UN IDÉALISTE
Or, à cinquante ans, Hozaël était vierge. C'est à ce moment qu'il convertit à la foi chrétienne une jeune veuve d'Alexandrie, du nom de Myrrhina.
Myrrhina était belle, riche, lettrée ; elle avait l'imagination vive et des nerfs délicats. Avant de connaître le Christ, elle s'était fait initiersuccessivement à plusieurs cultes d'Asie, tels que ceux de Diane, de Cybèle, d'Iacchos et d'Adonis ; et elle avait éperdûment aimé les prêtres qui lui avaient enseigné ces diverses religions. Elle était raffinée et singulière dans ses goûts. Elle a adorait» les iris noirs et les vers de Lycophron. Souple et maigre^ elle se vêtait de soies légères brodées de grandes fleurs. Hozaël pensa que cette âme si élégante et si inquiète était la plus noble et la plus précieuse qu'il eût jamais rencontrée.
Il crut que sa propre piété s'épurait au contact de celle de Myrrhina. Elle lui persuada que l'essentiel est d'aimer Dieu, et que la vraie façon de l'aimer, c'est de s'abandonner totalement à lui, de le laisser vivre en nous à notre place, et de ne se point soucier des actes, qui ne sont que les gestes du corps. Car la foi seule justifie, et la foi n'est que l'amour, et nos gestes extérieurs sont sans importance.
Hozaël goûta la générosité de cette doctrine. Il lui sembla qu'il s'élevait plus aisément à Dieu quand il conversait avec son amie. D'où il advint qu"un jour, durant que leurs âmes extasiées échangeaient des propos sublimes, ils laissèrent dédaigneusement leurs
leurs corps faire ce qui leur plut ; et cet abandon se renouvela souvent.
Leur honte devint publique. Hozaël,cité devant les évèques, refusa de confesser son crime et; d'en faire pénitence. Il s'entêta dans son erreur et la défendit par des arguments bizarres. Il alla jusqu à soutenir que les parties inférieures du corps, formées par le diable, appartiennent au diable ; qu'un moyen de se libérer de sa chair est de Texterminer à force de débauches, et que les comportements de ce « corps de mort » sont au-dessous du regard de Dieu.
Mais ces doctrines d'une si haute spiritualité furent mal comprises des évêques ; et Hozaël, à sa grande surprise, fut retranché de la communauté chrétienne.
Peu après, Myrrhina, ayant changé de fantaisie et imaginé de « se simplifier », comme elle disait, quitta Hozaël pour suivre un gladiateur.
Ilozaël s'aperçut alors de l'extravagance de ses rêveries, et qu'elles n'avaient peut-être été, à son insu, qu'un effet de sa passion pour Myrrhina.
Epouvanté de sa solitude, il eût voulu rentrer dans cette Eglise, oii il avait connu tant de si douces et si bonnes âmes. Mais, ayant gardé dans ses moelles le souvenir de la belle veuve lettrée, il n'avait plus le courage d'être pur. 11 ne pouvait plus admettre que des plaisirs qui avaient paru innocents à tant de gé-
UN IDKALISTE 369
nérations d'hommes dussent être considérés comme abominables. Des doutes lui vinrent sur la vérité d'une religion qui condamnait la nature, et, par suite, sur la mission même et la divinité de Jésus. Il songea dans son angoisse : « Si je l'avais vu après sa résurrection, je ne douterais pas aujourd'hui ; car j'aurais la preuve qui me manque et sans laquelle je ne peux plus vivre enrepos. Mais du moins je puis interroger ceux qui L'ont vu après le crucifiement. Leur témoignage suppléera à celui de mes sons et, me rendant la foi, me rendra la force et la paix. ))
Il se mit donc à la recherche des apôtres et des disciples qui avaient vu Jésus ressuscité. Mais la plupart étaient morts ; et quant aux survivants, — à peine Hozaël arrivait-il dans la ville où on lui avait dit qu'il les trouverait, — toujours par unhasard inexplicablC; ces saints pasteurs venaient den repartir.
Il parcourut ainsi l'Egypte, l'Italie, l'Achaïe et TAsie Mineure; s'attardant parfois aux tavernes où sont les joueuses de flûte ; puis, plus sombre, se rejetant à la poursuite désespérée de l'insaisissable témoignage.
Un jour, enfin, il put joindre l'apôtre Thomas. Il lui dit : a Vous L'avez vu après sa résurrection. J'étais là, il y a quarante ans, quand vous en fîtes le
récit. Redites-le-moi, et de nouveau je croirai. » Tlioinas redit abondamment ce qu'il avait vu et entendu. Il dit les trous des mains et le trou du côté, la couleur des cicatrices, la maigreur de la poitrine et la saillie des côtes, l'étoffe de la robe et les propos de Jésus, et le nom des poissons que Jésus avait mangés...
Mais Hozaël ne crut point. Il remarqua que le vieil apôtre ajoutait à son récit des détails qu'il n'avait pas donnés la première fois, et aussi qu'il se trompait sur l'heure de l'apparition. Il le jugea d'ailleurs d'esprit trop simple, crédule dans sa grosse finesse, et affaibli par Tâge.
Il s'enfuit comme un fou. On le trouva, le lendemain matin^ pendu à la lanterne d'un carrefour...
Les bergers s'étaient retirés^ et les rois Mages n'étaient pas encore venus. Marie dormait, couchée dans la crèche comme dans un lit, et tenant contre elle l'enfant Jésus, bien couvert de paille pour au'il eût chaud. Joseph veillait, assis sur la fourche d'une charrue. Le jour commençait à blanchir^ et une clarté pâle coulait entre les ais de la porte maljointe.
Un homme ouvrit la porte, entra, et dit à Joseph :
— Que faites-vous ici?
Joseph balbutiait. L'homme reprit :
— Je suis Mucius Nasica, le propriétaire de cette étable à moutons.
Joseph se leva poliment, et, désignant du doigt Marie et l'enfant endormis, il expliqua que, s'étant trouvé sans gîte, en pleine nuit, avec sa jeune femme toute proche de son terme, il n'avait pas cru mal faire en se réfugiant dans une étable qui n'était point fermée à clef et qui paraissait abandonnée.
— C'est bon, dit Mucius ; mais vous deviez du moins me demander la permission.
— Hélas ! comment aurais-je fait ?
— Cela, mon ami, c'était votre affaire. Enfin, puisque vous êtes ici, restez-y le temps qu'il faudra.
— Vous n'aurez point à regretter votre charité, dit Joseph. Car ce petit enfant est le Messie attendu par les Juifs.
— Oh ! dit Mucius, cela m'est égal : je suis citoyen romain.
Et il sortit en disant :
— Je vous répète que vous deviez me prévenir.
Mucius était fils d'un centurion venu en Palestine à la suite du procurateur romain, et qui, ayant pris sa retraite, avait acheté une ferme sur la route de Bethléem. Actif et ingénieux, il avait ajouté à la ferme un cabaret de rouliers et une boutique oii il vendait des étoffes, des épiceries et des ustensiles de ménage. Il avait épousé une Grecque plaisante et alerte qui l'aidait dans ses diverses industries. Il voyageait souvent, soit pour aller vendre ses récoltes dans les villes de Judée, soit pour en rapporter des marchandises. Et c'était un homme probe et respectueux des lois et des convenances.
Douze ans après la naissance de Jésus, Mucius se
EN iMAllGE DES ÉVANGILES 373
trouvait à Jérusalem, au moment de la fête de Pâques. Il rencontra dans une rue de la ville Tiiomme et la femme qu'il avait recueillis, un peu malgré lui, dans retable de Bethléem, et il les reconnut facilement.
Joseph était fort agité, et Marie pleurait. Mucius, les ayant abordés, leur demanda la cause de leur inquiétude et de leur chagrin.
— C'est, dit Joseph, que nous avons perdu notre petit garçon. Nous avons cru d abord qu'il était reparti avec nos compagnons de voyage ; nous avons fait une journée de chemin, et nous l'avons cherché parmi nos parents et nos connaissances. Mais, ne l'ayant pas trouvé, nous sommes revenus à Jérusalem.
— Voilà un enfant bien étourdi ! remarqua Mucius. Il offrit de se joindre à eux pour chercher Jésus.
Ils le découvrirent enfin dans le temple, où l'enfant était assis au milieu des docteurs et étonnait ces barbes penchées autour de lui par la façon dont il leur expliquait les Écritures.
— Voilà, se dit Mucius, un bambin qui n'est point modeste.
Marie, pleine de joie, et toutes ses angoisses oubliées, dit doucement à Jésus :
— Tu nous as bien inquiétés, mon enfant. Voilà trois jours que, ton père et moi, nous te cherchons.
Le petit, nullement ému, répondit :
— Pourquoi me cherchiez-vous ? Ne saviez-vous
pas qu'il faut que je m'occupe des affaires de mon Père?
Marie ne répliqua rien, mais elle se détourna pour cacher les larmes qui de nouveau lui montaient aux yeux. Et Mucius dit tout haut :
— Que ce petit garçon est donc prétentieux et bizarre !
Dix-huit ans plus tard, comme Mucius débarquait dans un des ports de la mer de Galilée, il vit sur la grève un jeune homme maigre, roux, en robe blanche de laine grossière, et suivi d'une bande de gens pauvrement vêtus dont il semblait le chef. Le Romain s'informa; il apprit que ce jeune homme était fils de Joseph et de Marie, qu'on parlait beaucoup de lui dans la contrée, et qu'il annonçait une religion nouvelle et prédisait le royaume de Dieu.
— Le royaume de Dieu? Qu'est-ce que cela? songea Mucius.
k ce moment, un homme s'approcha de Jésus et lui dit que sa mère et ses frères le réclamaient.
— Qui cela, ma mère et mes frères ? répondit le jeune prophète.
— Je suis fixé, dit Mucius. C'est bien lui. Je l'aurais reconnu rien qu'à ce signe.
Cependant deux pêcheurs, dans une barque amarrée au quai, s'occupaient à raccommoder leurs filets. Jésus s'avança vers eux:
— Jacques et Jean, fils de Zébédée, suivez-moi. Et Jacques et Jean le suivirent. Un vieillard, leur
père, resta seul au fond de la barque.
-- Visiblement;, se dit Mucius, ce bonhomme n'est pas riche, et il est incapable de travailler. Qui le nourrira? et que va-t-il tievonir sans ses enfants?
Or, Jésus, accompagné de Jacques et de Jean, ayant fait quelques pas sur la grève, rencontra un jeune homme qui paraissait accablé d'une profonde douleur.
— Suis-moi, lui dit-il.
— Maître, répondit le jeune homme, mon père esi mort. Permettez-moi d'aller d'abord l'ensevelir.
— Laisse, commanda Jésus, les morts ensevelir les morts ; et toi; va annoncer le royaume de Dieu.
— J'aurais cru, pensa Mucius, qu'ensevelir son père était pour un fils un devoir assez important.
Mais, continuant à prêter l'oreille, il entendit Jésus qui disait :
— A cause de moi le frère livrera le frère à la mort, et le père son enfant ; les enfants se soulèveront contre leurs parents et les feront mourir.
— Quel fanatisme ! murmura Mucius. Ces hommes sont fous. Mais que l'ascendant de ce Jésus est étrange I
A quelque temps de là, Mucius fut convié au repas de noces d'un de ses clients, dans la petite ville de
Cana en Galilée. Jésus et sa mère étaient parmi les invités, et Mucius fut placé à côté de Marie. Le vin ayant manqué, elle dit à son fils :
— Ils n'ont plus de vin.
Mais lui :
— Femme, de quoi vous mêlez-vous ? Ce n'est pas encore mon heure.
Marie baissa ses yeux gros de larmes.
— Est-ce ainsi, grommela Mucius, que l'on parle à sa mère ? Décidément cet homme n'a pas le sentiment de la famille.
Mais bientôt Jésus fit remplir d'eau six grandes cruches, et, lorsqu'on y puisa, l'eau se trouva changée en un excellent vin.
— Le tour est très bien exécuté ! dit obligeamment Mucius à Marie. Mon père (il me la souvent conté) l'avait vu faire à Rome par des prestidigitateurs syriens.
On but tant, et tant, de ce vin inespéré que, les tètes s'échauffant, il y eut des querelles, des coups échangés et, vers le petit jour^ sous les tables, des jonchées de buveurs gonflés comme des outres.
— Singulière occupation pour un prophète, observa Mucius, que d'encourager l'ivrognerie I
Une autre fois, Mucius conduisait à Jérusalem une charrette chargée de cages d'osier, toutesbruissantes de pigeons qu'il s'en allait vendre aux petits mar-
EN MARGE DES ÉVANGILES r,l
chands du leiuple. En traversant la plaine cultivée qui avoisinait la ville, il vit Jésus et ses disciples entrer dans un champ de blé, arracher les épis à poignées, et les rouler entre leurs paumes pour en manger les grains. Un Juif passait ; Mucius lui dit:
— En vérité, ces vagabonds ne se gênent guère.
— Quelle impiété ! dit le Juif. Un jour de sabbat !
— Mais, dit Mucius, que ce soit le sabbat ou un autre jour, le délit est le même, j'imagine.
— Je vois bien, dit l'autre, que vous êtes étranger. Ce que je leur reproche, c'est de rompre le jeûne, non d'arracher quelques épis. Car il est écrit dans la loi de Moïse : « Si tu entres dans les blés d'autrui, tu pourras cueillir des épis avec ta main. »
— Un épi est un épi, repartit Mucius. Votre Moïse n'était sans doute pas propriétaire.
Lelendemain, comme il amenait ses cages dans le vestibule du temple, il vit, parmi les tables renversées, les escabeaux bousculés et les marchands en déroute, Jésus secouant des lanières et criant : « Ma maison est la maison de prière et vous en faites une caverne de voleurs !» — ce pendant que les pigeons effrayés heurtaient contre les colonnes leur vol retentissant et lourd.
— Oh ! oh I dit Mucius, remportons les nôtres. Mais ces marchands étaient pourtant bien dans leur
droit. Ce jeune prophète n*a décidément aucun res pect delà propriété.
Quelques heures après, sur une des places de la ville, il avisa Jésus qui conversait avec quelques pharisiens. Ceux-ci lui demandaient, croyant le mettre dans l'embarras :
— Devons-nous payer Timpôt à César, ou ne le pas payer ?
— Montrez-moi un denier, dit Jésus,
— Voici, maître.
— De qui sont cette image et cette inscription ?
— De César.
— Rendez donc à César ce qui est à César.
— A la bonne heure, fit Mucius surpris. C'est la première parole de bon sens que je lui entends dire
Puis, par réflexion :
— Et encore je me trompe. Car il suivrait de là que tout ce qui porte Teffigie de l'empereur appartient réellement à l'empereur, ce qui n'est point soutenable. Il s'est moqué de nous. Cet homme est, au fond, un révolutionnaire de la plus dangereuse espèce ; mais il est prudent et ne manque pas d'esprit.
Or, en quittant Jérusalem, Mucius passa par le pays des Gadaréniens, pour y visiter un petit bien de sa femme, dont le père venait de mourir. L'h^ri-
tage se composait de quelques cliamps et d'un troupeau de porcs. Mais le porcher, et d'autres habitants du pays, lui contèrent que, quelques jours auparavant, les pourceaux s'étaient tous jetés dans la mer, Jésus ayant introduit dans leurs corps les esprits impurs dont un mendiant du voisinage était possédé.
— Voilà, dit Mucius, un acte abominable. Ce sorcier galiléen me fait tort de plus de deux cents drachmes. Mais que faire? Si je le poursuivais devant les magistrats, il dirait sans doute, — car il est fin, — que les porcs se sont précipités d'eux-mêmes. Cela s'est déjà vu, en efîet ; il suffit que Fun donne l'exemple... C'est égal, cet homme commence à m'ennuyer sérieusement.
... La femme, agenouillée, sanglotait, la tête dans ses mains.
— Maître, disaient à Jésus les pharisiens et les scribes, cette femme a été surprise en flagrant délit d'adultère : Moïse ordonne de lapider de telles femmes. Mais toi, que dis-tu?
Mucius, que son commerce venait de rappeler à Jérusalem, s'approcha du groupe juste à l'instant où Jésus répondait :
— Que celui qui est sans péché lui jette la première pierre !
— Le mot est spirituel, songea Mucius, mais cela
ne prouve rien. S'il fallait être sans péché pour appliquer la loi, il ne resterait qu'à supprimer toute magistrature. On voit bien d'ailleurs que ce moraliste est célibataire. Je voudrais savoir ce que le mari pensera de cet arrêt ingénieux.
La femme, à ce moment, releva un peu la tête, et Mucius vit qu'elle était belle.
— Hum I fit-il simplement.
Cette fois, en sortant de Jérusalem, il se rendit à Sychar, ville de Samarie.
Le soir tombait. Près du puits de la place publique, Jésus s'entretenait avec une femme qui, les doigts croisés sur les bords de sa cruche, tendait vers lui son visage immobile. Mucius la reconnut: c'était une veuve encore jeune et hospitalière aux étrangers.
Le prophète et la Samaritaine, absorbés par leur conversation, ne s'aperçurent point que Mucius passait près d'eux.
— Ilum 1 hum ! fit-il.
De Sychar il s'en fut à Capharnaum où il avait affaire, car son commerce s'était fort étendu.
Un de ses clients, nommé Simon, l'invita à dîner. Jésus devait être du repas. Mucius se réjouit à cette idée ; et il se promit de lui dire tout ce qu'il avait sur le cœur.
i:\ MAUGH: L>KS ÉVAN(ilLES 381
Mais quand il fut on fiice de Jésus, il n'osa parler. Il se donna pour raison qu'il ne devait point troubler par d'inutiles disputes la maison de son hùte.
Or, pendant le dîner, une Teinuie entra, de celles qui dansaient dans les tavernes et qui faisaient marchandise de leur corps ; jolie, fardée, les lèvres rouges, les paupières bleuies, les hanches serrées dans des oripeaux de soie aux couleurs vives.
Mucius la connaissait :
— C'est toi, dit-il, Marie de Magdala ? Nous serons charmés de te voir danser, ma fdle. Toutefois je te conseille de garder quelque décence dans tes exercices; car nous sommes ici entre gens comme il faut.
Mais la Magdaléenne s'approcha de Jésus en silence. Elle s'agenouilla, lui baisa les pieds, puis, débouchant un flacon, elle en versa sur eux le parfum goutte à goutte, et les essuya avec toute sa chevelure dénouée.
Jésus la laissait faire. Mucius se représentait la douceur de ces longs cheveux de femme traînés sur ces pieds nus, et il souriait. Jésus lui dit :
— Pourquoi,Mucius, penses-tu mal de moi dans ton cœur?
Mucius n'osa pas répondre ; il était lui-même étonné de sa timidité subite.
Jésus ajouta :
— Ton jour n'est pas encore venu.
Donc Marie de Magdala, ayant renoncé à son métier^ se retira à Béthanie chez sa sœur Marthe et son frère Lazare qui étaient d'honnêtes gens et qui, néanmoins, la recueillirent avec bonté.
Jésus les visitait quelquefois. Un jour que Mucius venait chez Lazare pour lui acheter son blé, il vit Marie qui, assise aux pieds de Jésus, le regardait et l'écoutait parler, pendant que Marthe préparait le repas.
— Seigneur, dit Marthe tout à coup, trouvez-vous juste que Marie me laisse seule pour vous servir ? Dites-lui donc de m'aider un peu.
— Marthe, Marthe, répondit Jésus, tu te donnes bien de la peine et tu t'inquiètes de beaucoup de choses. Une seule est nécessaire. Marie a choisi la meilleure part : je ne la lui ôterai pas.
— La meilleure part? murmura Mucius... hé ! hé ! e le crois. Encore sont-ils heureux que la pauvre
Marthe leur fasse la cuisine.
Mucius rencontra Jésus dans beaucoup d'autres circonstances ; et, chaque fois, il fut scandalisé. 11 s'indignait d'entendre Jésus encourager l'insouciance et la fainéantise, prédire avec une sombre allégresse la destruction de la ville et toutes sortes d'épouvantables catastrophes, prêcher la haine et
le mépris des riches, des prêtres, des gouvernants et de toutes les autorités constituées.
— Certes, songeait Mucius, la société n'est pas parfaite. Mais quel est l'iiomme sensé ayant une famille et du bien, qui n'en redoute le bouleversement et qui ne soit assuré d'avance qu'on la remplacerait par quelque chose de pire ?
Un dernier trait acheva de l'exaspérer.
Un soir, dans la banlieue de Jérusalem, rentrant à l'auberge où il avait attaché son âne, il apprit de l'hôtelier que les disciples de Jésus étaient venus délier la bête et l'avaient emmenée sans autre façon. Aux observations de l'hôtelier, ils avaient répondu : « Notre Maître en a besoin. »
— Ceci, dit Mucius, est un vol qualifié, et je vais me plaindre aux tribunaux.
L'àne rentra tout seul à l'auberge le lendemain matin.
Jésus fut crucifié le même jour. Quand Mucius l'apprit, il dit simplement :
— J'étais sûr que cet homme finirait mal.
Mucius avait alors soixante ans. Ses affaires prospéraient. 11 s'en savait bon gré et se jugeait habile. Il n'avait jamais eu l'occasion de commettre de très méchantes actions, et se jugeait honnête. Et il ap-
prouvait un ordre social qui lui avait permis d'être
riche et considéré.
Sa femme mourut, lui laissant une fille de dix-huit ans, Nééra.
Un jeune homme sans fortune, qui aimait Nééra et qui était aimé d'elle, la lui demanda en mariage. Mucius le repoussa à cause de sa pauvreté. Le jeune homme s'alla jeter dans le lac de Tibériade.
Peu après, Nééra se fit enlever par un chevalier romain. Abandonnée par son amant; elle n'osa rentrer chez son père; elle devint une des malheureuses qui sollicitent les passants dans les carrefours ; et Mucius n'entendit plus parler d'elle. Mais le souvenir de cette enfant lui fut une plaie sourde et profonde.
Pour se consoler, il épousa une Syrienne qui était de trente ans plus jeune que lui. Il découvrit bientôt qu'elle le trompait. Il résolut successivement de la tuer, de la chasser ignominieusement, de la traîner en justice ; et finalement il lui pardonna parce qu'elle pleura beaucoup et parce qu'il Taimait.
Un incendie détruisit sa ferme de Bethléem, et tous ses greniers et tous ses troupeaux. Un dépositaire infidèle lui emporta une grosse somme. Une série de mauvaises récoltes consomma sa ruine.
Vieux comme il était, il ne put trouver d'ouvrage. Sa femme, devenue bonne et fidèle, ne gagnait pas de quoi les nourrir. Il fut réduit à mendier. Il vécut d'aumônes et glissa à de menus larcins. Il se mit à
EN MAR:GE des évangiles 'àHo
haïr la dureté des riches et se persuada que la société tout entière était fondée sur l'injustice et le mensonge.
Il se ressouvint confusément des discours de Jésus. Un jour, il songea qu'il était un de ces misérables dont Jésus avait pitié et qu'il recherchait avec complaisance.
Ce même jour, sa femme lui rapporta quelques deniers qu'elle avait reçus de Tapôtre Jean, et elle le conduisit à l'assemblée des chrétiens.
Mucius reconnut dans l'apôtre un des deuxpêcheurs à qui Jésus avait dit : u Fils de Zébédée, suivezmoi ! ))
Il eut la surprise de retrouver dans l'assemblée sa fille Nééra, repentie, sage et contente.
Et il fut si ému qu'il crut soudainement au Christ.
— N'est-il pas singulier, dit-il à l'apôtre, que je croie présentement à celui dont j'ai blâmé si souvent autrefois les actes et discours ?
— C'est, répondit Jean, que vous êtes pauvre et que vous avez souffert.
« Vous disiez que Jésus ne respectait point l'institution de la famille ; et c'est parce que nous ne nous enfermons point dans les affections ni dans les intérêts du foyer que nous vous avons sauvé de la misère et de la faim. L'homme doit à ses parents avant de devoir à l'humanité ; mais il doit à l'huma»