A QUOI POURRAIT SERVIR UNE ACADÉMIE DE JOURNALISTES
Supposons le problème résolu : une Académie de journalistes vient d'être fondée.
L'immense ridicule qu'il y a à mettre debout quoi que ce soit, a été surmonté. Car, n'est-ce pas, avoir l'audace de faire le premier geste ou de dire la première parole qui décideront de la moindre affaire ; trouver en soi, d'autre part, l'insolence de se figurer qu'on va réussir ; et enfin être assez niais, ou assez naïf, assez brutal peut-être, pour ne pas se contenter des braves vieilles choses, imparfaites, mais affinées et polies par l'usage, des bonnes institutions séculaires, exécrables, mais assouplies et embellies à la longue, et devenues si miraculeusement commodes qu'on les croit utiles — voilà bien qui touche en effet au plus extrême ridicule. Cependant, et vaille que vaille, l'on a passé outre.
L'on n'a pas craint non plus de donner à la nation
le plus mauvais exemple en fondant une nouvelle Académie. Et l'on savait cependant à merveille démontrer ainsi aux Français, par le fait même, que ce fût chose non seulement licite, légale, mais encore toute simple et incroyablement facile, de créer chez eux une Académie ; que quiconque le voulait, le pouvait; qu'un Américain du Sud, moyennant ses capitaux, ou un Australien, ou un habitant de la Terre de Feu, était bien libre de se payer, pour peu qu'elle l'amusât, cette fantaisie ; et qu'en dépit de l'Equipe Concourt, de l'Académie de la Vie Souriante, du Conservatoire Madame, de l'Institut Fantasio, de la Coopérative Ma Cousine, du Salon de M^^^ de Y., des chocolats poétiques de la duchesse de Ceci, et des dîners hebdomadaires de la vieille fée de Cela, il y avait encore place dans notre pays pour toutes les fondations prétentieuses possibles, et toutes les entreprises imaginables d'autorité littéraire.
On se rendait bien compte également que, si peu ce fût-il, chacune de ces assemblées nouvelles n'était pas sans nuire, en somm.e, à la grande Académie Française ; qu'il y avait bien là de quoi rire assurément, et hausser avec un juste dédain les épaules, mais que cependant toute Académie récem.ment inventée affaiblissait forcément le prestige et l'autorité de la fondation Richelieu, autant, ni plus, ni moins, qu'un canal d'irrigation ou de dérivation peut affaiblir le courant d'un beau fleuve — surtout si l'on veut
bien songer que le labeur des Quarante Immortels se trouve au-dessus, non seulement de leurs propres forces, mais encore des forces humaines, vu le travail minutieux et urgent du Dictionnaire, vu l'administration des biens et des domaines, et les lectures interminables, jointes aux longues et délicates méditations que devrait leur imposer l'attribution des prix de vertu et des prix littéraires ; si bien que ces messieurs, surchargés et débordés, renoncent finalemiCnt à de si lourdes tâches, ne viennent plus aux séances, ne font nullement avancer le Dictionnaire, laissent saccager Chantilly, et souffrent que les prix soient donnés à la billebaude, ou à la faveur, et principalement de cette dernière façon, puisqu'ils sont soumis à des opinions et à deux ou trois Grands Electeurs souverains ; tout cela, hélas ! dans le moment même que cette imprévoyante Académie Française devient immensément, déraisonnablement, et chaque jour encore un peu plus riche que la veille, de telle sorte qu'elle finit par représenter une proie magnifique, une congrégation miraculeusement opulente, bref une bien jolie communauté à séculariser, au cas où elle se montrerait vraiment par trop indolente ou par trop scandaleuse....
Tout ce qui précède, on ne l'ignorait en aucune manière. Et, néanmoins, l'on s'est héroïquement con-
traint à n'en tenir nul compte, et à l'oublier avec une courageuse étourderie, doublée d'un rare égoïsme.
Risquons-nous même jusqu'aux suppositions les plus extraordinaires : l'Académie Française est conquise, persuadée ; elle a compris, admis, ou du moins feint de croire et d'admettre que la nouvelle Académie n'est ni une rivale — comment le pourrait-elle, grands dieux ! — ni davantage une contrefaçon, voire même une caricature, mais que celle-ci souhaite au contraire de se conduire comme une vassale dévouée, fidèle, et tellement modeste, qu'elle hésiterait même à prendre le titre beaucoup plus ambitieux d'alliée.
Mieux encore, allons plus loin, et atteignons cette fois aux limites extrêmes de la vraisemblance : figurons-nous hardiment qu'on s'est mis d'accord, oui, parfaitement et unanimement d'accord dans tous les principaux journaux de Paris et de la province, pour désigner par un référendum, comme membres de la nouvelle Académie, quarante journalistes de profession, c'est-à-dire quarante écrivains faisant métier de donner des articles aux gazettes, au moins autant, sinon plutôt que de publier des romans et des poèmes, ou de composer des pièces de théâtre. Et, — mais nous touchons à la folie ! — ce choix au suffrage restreint n'a donné lieu ni à des tueries, ni à des drames, ni à des scandales, ni à des chantages, ni à des duels, ni à d'épouvantables explosions de haine, ni surtout à une deuxième Académie dissidente et déjà schisma-
tique... Fort à l'opposé de ces scènes affreuses, tout s'est passé à merveille, les témoins sont restés chez eux, les épées au fourreau, les injures dans l'encrier : chacun rivalisa de courtoisie et de bonne grâce, au cours d'une lutte élégante....
Enfin, tout ceci posé, acquis, l'Académie des journalistes est donc fondée. Elle existe, elle s'est donné un titre, elle a de l'argent, la voilà prête, fine prête.... A quoi donc va-t-elle s'occuper, et quels services rendra-t-elle en France ?
Les plus grands.
Et d'abord elle va aider à détruire un préjugé, ce qui est vraiment une bonne œuvre : nous entendons parler ici du préjugé qui consiste à tenir le « journaliste » pour la honte des belles-lettres et le rebut de l'humanité. Non que ce préjugé ne soit déjà bien démodé. S'écrier avec Barbey d'Aurevilly : « ... Les journalistes, champignons exquis quand ils ne sont point empoisonnés, levés du soir au matin sur le fumier de ce siècle », ou bien, ainsi qu'Alphonse Daudet : « La fille et le journaliste, et le plus vendu des deux, ce n'est pas encore elle », — rien en vérité de plus Mac-Mahon, et voire Second Empire ! C'est là du romanesque qui remonte à la jeunesse de M. de Pomayrols. Le fameux « chroniqueur » bâclant son papier sur une table de café, une demoiselle sur chaque genou, on ne croit plus à cela qu'en province, et encore ! Quant au « champignon exquis », montrez-le
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nous, de grâce. Et pour ce qui est de riiomme-fille, vendu et revendu, il existe peut-être, mais comme agent d'affaires : et si certains agents d'affaires sont aussi des journalistes, il ne s'ensuit pas, j'imagine, que tous les journalistes soient des agents d'affaires, — hélas !
Laissons définitivement aux jeunes filles sentimentales et romantiques, d'une part, et d'autre part à nos bonshommes de pères, la conception du chroniqueur satanique, et les clichés sur les vils « journaleux ». Nous avons, dans les gazettes, nos parias et nos coquins, toute une canaille.Mais là comme partout, n'est-ce pas.
En ce qui concerne les mépris et la superbe de certains esthètes de bar ou de salon, souffrez que je passe encore plus vite. Il faut un style et bien de l'adresse, sans parler d'une vraie maîtrise et d'une volonté de fer, pour s'emparer d'un public et le convaincre. Tous ces siffleurs de merles et maîtres à soupirer, n'en seraient guère capables. Naturellement, ils se détournent des écrivains féconds, habiles et drus que deviennent peu à peu, api es un long apprentissage, les journalistes-nés, c'est-à-dire les narrateurs et polémistes français dont la tradition remonte du moins, si l'on récuse le Pascal des Provinciales ou la Sévigné des lettres sur le passage du Rhin, jusqu'à Voltaire, le premier chroniqueur du monde, et jusqu'à Paul- Louis Courier, le maître du pamphlet, pour ne citer que ces deux là.
Ce n'est point, d'un autre côté, parce que les journalistes se seraient groupés en une Académie dont, eux tous les premiers, ils souriraient, qu'ils en auront plus de talent, ni même plus d'autorité. Mais le public en éprouvera, lui, quelque respect, et tout de même une petite peur de lâcher une bêtise en marmonnant : « Vils journaleux.... » Un grade est un grade, c'est-àdire un méchant bout de galon, bien visible, qui signifie : « Saluez ou ne saluez pas, mon ami, c'est comme vous voudrez ; mais enfin sachez que vous pourriez saluer, si vous étiez de très bonne humeur, et qu'il y en a d'autres qui saluent. »
Et puis, d'ailleurs, tout cela n'a guère d'importance. Les prix mêmes qu'une Académie de journalistes pourra distribuer à des jeunes gens, quand ces derniers auront bien mérité des Muses en écrivant dans les feuilles publiques, ne vaudront que ce que valent les prix littéraires, dès la seconde année qu'on les accorde, c'est-à-dire un peu mieux qu'un bon article, mais beaucoup moins qu'un joli sourire sur deux lèvres charmantes.
En revanche, à voir prospérer un tel groupement, plusieurs écrivains s'aviseront peut-être de songer : « Qui sait si, la vie devenant de plus en plus fertile en divertissements de toutes sortes, et en affaires non
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moins enchevêtrées que fébriles et compliquées, qui sait si nos arrière-neveux, si nos fils même liront encore des livres. Depuis le temps que l'on nous en menace, ce grand malheur arrivera finalement. Le théâtre seul demeurera — car où passer ses soirées ? — et les journaux subsisteront aussi puisqu'il faut bien se tenir au courant. Et, dès lors,les gazettes seules, innombrables, et toutes à un demi-sou, devant former le goût des générations futures, il convient donc de porter l'art du journalisme au plus haut point de perfection, de vigueur, de séduction, de souplesse, de caresse, d'éloquence, de ruse, de pittoresque et de grâce.... )) Je ne dis point qu'une telle pensée donnera plus d'esprit à un sot, ni de style à un cerveau commun ; toutefois, quiconque se sent un peu, même très peu responsable d'un petit lambeau de l'avenir, va moins à l'aveuglette, fait plus attention. Le raisonnement que nous avons indiqué ci-dessus, pourra pousser un rédacteur pressé à éviter soit quelques solécismes, soit une ou deux niaiseries. Quand il n'y aurait que cela, il conviendrait à cet effet de fonder une Académie de journalistes, et même deux, et même dix.
Enfin, songeons au péril que la Sorbonne fait courir à l'esprit français. Mais oui, il ne faut pas nier l'évidence, à quoi bon ? Hypnotisés par la belle apparence de la méthodologie allemande, par l'indiscutable attrait d'une critique scientifiquement, et pour ainsi
dire, géométriquement conduite, par l'espèce d'élégance mathématique que présentent des programmes d'études dont on a éliminé toute rhétorique, ainsi qu'ils disent, (toute littérature, selon ce qu'ils pensent), les professeurs de notre haut enseignement en sont venus à ruiner chez leurs élèves l'art le plus élémentaire d'écrire et de composer, non moins que la connaissance même de la langue française, et jusqu'au moindre semblant de tact ou de goût. Les fiches ont remplacé tout ça.
Soyons francs, voire grossiers, exagérons, en un mot, et simplifions à l'excès. On nous contredira, en quoi l'on aura bien raison ; mais on réfléchira tout de même, et nous n'aurons donc pas perdu notre temps. Bref, et avec toutes nos excuses, voici. Depuis ces quinze dernières années, ou plus précisément depuis l'affaire Dreyfus, le a chartisme » est manifestement devenu tout-puissant. La Sorbonne a subi une crise de politique aigûe. Une sorte de dogme s'y est établi : on doit, sous peine d'être suspect, se montrer « homme de science » avant tout, philologue septembriseur et radical robespierriste. Le talent, le style, la littérature, le goût, tout cela est tenu pour rétrograde et moyenâgeux. C'est bien absurde, et encore une fois, j'exagère, je simplifie. Et pourtant c'est ici la vérité qui crie.
Or, aujourd'hui, tout le monde se plaint de cet état de choses. L'Académie Française — cette « Académie de romanciers et de poètes », comme l'écrivit naguère un philologue avec tant de mépris ! — à son tour se plaindra, aj'ons confiance en elle. Seulement il faut lui donner le temps. C'est une très auguste et très fine personne qui marche à pas comptés, comme les carabiniers dans les Brigands. En attendant qu'elle exprime son avis si autorisé au sujet de la crise du français, dont la Sorbonne est en partie responsable, il ne pourrait sembler impertinent qu'une assemblée beaucoup plus modeste d'hommes lettrés, avisés, écoutés, nullement réactionnaires, ni davantage ennemis du progrès, venus en outre de tous les points du territoire et nourris dans toutes les classes de la nation, témoignât bien hautement de son aversion pour l'enseignement antilittéraire qu'on iiripose à notre jeunesse. On se figure que le tout petit Parlement qui préside aux destinées de l'Ecole des Chartes et de la Sorbonne, l'eprésente exactement les vœux et la pensée du pays... Erreur I II y a les journalistes, qui en savent infiniment plus long, sur ce point, que les professeurs — et qui ne sont pas trop mal en cour, eux non plus.
Une Académie — voulez-vous que j'écrive : un Trust ? — de journalistes ferait de bonne besogne pratique, chez nous, en faveur des belles-lettres. Il serait patriotique de créer ce Trust, ou cette Académie...
Et puis, ce serait drôle. Il n'y a donc point à hésiter
Parlant d'un fade rimeur du xviii^ siècle, nommé Léonard, un jeune poète de talent, M. Emile Henriot, écrivait un jour : « Les moutons, les rubans et les bergeries de Léonard (des bergeries où il manque le loup, a dit un mauvais plaisant) valent bien les lacs, les nacelles romantiques, les lotus parnassiens, les licornes symbolistes — voire même nos flûtes virgiliennes, nos lauriers et nos roses. »
Ah ! sans aucun doute !.,. Et cette phrase est admirable, et cet aveu plein de mérite, sous la plume d'un poète de vingt ans, d'un écrivain à ses débuts, et dont on peut beaucoup attendre. Ainsi voici donc un ciseleur de vers presque adolescent, et qui néanmoins sait déjà que tout le bric-à-brac mythologico-rococo, si recherché depuis dix ans, se trouve dès maintenant relégué au grenier. Il a remarqué sans faiblir, ce perspicace et courageux observateur, que les poètes nous ennuient à mort avec leurs guirlandes à l'antique, et leurs coupes, et leur pot-pourri Louis XIV-1830, et
leur hellénisme de ballet russe, et leur Perse surtout, demandez leur dernière nouveauté : la Perse de chez Maxim I
Il n'ignore pas, cet intrépide Emile Henriot, qu'il va falloir mettre au rancart tout ce fourbi, si l'on ose s'exprimer ainsi, et que la naïveté potagère est usée aussi, tant les laitues autour de Jean Racine, si chères à certains, que la petite chèvre, et le petit chou, et le petit enfant, et son petit Jésus, si précieux à tels autres qui sont du Midi, le pays, comme on sait, où la candeur fleurit.
Au rebut, tout ça, et pour la hotte du chiffonnier ! Ou plutôt, que l'on envoie au clou ces accessoires : d'autres poètes, pas fiers, les en retireront dans cinquante ou cent années, si la civilisation dure encore à cette époque, et si, par conséquent, le toc fait toujours prime...
Mais, vraiment, ce serait trop facile que de tenir par le monde l'emploi prestigieux et quasi divin de poète, s'il y suffisait d'employer quelques termes de luxe — il n'y en a guère qu'une centaine, renouvelable par lustres — et de rechercher uniquement plusieurs images de cérémonie et comparaisons de gala. Ces pauvres artifices, en effet, sont à la disposition du moindre Jeannot, et du premier goujat venu. La poésie, heureusement, ne réside pas uniquement dans les mots. Les étourdis seuls ou les badauds ne la vo'ent que là ; ou pour mieux dire, les « petites natures », les
personnes qui se contentent du simulacre des choses, celles qui préfèrent un décor conventionnel de forêt à la forêt elle-même, la vraie forêt toute ruisselante de parfums, avec ses fanges et son bruit, avec son vent terrible et ses pluies sans espoir, avec ses araignées, ses oiseaux, ses mouches, ses biches et sa brume du soir ; celles encore qui aiment mieux le portrait d'une jolie femme que celle-ci en réalité ; les froids curieux qui sont satisfaits de « voir de loin », comme dans les musées, sans pouvoir toucher : les gens qui n'ont pas beaucoup d'appétit enfin.... Ceuxlà, oui, se figurent qu'on fait commodément de la poésie avec des vocables spéciaux, et pourvu surtout qu'on adopte le rythme fameux des vers, dont vous connaissez la romance et le ronron, si cher aux esthètes, aux femmes savantes et aux amants un peu courts d'imagination.
Ceux-là, mais non pas nous, s'il vous plaît, qui sommes un peu moins facilement dupes — et j'écrirais même un peu moins « poire », si l'on me permettait de parler l'argot, qui est une jolie langue française. Car nous savons, nous autres, que les vrais poètes commencent par ne pas s'endimancher. Ils s'expriment comme vous et moi. Et leur grâce infinie est dans leur fantaisie. Savoir extraire cette fantaisie ailée, adorable, des moindres choses où elle se cache, comme se cache une caille dans un champ d'orties ou un papillon, dans un carré de choux, ah I voilà donc
lOO OPINIONS CHOISIES
faire œuvre de poète — et non certes psalmodier toujours des histoires de nymphes, ou des rengaines tricentenaires, avec accompagnement d'épinette ou de psaltérion !
C'est au point que présentement, dans toute notre littérature tellement touffue, tellement chargée, tellement lourde, tellement vulgaire parfois, et — selon la bonne définition d'André Beaunier — tellement « asiatique », l'on se demande si nos vrais et seuls poètes ne seraient pas, en définitive, les auteurs qu'on a, je ne sais pourquoi, nommés les « humoristes ». Voyez ce délicieux Alphonse Allais, et comme il a joué de toutes choses, comme il nous a bien fait valser dans le pays de l'extravagance. Voyez l'exquis Maurice Donnay : où donc a-t-il éclos, sinon parmi les humoristes ? Notre merveilleux Tristan Bernard est des leurs. Le grand poète Jules Renard lui-même porta cette étiquette. Il n'y a pas jusqu'aux meilleurs rimeurs, jusqu'à nos plus illustres, nos Noailles, nos Jammes, et voire nos mythologues écumants, dont jamais la verve ne nous apparaît plus touchante ni plus neuve, qu'au moment où ils sont presque drôles — comme des humoristes !
Va-t-on crier à l'abus, après cela, si nous prétendons, par exemple, que M. Henri Duvernois a fait œuvre de poète dans son dernier ouvrage, La Bonne Infortune ? Vous demanderez quel est le sujet de ce livie ? L'amour et la misère, tout simplement. Pas le
grand amour, bien sur, avec un grand H, celui des drames en cinq actes, et en mauvaise prose. Ni la misère à orchestre, celle des déclamations humanitaires. Non, mais notre, votre amour très joli et très tendre de tous les jours. Et la demi-misère dont on souffre tant, celle de tout le monde, puisque tout le monde languit faute d'une certaine petite somme, qui manque toujours.
Henri Duvernois a donc chanté l'amour et la misère en souriant, et de tout pi es, avec une gaieté, une tristesse, une pitié, une fantaisie, une folie, des variations... C'est un poète.
Et Franc-Nohain, qui, dans Jaboime, a illustré l'enfance, la paternité, la grâce puérile ? Nommerezvous cela un sujet ? Les plus grands aèdes s'y sont essayés, presque tous en vain d'ailleurs. Car aussitôt qu'on parle, sans du tout rire, d'une chose très auguste et très belle, et presque sacrée, comme l'enfance, on arrive à l'ennui et à l'enflure, donc au mauvais goût presque immédiatement. Que si d'autre part on s'attendrit, et que l'on soulève un sourcil dolent pour chevroter des lieux communs, le dégoût nous prend sur-le-champ.
Mais un esprit souple, léger, fantasque, élégant, railleur, un esprit très français enfin, comme celui de Franc-Nohain, que fera-t-il ? Il nous montrera un petit bout d'homme, un petit gars, son petit à lui, son Jaboune, et il nous le montrera sans s'attendrir,
sans du moins s'attendrir visiblement, sans qu'en un mot il soit possible de le pincer nulle part en flagrant délit d'attendrissement. Il nous le fera voir à toutes les minutes, son Jaboune, plaisant, bizarie, affectueux, entreprenant, bouffi de vanité, toujours prêt à être ému, déjà homme parfois, amoureux au besoin, et sensible aux parfums, aux robes....
Mieux encore, car un Franc-Nohain — qui n'écrit pas de vers catalogués comme lyriques — ne nous dépeindra pas ex cathedra le jeune Jaboune en toutes ses séductions. Mais il aura la pudeur et l'art infini d'ajouter à ces fraîches peintures un rien d'imprévu, de cocasserie, une fleur d'ironie, une touffe de rire, une fine rosée — je ne dis pas une fine rosée de larmes.... Et nous n'appellerions pas Franc-Nohain, comme Henri Duvernois, un poète, un vrai poète ?
C'est peut-être le sourire qui est toute la poésie dans le monde. Songez seulement à ce que serait la plus belle rive, le plus beau décor, celui du golfe napolitain, par exemple, si l'on n'y ajoutait le souvenir du mol Horace et de la frivole Baies. Imaginez même le Forum en ruines, tout poignant qu'on le contemple au soleil couchant, et supposez qu'on ne puisse plus y évoquer la mémoire à la fois si charmante et si ridicule des pauvres, des niaises, des délicieuses Vestales
Sourire nous est nécessaire pour nous émouvoir. Quant à froncer le sourcil et hausser le ton, dans la même intention, c'est plus dangereux.