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CHEZ LES OUVRIERS

Citoyens,

Je remercie votre comité de sa cordiale invitation. En nous conviant à cette réunion populaire, il a donné un remarquable exemple de largeur d'esprit et de fraternité.

Sans doute Tégalité civile et politique est inscrite dans la loi, et ainsi les vieux compartiments sociaux sont effacés en théorie ; mais, en réalité, ils subsistent encore ; etlesclasses sontpeut-être, àFheure qu'il est, aussi séparées par les mœurs qu'elles ont pu l'èlre, autrefois, par les institutions. Je crois bien que la plupart des citoyens qui sont auprès de moi sur cette estrade sont du peuple, comme moi, ou en viennent ; il n'y a point parmi nous de grands seigneurs, ni même de riches, et nous pouvons dire, sans nous vanter, que nous sommes, comme vous, des travailleurs. Mais, enfin, nos occupations

ne sont pas les mêmes, ni, par suite, notre genre de vie ; et la diversité de nos besognes respectives fait que nous n'avons pas très souvent chance de nous rencontrer. Pour moi, j'ai bien, de temps en temps, l'occasion de voir dans mon petit pays mes camarades vignerons ou cultivateurs ; mais j'ai rarement celles d'entrer en relations amicales avec les ouvriers des villes. Paris, à cause de son immensité; est l'endroit où l'on se connaît le moins. C'est une ville où il y a, entre les divers groupes sociaux ou professionnels, des espèces de cloisons étanches.

Eh bien ! Messieurs, vous avez pensé que cela est mauvais, que cela ne doit pas être ; et vous avez eu cette bonne idée de nous appeler à vous, tout simplement parce que vous avez compris que nous sommes des hommes de bonne volonté, sans préjugés intéressés et égoïstes ; que nous avons beaucoup de sentiments communs avec vous ; et que nous ne pouvons que gagner, les uns et les autres, à nous mieux connaître.

Peut-être aussi que vous vous êtes dit : — a Nous n'avons jamais manqué de flatteurs qui nous font de belles phrases, qui nous promettent monts et merveilles, — parce qu'ils attendent quelque chose de nous, — et qui n'ont rien de plus pressé que d'oublier leurs promesses. Or, voilà des gens qui n'ont rien à nous demander. Prions-les de venir causer avec nous. Ils ne seront peut-être pas de notre avis sur

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tous lespoints; mais ils nous diront ce qu'ils croient être la vérité ; et puisqu'ils viennent ici sans intérêt personnel, nous sommes bien certains qu'ils seront de bonne foi. »

Je puis donc, Messieurs, vous parler à cœur ouvert. S'il arrivait que mes idées ne lussent pas exactement d'accord avec les vôtres, je suis sûr que vous ne m'en écouteriez pas moins avec courtoisie et dans un esprit de tolérance, puisque j'ai Thonneur d'être votre invité.

Au reste, nous avons, à l'heure qu'il est, d'excellents « terrains d'entente. » Nous nous accordons très bien dans la réprobation et dans le mépris de certains actesdu gouvernement. Et pour nous réunir il y a encore, je ne dis pas le socialisme, mais le souci des questions sociales, et il y a le patriotisme.

Sur le socialisme, je n'ai pas de parti pris, et je crois avoir l'esprit libre ; mais nous en parlerons, si vous le voulez, une autre fois, quand nous nous connaîtrons mieux. Vous-mêmes, en tous cas, vous ne pensez pas que la réalisation de vos rêves soit pour demain, ni même pour après-demain. Mais, sans attendre tout de l'Etat, — qui ne peut pas tout faire et qui ne le doit pas (car cela tuerait l'initiative, l'énergie et même la liberté des individus), — nous estimons que le gouvernement républicain doit se préoccuper loyalement, consciencieusement, du sort du plus grand nombre ; que c'est même là son prin-

cipal devoir, avec celui de la défense nationale, et qu'il doit donc faire plus de lois sociales que de lois politiques.

Or, je vous le demande, avez-vous lieu, vous, le peuple, d'être entièrement satisfaits de la troupe de parlementaires qui, depuis quinze ou vingt ans, mène lesafïairesdupays? Ils ontfaitdesloispolitiques,oui, c'est-à-dire deslois propresà leur faciliter, puisa leur assurer la conquête du pouvoir. Mais quel fruit vous en revient-il, à vous ? Est-ce pour vous, ouvriers, les bureaux de tabac, les sinécures, les faveurs de toutes sortes ? Même leurs lois anticléricales qu'ils font sonner si haut et qu'a pu justifier, à un moment, la défense de la République, en quoi ont-elles rendu votre situation meilleure? Nouspayons3,500millions d'impôts, c'est-à-dire 1 milliard 700 millions de plus que sous l'Empire. (Dans ce total, les suites de la guerre n'entrent que pour 270 millions.) Oi^i passe ce budget fantastique ? On ne sait pas. Il y a tant de fonctionnaires, tant de parasites ! Mais de ces sommes énormes, qui sortent de nos poches, quelle part est consacrée à l'encouragement delà coopération et de la mutualité, aux caisses de retraite, à la formation de banques ouvrières ? Les choses les plus simples sont encore à faire. On n'a même pas trouvé le temps de corriger les abominations du Code en ce qui concerne, par exemple, les frais de justice. Et, pour passer d'une petite chose à une grande, toutes les monarchies de l'Europe ont la liberté d'association, et

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