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PENSÉES D'UN HOMME D'ÉTAT RUSSE

Il s'appeMe Pobcdonostzeff. Consacrez quelques minutes à apprendre ce nom par cœur, et ne l'oubliez plus. C'est le nom d'un homme considérable en Russie, Procureur général du Saint-Synode et ancien précepteur d'Alexandre 111.

M. Pobédonostzefî a publié, sous le titre de Recueil de Moscou, un recueil d'études sur quelques-unes des questions religieuses, sociales et politiques de ce temps. Ce livre a eu un grand retentissement en Russie et en Allemagne. Il vient d'être traduit en français et de paraître chez l'éditeur Raudry.

Il faut le lire pour trois raisons : parce que M. Pobédonostzeff pense très fortement; parce qu'il pense autrement que nous ; et parce que, selon toute apparence, l'empereur Nicolas et la grande majorité de son peuple pensent comme M. Pobédonostzefî : d'où il suit que l'alliance franco-russe n'est peut-être qu'une alliance d'intérêts ; d'autant plus solide, si vous voulez, mais cela n'est pas sûr.

Vous trouverez dans ce livre une façon de voiries choses, de les sentir, de les juger, une conception de la vie et, par conséquent, de la loi, du pouvoir et de la politique, qui n'a rien de commun, je ne dis pas avec celle de M. Guesde ou de M. Jaurès, mais même avec celle de M. Méline ou de M. Paul Deschanel, et qui ne diffère guère moins de celle de parlementaires comme le duc de Broglie ou M. Buffet. Et cela vous dépaysera très heureusement.

L'éducation, Fintérét, Fhabitude, le milieu intellectuel et moral sont de grandes tyrannies. Nous ne sommes jamais bien certains ni que nos pensées soient libres, ni qu'elles nous appartiennent. Le livre de M. Pobédonostzeff fait qu'on se demande, un moment du moins, si nous ne tournons pas le dos à la vérité depuis que nous sommes au monde, et si les principes politiques et sociaux que nous tenons pour le plus assurés ne sont pas de pitoyables illusions.

Voici quelques-unes des pensées de M. Pobédonostzeff.

Il est artificiel, absurde, antihumain, de séparer l'Eglise de l'Etat, car c'est séparer en deux l'homme lui-même. « Le principe moral est unique. Il ne peut être divisé de façon qu'il y ait une doctrine de morale privée, et une autre de morale publique .. » « L'Etat athée n'est qu'une utopie impossible à réaliser, car l'athéisme est la négation absolue de l'Etat. »

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La démocratie est un mensonge, car le système démocratique aboutit, par Tinévitable corruption du suffrage universel, adonner le pouvoir aux moins scrupuleux, aux moins fiers, aux plus avides. — Le parlementarisme est un mensonge. « Le Parlement est une institution qui sert à satisfaire Fambition, la vanité et les intérêts personnels des représentants. » — La presse est un mensonge. Son pouvoir, sans règle ni responsabilité, « repose sur la présomption, complètement erronée, que Topinion publique et la presse sont identiques ». Joignez que, « mettant à la disposition de chacun des jugements tout faits sur toutes les matières, elle fait perdre aux lecteurs la faculté de penser par eux-mêmes. »

L'instruction populaire ne doit point dépasser ce programme: « enseigner à lire, écrire et compter, et, en liaison indispensable avec ces choses, à connaître, aimer et craindre Dieu, à aimer la patrie, à respecter les parents. » Hors de là, elle est funeste. Les réformateurs prennent pour ignorance et stupidité « la force naturelle d'inertie dont Thumanité est heureusement douée, et qui la conserve à travers les fluctuations de l'histoire ». Ils prennent pour « préjugés » des vérités senties seulement par le cœur.

La loi doit être non pas seulement une règle, mais un « commandement » : c'est cela qui lui donne son pouvoir sur nos consciences. Le type fondamental de la loi restera toujours le même : a Tu hono-

reras ton père... Tu ne tueras pas... Tu ne déroberas pas... » Mais on fait aujourd'hui d'innombrables lois qui ne sont que des règles, et qui gênent, et qui oppriment, et qui n' « obligent» pas. Etc.

Bref, toutes les prétendues a libertés» engendrent à rinfmi de nouvelles injustices et des tyrannies nouvelles.

Toutes ces propositions sont développées avec une rare puissance d'argumentation. Dans le fond, les théories de M. Pobédonostzeff ne nous étaient point inconnues. Cela fait quelquefois songer à Taine pour la partie critique et négative ; ailleurs, à Joseph de Maistre ou à Bonald ; et plus encore à Louis Veuillot. Mais l'accent n'est pas de chez nous, et nous paraît, à cause de cela, neuf et surprenant.

Ce grand chrétien est un très bon réaliste. Il n'est dupe ni des mots ni des apparences. Il perce, en de redoutables analyses, la vanité et le néant des formules démocratiques et scientifiques à la mode, « nouveaux fétiches qui ont remplacé chez nous les vieilles idoles ». Il ne croit même pas aux dogmes de l'économie politique. Ce qu'il a constamment devant les yeux — tandis qu'il accuse les maximes occidentales de mentir au peuple et de lui nuire, — ce n'est point l'homme abstrait des théoriciens de la Révolution, c'est l'homme réel, et particulièrement le moujik, dont il se représente exactement les dures

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