CHEZ LES OUVRIERS
nous, République, nous ne l'avons pas ! Est-ce que, par hasard, l'équipe qui accapare le pouvoir depuis vingt ans se moquerait du peuple ?. . .
Nous pouvons donc déjà nous entendre là-dessus : nous voulons un gouvernement de braves gens, s'il se peut; nous voulons un gouvernement économe de nos deniers, qui ait le courage de simplifier une administration follement compliquée et coûteuse ; qui fasse un peu moins de politique à la vieille mode radicale et qui tâche de nous faire de bonne législation sociale.
Mais vous ne vous intitulez pas seulement socialistes ; vous vous qualifiez vous-mêmes de patriotes ; vous êtes amis de l'armée, qui est notre sang, qui n'est que la nation debout pour sa propre défense. Et voilà encore un point sur lequel nous nous entendons parfaitement.
Patriotes ardents, vous Têtes, nous le sommes, comme nos grands ancêtres de 92, qui furent, à ce que j'ai entendu dire, d'assez bons républicains. Vous êtes patriotes par un sentiment instinctif, comme le sont, de leur coté, les socialistes allemands — comme l'est cet illustre Liebknecht qui a déclaré avec loyauté (nous ne saurions lui en vouloir) que, en cas de guerre, les socialistes de son pays marcheraient en tète de l'armée allemande. Mais vous êtes aussi patriotes par raisonnement. Vous vous dites que ce serait une pure folie d'être internationalistes à un moment où le patriotisme de nos
voisins, allemands ou anglais, devient de plus en plus jaloux, conquérant et vorace. — Dans un siècle ou deux..., eh bien, nous verrons. Nous sommes disposés à regarder tous les hommes comme des frères quand les autres peuples auront cessé de s'aimer uniquement eux-mêmes.
Et, enfin, vous êtes patriotes, tout justement parce que vous êtes des socialistes pratiques. Tout se tient. Vous comprenez que plus la patrie est forte, et plus elle est prospère, plus les citoyens s'y sentent à l'aise, plus les travailleurs ont de chances d'y faire triompher leurs revendications, et plus on peut espérer que les patrons amolliront leur résistance. Bref, c'est la prospérité industrielle et commerciale d'un pays qui y facilite les expériences sociales, et c'est la force de son armée qui, en lui donnant la sécurité, permet et garantit sa prospérité intérieure. Il est vraiment étonnant qu'on soit obligé aujourd'hui d'insister sur ces vérités élémentaires.
Et puis (et c'est votre honneur), vous ne songez pas seulement à vous. La diminution de la France est plus qu'un malheur français, c'est un malheur européen, c'est un malheur universel ; depuis que la France est diminuée, il s'est commis beaucoup plus d injustices dans le monde. Nous n'avons rien pu pour les Arméniens; noas ne pouvons rien pour cette héroïque république du Transvaal. Cela est lamentable. A cause des grandes idées de justice
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et de liberté qu'elle représente, il est nécessaire pour le monde entier, et surtout pour les peuples faibles et opprimés, que la France redevienne forte, et que cette force, ses guides osent, à Toccasion, s'en servir, ou du moins en avoir conscience, et le montrer.
Bonne volonté, dégoûts communs au sujet de récents événements, mépris du régime parlementaire tel qu'il fonctionne, souci des questions sociales, amour de la patrie : certes, c'est assez pour marcher ensemble. Nous n'y manquerons pas. Le jour où vous avez eu l'idée de nous inviter chez vous, nous qui (sauf de rares exceptions) ne nous étions jamais mêlés de politique, — vous avez pris. Messieurs, une initiative originale et qui, je l'espère, sera féconde.
Allocution prononcée dans une réunion d'électeurs républicains du sixième arrondissement.
Mesdames, Messieurs^
Je ne vous dirai pas que cette modeste réunion soit un événement. Mais ce qui est considérable, ce qui peut être regardé comme un « signe des temps, » c'est la multiplicité récente des réunions analogues à celle-ci. Il y a dans toute la France une inquiétude qu'on n'avait peut-être pas vue depuis cent dix ans, et qu^on n'avait certainement pas vue depuis les premiers mois de l'année 1830 et de l'année 1848 Partout des gens tranquilles sortent de leur repos partout des mécontents commencent à faire enten dre leurs plaintes et beaucoup se disposent à agir
Oui, il se passe chez nous quelque chose de nouveau Les Français, si indolents, si timides, si résignés, si disposés à tout supporter de l'Etat, parce qu'ils se remettent de tout sur lui, sont en train
de concevoir celte vérité élémentaire : le « devoir civique » est un devoir, en elïet, un devoir aussi impérieux etaussi sacré que tous les autres devoirs... iXoussommes responsables, non sculcmentdumal que nousfaisons,muisdumalquenouslaissonsfaire.^'ous en sommes responsables dans la mesure où nous aurions purempêcher. Et comme il s agit ici d'un mal public, d'un mal dont nous pouvons souffrir, nous ou les nôtres, j'ajoute que le devoir de nous y opposer devrait nous paraître facile, puisqu'il est entièrement d'accord avec nos intérêts les plus évidents.
La République est, par définition, la chose de tous. La République n'a point de raison d'être si elle n'assure pas aux citoyens, mieux qu'aucun autre régime, les libertés nécessaires, celles dont l'exercice constitue proprement notre dignité;, et sans lesquelles nous sommes des hommes incomplets. Or nous voyons que, depuis vingt ans, la République est la chose d'un parti, je dirai même d'une secte, et vous savez laquelle ; nousvoyonsqueleslibertésauxquelles nous tenons le plus, ou sont violées effrontément, ou sont menacées avec hypocrisie, ou nous sont simplement refusées. Il est temps de défendre les unes et d'assurer ou de conquérir les autres.
Je vous propose de revendiquer tout d'abord la liberté d'enseignement et la liberté d'association.
Le méprisable « vœu » Pochon- Cocula, éclos dans
le secret des Loges, vient d'être transformé en projet de loi. Il s'agit, vous le savez, d'exclure des fonctions publiques tous ceux qui n'auront point passé au moins trois ans dans un lycée et, par conséquent, d'obliger les parents dont les fils aspirent à ces fonctions à leur faire donner, pendant trois ans au moins, renseignement de TEtat.
Je laisse les objections d'ordre pratique. Un père qui met son fils dans un collège libre peut en avoir des raisons qui ne soient point confessionnelles : raisons de famille, raisons de commodité ou d'économie, même raisons géographiques. — Ce qu'il faut dire, c'est qu'une telle loi serait la proscription à l'intérieur ; c'est qu'elle créerait en France une classe énorme de parias ; c'est qu'elle rétablirait on ne sait quel « billet de confession » à rebours.
Le père de famille a le devoir et par conséquent le droit de faire élever ses enfants selon ce qu'il croit être la vérité, d'en faire d'honnêtes gens de la façon qu'il juge la meilleure. On nous oppose cette prétentieuse niaiserie : le respect de la liberté de l'enfant. Mais nous voudrions savoir, d'abord, si cfette liberté doit primer celle des parents ; puis, à quel âge l'enfant est un être libre, c'est-à-dire capable d'un choix conscient et réfléchi entre les diverses théories ou croyances conductrices de la vie. A ce compte, d'ailleurs, l'Etat éducateur ne violerait-il pas, lui aussi, la liberté de l'enfant? Le monopole de l'Etat en matière d'enseignement et d'éducation (deux choses
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inséparables) ne serait admissible que si l'Etat possédait la vérité absolue en religion, en philosophie, en morale, en politique, et si cette vérité était universellement reconnue. Nous en sommes loin, et la preuve en est dans la lutte même engagée contre l'enseignement libre. En réalité, le seul moyen de « respecter la liberté de l'enfant » serait de ne lui donner aucune espèce d'éducation jusqu'à seize ou dix-huit ans (ce qui n'est pas très facile) et de le maintenir aussi reclus et isolé du monde que le jouvenceau des Oies du Frcre Philippe. A dix-huit ans, il choisirait sa religion, sa philosophie, sa morale. A moins que le petit malheureux ne trouvât plus commode de ne pas choisir du tout...
Au reste, nous voyons que, en fait, l'éducation donnée à l'enfant, soit dans les écoles libres, soit dans celles de l'État, n'empêche pas toujours l'adulte de faire un choix. D'ardents catholiques sont sortis des lycées. Et, d'autre part, sans remonter jusqu'à Voltaire, élève des jésuites, on constate qu'un très grand nombre de francs-maçons sinistres et de farouches anticléricaux ont été élevés par des prêtres. Le chef de l'Etat lui-même, pour ne citer que lui, a fait ses études dans un collège ecclésiastique. Cela ne l'empêche pas d'être... ce qu'il est, d'avoir le rôle et les alliés qu'il a. Alors ?.. .
Nous respectons le privilège de cette vieille Université dont nous connaissons la science et les vertus : mais nous demandons le maintien de la liberté d'en-
geignement, qui est un des corollaires de la liberté de conscience. Je ne vous détourne point de confier vos fils aux lycées de FEtat (j'y fus moi-même professeur) ; mais vous ne voulez pas qu'on vous y contraigne, ni qu'on y contraigne autrui. Qui attente à la conscience d'autrui offense et menace la nôtre. Cette loi qu'on propose serait une abominable tyrannie et, ce qui est une aggravation, serait une tyrannie sournoise. Nous la repoussons de toute notre énergie. Ts'ous ne voulons pas qu'on nous fasse retourner à plus de quarante ans en arrière.
Pareillement, nous réclamons la liberté d'association. C'est un droit naturel, aussi naturel que le droit de penser, le droit de parler, le droit d'écrire, et qui, comme ceux-ci, devrait s'exercer librement sous le régime du « droit commun. »
Ce droit naturel de s'associer pour toute action qui n'est pas immorale ou séditieuse, les sujets de toutes les monarchies européennes le possèdent légalement ; mais les citoyens de la République française en sont frustrés !
Voici ce qu'on voit chez nous : en droit, toute association de plus de vingt personnes interdite ; en fait, les associations interdites ou tolérées selon le bon plaisir du gouvernement, — et, seule bravant en même temps l'arbitraire et la loi, une société secrète, protégée par le gouvernement, et qui le protège ou
plutôt l'asservit à son tour ! J'ose dire qu'on n'a rien vu d'aussi scandaleux, d'aussi paradoxal, d'aussi fou sous aucune monarchie ni sous les régimes le& plus odieusement despotiques.
Cela est particuliôremeut intol<'ral)le quand on songea quel point le libre exercice de ce droit naturel pourrait être bienfaisant. « Les associations, dit un Allemand, sont Vini des pouvoirs delà nation... Ces groupements multiples enrichissent la vie sociale ; ils ont une influence directe sur l'Etat dont ils préparent ou préviennent l'action. » — La pratique de l'association nous permettrait de résoudre peu à peu la plupart des questions économiques. C'est dans les associations que se feraient le plus aisément la rencontre et le rapprochement amical des classes. Ce sont les associations qui, en organisant, en disciplinant le suffrage universel, pourraient en corriger l'inévitable et funeste duperie. Et c'est enfin par les associations libres que nous pourrions lutter le plusefficacement, en faisant mieux que lui sa propre besogne,contre le socialisme, qui est l'association forcée.
Nous demanderons donc cette loi sur les associations qu'on nous promet depuis bientôt trente ans. Mais nous voulons une loi sincère et exempte de traquenards ; une loi confiante qui, par exemple, reconnaisse aux syndicats ouvriers le droit déposséder ; une loi juste qui fasse rentrer dans le droit iommun et dépouille de son monstrueux privilège la société secrète dite Franc-Maconnerie.
316 QUELQUES DISCOUR
Messieurs^ les deux points que je vous ai indiqués ne sont pas tout notre programme. Il est bien évident que ce programme comporte l'amour de la patrie et le respect de l'armée (cela va sans dire, mais, à l'heure où nous sommes, cela va encore mieux en le disant), une meilleure pratique du régime parlementaire, une meilleure gestion des deniers publics, et peut-être, dans un sens et dans des conditions qu'il faudrait définir, une revision de la Constitution. Mais on ne peut pas tout dire à la fois.
Maintenant, ce n'est pas le tout de tracer un programme ; il faut le réaliser. Comment ? Nous n'en voyons d'autre moyen que le bulletin de vote, car nous sommes des opposants constitutionnels. Il faut préparer de bonnes élections. Pour cela, il faut se mettre d'accord ; il faut se réunir, se consulter, causer ensemble ; s'obliger à la discipline, faire de petits sacrifices d'opinion sur des points accessoires et immoler quelquefois ses petites vanités ; choisir avec grand soin, pour candidats, de très honnêtes gens^ et courageux, et qui soient en communion d'idées avec vous ; enfin avoir un journal où votre groupe puisse prendre le mot d'ordre. Ce journal, je sais que vous l'avez. Il est rédigé surtout par des ouvriers et des employés qui sont gens de bon sens, de bonne foi et de bonne volonté. Vous devez aller à eux dans un esprit fraternel, et les aider selon votre pouvoir.
Vous avez un commencement d'organisation excellent. Il faut le maintenir, Fétendre, le perfectionner. Si Ton faisait dans tous les arrondissements de Paris et de la France ce que vous avez déjà fait et ce que vous vous disposez à faire dans le vôtre, je ne dis pas que, du coup, ces mots de « liberté » et d' « égalité » inscrits sur nos murs par des farceurs cesseraient d'être des mensonges ; mais ça irait déjà moins mal. Persistez, Messieurs, dans votre tâche : industriels, commerçants, ouvriers, il y va de vos intérêts personnels autant que de l'intérêt de la patrie. Et démontrez par votre exemple la vérité du mot célèbre : « Le monde serait sauvé si seulement les braves gensélaientaussi hardis que les coquins. »