‹ Opinions choisiesChapitre 12 sur 48 · PAS TANT D'EMBARRAS · texte numérisé non relu

PAS TANT D'EMBARRAS

Pour un homme de goût, la question du patriotisme ne se pose même pas. Un liomme de goût a toujours une liaison avec la France. Aussi ne supporte-t-il point qu'on offense celle-ci. C'est tout simple. Tolérer) ez-vous que l'on manquât de politesse, vous présent, envers une jolie femme ? Non, certainement. La France est une très jolie femme, et charmante.

Un malotru la bouscule ou l'insulte ? On le gifle

C'est un réflexe, un mouvement du sang. Et si quelqu'un demande ce qui s'est passé : « Rien du tout, mon cher : une histoire de femmes.... «

Depuis le « miracle grec », comme a dit Renan, et depuis celui du quattrocento italien, il s'est produit dans l'humanité le miracle français. Miracle de l'esprit, du courage, de la générosité, de la grâce enfin. Miracle des arts, miracle des armes, miracle des folles révolutions, miracle du sourire indomptable, du jeu quand même... Dès qu'on a senti cela, on se tiouve

patriote comme on serait amoureux. Si j'osais, je dirais qu'on est piqué. Pour un artiste, le patriotisme n'est pas plus compliqué.

Seulement, il n'y a pas que des artistes en Fiance. Il y a aussi des penseurs, hélas ! comme en Poméranie, et des marchands de bonheur public, comme partout. Ces niais-là ont raffiné, à leur manière, et débité leur orviétan. « A quoi bon des patries ? ont dit les penseurs. L'humanité supérieure... la plus grande patrie... raison souveraine.... progrès éternel.... » Le chapelet des lieux communs !

Cependant que les marchands de bonheur public déclament du haut de leurs tréteaux : « La France, l'Allemagne, l'Angleterre ?... Expressions purement géographiques !... Il n'y a que deux ennemis dans tout l'univers : les riches, d'une part, et de l'autre, les pauvres. Or, les pauvres n'ont pas besoin de se faire casser la figure pour défendre des patries gouvernées par les riches.... . De là aux drapeaux plantés dans le fumier, il n'y a qu'un pas.

Cela est triste à écrire, mais il se rencontre des gens, sur la rive gauche et en prov'nce, qui prennent les penseurs au sérieux. On en trouve dans les cafés, autour de la Sorbonne, sur la place d'Armes ou sur le mail, ou à l'hôtel du Commerce.

Pareillement, les vendeurs de félicité sociale ont des clients, vous le devinez. Ceux-là sont chez le bistro, innombrables, ou dans la rue, les jours de

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grève. Ils font du bruit, de la propagande, ils ont des journaux qui les aident, et des intellectuels qui les servent. Si bien que l'antipatriotisme gagne et s'étend.

Enfin, reste une troisième classe de citoyens qui nuisent affreusement à l'idée de patrie : ce sont les fâcheux, les maladroits, les lourdauds solennels, les gérontes chagrins de la revanche, et les patriarches des sociétés de gymnastique, toutes les vieilles barbes, en un mot. Ce sont ces derniers qui ont fait du patriotisme un sujet dont on ne parle plus que sur le ton le plus attristant, en fronçant les sourcils et en baissant la voix. Ce sont eux qui ont rendu le terme si grave, si redoutable qu'il en deviendrait presque ridicule, et la chose si sacrée qu'on en a comme un peu peur. Bref, ce sont eux qui ont fait passer le patriotisme au rang des vertus sombres.... L'on n'oserait plus aujourd'hui déclarer devant une femme que l'on est patriote : on craindrait de voir s'affliger son joli visage.

Quel dommage ! Je ne sais s'il en fut toujours ainsi. Autrefois, alors que notre pays, surpeuplé, crevant de force et de santé, débordait sur tous ses voisins et prédominait en Europe, il semble qu'il dut se mélanger beaucoup d'allégresse, de gaîté, de rire et d'orgueil, à cette impertinence avec laquelle un Français se flattait d'être né en France, et non

ailleurs. On aima probablement sa patrie, en ces

temps-là, comme une belle fille. L'on se sentait avec elle en galanterie. On l'aime à présent comme une veuve à consoler : ce sont des mines pénétrées, une main sur le cœur, le regard tour^é vers le ciel, ou vers l'Est....

Voilà bien de la cérémonie. Il n'en faudrait guère pourtant en un sentiment si naturel. A tant le grandir, on l'éloigné ; à lui prêter une telle majesté, on le change en épouvantail. Et le résultat, c'est que dans le temps même où il se trouve au fond du Var, par exemple (Toulon, 29 juillet), un jury pour acquitter le cordonnier Granet, accusé d'avoir déclaré en réunion publique notre drapeau national digne d'être traîné dans la boue, dans ce même temps un jeune homme qui sait son monde se conduit certes en bon Français, le cas échéant, mais mourrait néanmoins de vergogne et de pudeur, avant d'avouer devant plusieurs personnes aimables qu'il est atteint de patriotisme aigu, qu'il est piqué enfin, comme nous disions plus haut.

Et cependant nos troupes coloniales se font décimer, nos matelots se battent pour s'engouffrer dans les sous-marins.... Alors ?

Eh bien, alors, il s'est répandu parmi nous, touchant le patriotisme, un sentiment beaucoup trop respectueux, et le respect nuit à l'amour, voilà tout. Il y a quelque trémolo un peu ridicule, et une pompe bien inutile dans ce que l'on dit aux enfants, par

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exemple, au sujet de l'attachement qu'ils doivent avoir pour leur pays. La France leur est présentée comme une mère auguste et vénérable, alors que mieux vaudrait la leur montrer surtout telle qu'elle est, c'est-à-dire pleine de grâce, et leur en parler ainsi que d'une camarade très bonne fille — un peu trop — et très allante.

Il faut de la familiarité dans l'afTection, sinon celleci s'alanguit beaucoup, et souvent meurt. La patrie n'est pas à vénérer : elle est au contraire à tutoyer.

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