pourrait faire un volume tout à fait remarquable des « répliques » de Sarcey.
Et cet homme jovial était un ferme philosophe. Il s'est très bien connu lui-même ; il a eu l'intelligence la plus juste de ce dont il était capable, et aussi de ce qui pouvait faire, de son existence ellemême, une œuvre harmonieuse et bien composée. Il ne voulut être qu'homme de lettres. Il fut un homme de lettres très fier et qui conçut pleine-
ment la dignité de sa profession. Il écarta résolament tout ce qui pouvait apporter à son indépendance ne fût-ce que l'ombre d'un obstacle ou d'une limite. Il repoussa les récompenses publiques. Il refusa d'entrer à l'Académie. C'est là une espèce de courage qui n'est pas si mince, à en juger par sa rareté.
Si peut-être cette attitude lui coûta, du moins en ce qui regarde l'Académie, il faut reconnaître qu'il eut de beaux dédommagements. Il fut un des hommes les plus populaires de France ; et, powr lui, la popularité se faisait affectueusement familière, tout en demeurant, dans ces dernières années, presque universellement respectueuse. On saluait en lui une force cordiale. C'est pourquoi je suis bien tranquille sur sa mémoire. Sans compter que sa place restera sûrement considérable dans l'histoire du journalisme et surtout dans celle de la critique, il y a, à l'heure qu'il est, sous des milliers de fronts, vieux ou jeunes, une im.age de Sarcey, nette, précise, pittoresque, d'un relief durable... Et ainsi le souvenir de sa personne même et de sa figure terrestre sera très long à s'éteindre.
Il nous manquera beaucoup. Que de fois, au théâtre, nos yeux le chercheront à sa place accoutumée ! Il est, proprement, irremplaçable. Adieu, mon bon maître I En même temps qu'une créature très particulière et très vivante, vous étiez un être presque symbolique, vous qui goûtiez peu les symboles ; et il
nous semble que nous ensevelissons avec vous quelque chose de nous-mème, puisque vous représentiez éminemment quelques-unes des qualités « communes », c'est-à-dire, à le bien prendre, essentielles et permanentes, de la race dont nous sommes.