PENSEES D'UN RUSSE
conditions de vie ; ignorant inculte, de cerveau fruste et obscur, mais naturellement religieux et portant en soi une petite lumière inextinguible qui n'est pas celle de la raison.
Car, d'autre part, M. Pobédonostzeffest un mystique. Ce dialecticien se défie delà logique. 11 croit, comme Pascal, à des raisons du cœur que la raison ne connaît pas. Il croit àTinnéité de la foi chez tous les hommes. Il dit : « Celui qui, s'imaginant avoir étouffé la foi dans son cœur, prétend ne vivre que parles sensée la raison, se trompe grandement ». Il croit que la pensée n'est pas toute la vie, et même que « la vie est mutilée artificiellement par ce qu'on en pense ». Il dit, d'un air de pitié : « De nos jours, les hommes paraissent quelquefois ne vivre que pour penser ; toute la vie, don divin, simple et précieux, est absorbée en eux parla pensée ». Il dit encore : « 11 n'y a que les sots pour avoir des pensées et des notions claires sur toutes choses. Les idées les plus précieuses se trouvent au fond du tableau, près de l'horizon, dans un demi-jour ; et c'est autour de ces idées confuses, impossibles à coordonner entre elles, que les pensées lucides évoluent, s'élargissent, se développent, s'élèvent. Si on nous privait de cetarrière-plan,il ne resterait en ce monde que des géomètres et des animaux intelligents... Le mystère est l'apanage le plus précieux de l'homme...»
Etant tout imprégné d'Evangile, M. Pobédonostzeff aime les pauvres et les petits ; il les aime plus
sincèrement et plus profondément, à coup sîir, que nefont nos politiciens, y compris les socialistes. Il est dur aux riches et aux mondains. Comme tous ceux qui prennent FEvangile au sérieux, ce ministre d'un autocrate se rencontre, dans certains sentiments, avec les révoltés de tous les siècles et de tous les pays,
La solution de toutes les questions sociales, il la voit dans la parole évangélique : « Je vous donne un commandement nouveau, qui est que vous vous aimiez les uns les autres comme je vous ai aimés. » — Sur TEglise russe, la seule Eglise où tous les fidèles soient vraiment chez eux et qui exprime, par ses usages et tous ses rites, la divine égalité des âmes, lia des pages d'une éloquence brûlante et d'une infinie tendresse. (Et, par suite, il parle de TEglise anglicane et du pharisaïsme anglais avec la haine la plus clairvoyante.)
Il estime d'ailleurs que « l'œuvre du pouvoir est nne ce\i\re d'abnégation ». — « Le véritable sens du pouvoir se résume en la parole de N.-S. Jésus-Christ: « Quiconque voudra être premier parmi vous, qu'il soit votre serviteur. » — Et, traçant le portrait du parfait souverain, il exige de lui, avecles qualités qui font les grands hommes, les vertus qui font les saints. (Il n'ajoute pas, il est vrai, que tous les souverains russes, depuis Ivan le Terrible, aient eu ces vertus.)