LA DÉMOCRATIE ET LA COLONISATION
i7févrieri89S.
Ce n'est plus le temps de nous demander si nous avons bien fait de nous annexer un si vaste empire colonial. On pouvait croire, immédiatement après la guerre, et beaucoup croyaient, que ce que nous avions de mieux à faire, c'était de nous recueillir, de concentrer nos énergies, de ne songer qu'à la revanche. Un instinct plus fort que tout nous a poussés à nous agrandir hors d'Europe, comme si nous eussions obscurément senti que de cet accroissement pouvait nous venir un jour la réparation.
Nous sommes en présence d'un fait accompli, et la question est maintenant de savoir si nous serons enrichis par nos colonies ou ruinés par elles.
Toutefois, un autre point tourmente encore certains esprits. L'histoire semble nous enseigner que la colonisation est surtout œuvre monarchique ou
aristocratique. Une démocratie comme la nôtre peutelle être colonisatrice, c'est-à-dire, en somme, conquérante, et conquérante par la force ? .N'y a-t-il pas là quelque chose qui s'accorde mal avec les principes de la Révolution et avec cette Déclaration des droits de i homme sur laquelle nous nous figurons vivre depuis un siècle?
Je lis dans une plaquette de jeune homme (car les jeunes gens et même les collégiens écrivent beaucoup à rheure qu'il est) : « Nos armes sont allées à Madagasiar assassiner un peuple enfant qui avait, tout autant que nous-mêmes, le droit d'être libre, d'être maître chez lui et de posséder la terre que lui avaient léguée ses ancêtres. Nous l'avons spolié indignement; et, en guise de civilisation, nous lui avons apporté l'asservissement, le jésuitisme et la prostitution. »
Ce jeune idéologue s'exagère visiblement ce que lesMalgaches,avantroccupation française, pouvaient avoir de liberté, de pudeur et de vertu. Mais on ne saurait nier que ce qui parle par sa bouche, c'est bien la philosophie du dix-huitième siècle et de la Révolution, cette philosophie qui, se formant de l'être humain une idée tout abstraite, croyait l'homme et les races égales entre elles.
On pourrait dire: «Il nous a bien fallu faire comme les autres peuples européens, sous peine d'être un jour à leur merci. En nous répandant au dehors, nous avons simplement suivi, en tant que peuple,
n^ OPINIONS A RÉPANDRE
rinstinct de conservation ; et le droit que nous avons exercé, c'est le droit de vivre. »
On pourrait surtout ajouter : « La violence n'est pas toujours à Forigine des établissements coloniaux. La plupart du temps, une colonie commence par rinstallation pacifique d'un comptoir, par un contrat passé avec les indigènes. Ils manquent à ce contrat : TEuropéen se défend, exige davantage ; et ainsi de suite... »
Mais plutôt, ayons la franchise et le courage de répondre : « L'inégalité des races est une réalité incontestable. Un nègre du Soudan, un Canaque, même un Chinois, est notre frère, mais n'est pas notre égal. Nous sommes établis chez eux, non certes par le « droit » du plus fort, qui n'en est pas un, mais parle droit du plus civilisé, du plus intelligent, du plus savant, — du meilleur. »
Seulement, il ne suffit pas de le dire : il faut, pour légitimer nos conquêtes, que nous soyons, avec évidence, meilleurs en effet, plus justes, plus courageux, plus humains que les vaincus.
De la constatation de cette sorte de droit de primogéniture morale, je tire deux conséquences.
Ces peuples soumis par nous un peu en dépit des principes de la Révolution, il serait absurde de les gratifier des formes de gouvernement et d'administration qui dérivent de ces principes. Il serait absurde
de faire, des indigènes de nos colonies, de hâlits citoyens français; de leur octroyer le suffrage universel, une représentation à la Chambre, et tout ce qui s'ensuit, — puisque ce serait, après les avoir traités comme des frères inférieurs, les proclamer nos égaux.
Notre intérêt et le leur se rencontrent ici avec la logique. Epargnons-leur et épargnons-nous, chez eux, les « bienfaits » du parlementarisme et de la bureaucratie.
Et voici ma seconde conclusion. Elle corrigera ce qui peut-être vous a semblé dur et orgueilleux dans la première.
Si les principes de la Révolution — qui d'ailleurs n'ont jamais été sérieusement appliqués dans le gouvernement de notre pays — ont paru violés par la conquête et Tannexion violente des terres coloniales, il convient, une fois cette annexion consommée, de se ressouvenir, sinon de ces principes mêmes, au moins des sentiments excellents et nobles qu'ils impliquent.
Evidemment, il y a des défiances et des sévérités nécessaires. Il serait dangereux de supposer tout d'abord à nos sujets jaunes ou noirs une dignité morale qu'ils n'ont pas et qu'il s'agit précisément d'éveiller en eux avec le temps.
Mais l'injustice, l'abus de la force contre nos frè-
res inférieurs, serait le plus odieux des crimes. S'il est vrai que les Belges font dans leur Congo toutes les abominations qu'on rapporte, s'il est vrai qu'ils 'martyrisent les nègres et pillent dans leurs villages l'ivoire et le caoutchouc, je rends grâces au ciel de n'être pas sujet de Léopold. (Lisez à ce propos Hassin dans le beau livre de M. Jean Hess : l'Ame nègre.)
Donc, hormis les cas où notre sécurité exige quelque rigueur, notre devoir est de traiter les indigènes avec bonté, de respecter en eux des créatures humaines, d'exercer sur eux une tutelle cordiale de frères aînés. C'est ici que la générosité française, et je ne dis pas les idées de la Révolution, mais les sentiments d'où ces idées émanent, trouveront, rectifiés par une plus claire vue des réalités, leur bienfaisant emploi.
Car ici, comme partout (et cela est admirable), notre intérêt même nous conseille d'être justes et bons. Je détache, du discours prononcé par Bonvalot à la fête du bicentenaire de Dupleix, ces paroles substantielles :
u Pour avoir des clients dans vos colonies, il faut commencer par enrichir les indigènes en leur facilitant la mise en valeur de leur territoire ou l'emploi de leurs bras dans les industries qu'il faut créer pour lutter contre les rivaux étrangers. Et tout cela
doit être fait en ne négligeant rien pour que les indigènes vous aiment et vous respectent : ce que vous obtiendrez par de la justice et de la sollicitude. C/est d'ailleurs par ces procédés que vous pourrez ailleurs résoudre la question sociale.
« ... N'oubliez pas qu'il faut absolument que riiomme de race soi-disant inférieure constate que son conquérant de race soi-disant supérieure le gouverne mieux et assure mieux son bien-être que ne faisaient les chefs indigènes avant la conquête. »
Oui, il faut que, fidèles en cela du moins à Tesprit de la Révolution et à nos belles traditions humanitaires et idéalistes, nous soyons plus équitables et plus doux que nosrivaux aux peuples conquis, et que cela se sache dans le monde. Le succès de notre colonisation dépend, pour une grande part, de notre générosité d"âme.
Et c'est pourquoi (on ne saurait trop le répéter) nous devons pousser aux colonies, non point des déclassés, des fainéants, des banqueroutiers, des individus à casier judiciaire — ou des fonctionnaires, hélas! (car alors il ne paraîtrait plus vrai que les indigènes nous soient inférieurs), — mais de braves gens, des hommes énergiques et bons, et bons parce qu'ils sont énergiques ; bref, une élite morale.
Les héroïques Pères des Missions étrangères seraient de merveilleux agents de colonisation, si le gouvernement savait les employer.
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Par là serait résolu — puisque tous les problèmes s'enchaînent étroitement, — celui que je vous soumettais dans le précédent article. Car, d'attendre que les financiers honnêtes redeviennent entreprenants, qu'une certaine presse cesse de leur être hostile et injurieuse, que la démocratie se réconcilie avec la finance, et que les rentiers ne soient plus pusillanimes, cela pourrait être long, très long.
« Le succès des Anglais en colonisation tient uniquement au patriotisme deleur argent », dit M. Jean Hess.
M. Arthur Maillet corrige ce que cette pensée a de trop absolu : « Dans aucun pays, écrit-il, l'argent n'a de patriotisme ; mais il aime, comme en Angleterre, que l'intérêt des capitalistes et celui du pays marchent d'accord. »
Et Bonvalot, enfin, prononce le mot décisif: « Nos colonies auront le crédit financier le jour où elles auront le crédit moral. »
Elles l'auront si les meilleurs de nous, catholiques, protestants ou juifs, vieux républicains ou ralliés, s'occupent d'elles passionnément. C'est bien b'imple.