‹ Opinions à répandreChapitre 42 sur 53 · MAURICE DONNAT · texte numérisé non relu

MAURICE DONNAT

Je le vois toujours tel qu'il nous apparut, la première fois qu'il récita des vers au théâtricule du Chat- Noir, avec son visage ambré, ses cheveux bleus, ses yeux noirs et doux, ses lèvres bonnes sous la moustache un peu tombante, sa voix caressante et paresseuse. Je le comparai tout de suite à un mandarin annamite, parce qu'il en avait la figure et aussi parce qu'il semblait, comme un lettré de la race jaune, subtil, indolent, voluptueux et d'un nihilisme très fin et très gai.

C'était autrefois... il y a peut-être bien dix ans... Le bon poète annamite s'est fort développé et est devenu un célèbre auteur dramatique parisien. Mais s'il n'est presque plus annamite, il est demeuré poète.

Il a fait Amants^ qui est probablement un chefd'œuvre, et qui est la Bérénice de ces dernières années. Mais ses autres pièces aussi pourraient porter ce titre d'Amants. Amants d'aujourd'hui, pas tragiques, qui ne s'en font pas trop accroire, qui finissent par se

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pardonner ce qu'ils ont souffert et ce qu'ils ont fait souiïrir : sincèrement amoureux pourtant dans leur sensualité fine, et qui soufTrent presque aussi fort que s'ils n'avaient pas d'esprit et s'ils n'étaient pas clairvoyants.

Donnay est, dans le même temps, ironique et tendre ; et comme son ironie et sa tendresse ont de l'imagination, il fait souvent penser à Henri Heine. Mais je ne vois personne chez qui l'ironie soit plus près d'être une des formes mêmes de l'indulgence — et presque de la charité.

Il a d'autres particularités encore. Ce voluptueux est un très libre artiste, et très probe. Je veux dire qu'il cherche principalement à se plaire à lui même et qu'il n'a point d'habiletés « en vue du public. » Je crois bien que c'est par amour de la vérité qu'il compose négligemment. Il est, parmi nos jeunes dramalistes, un de ceux dont les pièces ressemblent le plus à la vie, même par cette insouciance de composition. Quand on lit ses comédies, on constate que nul style n'est plus rapproché, par le mouvement et les brisures, du langage de la conversation ; qu'il n'a pas une seule phrase « livresque » ; que toutes sont désarticulées avec un soin scrupuleux, — et que, cependant, cela reste « du style » et quelquefois de la poésie. Vraiment, cela est d'un grand art.

Enfin ce voluptueux a une âme. Parmi toute cette ironie et tout cet esprit, on démêle quelque chose comme de la candeur : don inestimable, surtout quand

on le rencontre en pareille compagnie. S'il y a une idée commune à laquelle on peut rattacher ses histoires d'amants, c'est qu'il ne faut jamais mentir en amour. On découvre, en divers endroits de la Douloureuse, des commencements de pensées graves et des traces mêmes d'un évangile qui n'est pas purement « parisien. » On y voit une « bonne dame » qui donne envie de Tembrasser sur ses vieilles joues par la façon maladroite et touchante dont elle défend l'antique règle ; et l'amant, à lafm, se juge presque, et aspire à valoir mieux. Car, si l'ironie se peut résoudre en indulgence, l'indulgence se peut hausser à la bonté; et la bonté, conçue dans sa plénitude, implique cette vieillerie nécessaire et sainte : une loi morale.

Tout cela ne signifie pas que l'auteur de Phryïié soii devenu un stoïcien, ni que sa dernière pièce (que je ne connais pas encore) doive être une « contribution » au relèvement national. Tout le monde, d'ailleurs, ne peut être colonial ou professeur d'énergie. Maurice Donnay se contente (ce qui est bien joli !) d'avoir une âme charmante et parfois inquiète, une âme « de bonne volonté »,et qui, au travers même de ses étincelantes malices verbales, paraît toute formée de douceur.

Et puis, il a la grâce, à quoi rien ne résiste

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