L'IMPARFAIT DU SUBJONCTIF O
Marcel Boulenger, je suis votre ami. J'aime ce que vous écrivez, vos romans et vos nouvelles, et je suis tout à fait d'accord avec vous en ce qui concerne la conservation et la préservation de l'orthographe française. Je tiens à ce qu'on laisse à nos vieux mots leurs lettres inutiles, qui sont des reliques de famille. Je professe, comme vous, une horreur instinctive pour les locutions : « Causer à » et « se rappeler de ». Mais, je vous en prie, ne me désavouez pas si je demande avec un groupe notable d'écrivains, plus autorisés et aussi timides que moi, à ne plus employer l'imparfait du subjonctif et à admettre une fois pour toutes que l'actuel subjonctif présent, si décent, de si
(1) Le très charmant Tristan Bernard nous fit la grâce de nous adresser, dans Comœdia du 27 avril 1910, ce délicieux article. Qu'il soit l'honneur et le parfum de ce petit livre !
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bonne tenue, servira à tous les usages et remplacera l'abominable imparfait en asse, isse et en iisse.
Cet imparfait, vestige du latin, n'a pas autant servi que les autres temps, et, faute d'être poli par l'usage, s'est trouvé peu à peu dépaysé et ridicule. Et pourtant il y a des cas où la syntaxe l'impose, et nous nous trouvons pris dans un douloureux dilemme : Seronsnous délibérément incorrects, ou faudra-t-il paraître prétentieux ?
J'ai longtemps hésité, pour ma part. Mais, cette fois, mon parti est pris. Je serai incorrect, et je fais vœu de ne plus employer l'imparfait du subjonctif, même dans ses formes les plus anodines et convenables, telles que : « Il fallait qu'il se rendît compte, qu'il examinât l'affaire posément, et qu'il vînt ensuite au rendez-vous. » Car il n'est pas possible de tolérer ces formes-là et de proscrire : rendissiez, vinssions et examinassent.
Je propose de dire et d'écrire tout bonnement, avec ou sans l'acquiescement de l'Académie : « Il fallait qu'il se rende compte, qu'il examine et qu'il vienne. » Les temps ne s'accorderont pas, voilà tout. Nous aurons simplement changé de temps dans le cours de la phrase, puisque, aussi bien, nous en changeons souvent d'une phrase à l'autre, quand, las de traîner à nos guêtres les terminaisons encombrantes de l'imparfait, nous mettons résolument notre discours au présent, au présent bref, actuel, vivant.
Je tiens encore à affirmer que je n'ai pas suivi dans tous leurs errements les réformateurs de l'orthographe,et que je continue à appliquer pour mon plaisir mes vieilles règles des participes, qui sont ingénieuses et judicieuses. Mais l'on peut mettre discrètement des s ou bien des e muets où il en faut, sans afficher le pédantisme voyant et arrogant des personnes distinguées, qui disent : « Que nous fussions. »
Ah ! certes, il y a des gens qui tiennent à montrer leur science de la syntaxe, et nous les aurons contre nous.
Rien, à l'égal d'un subjonctif imparfait bien placé, ne prouve victorieusement que l'on a reçu une solide instruction primaire, et c'est une entreprise un peu terrible que de priver les gens de cet humble orgueil.
J'ai souvent remarqué, au cours de répétitions, quel plaisir certains artistes avaient à prononcer a tu as-z-été ». Certes, je ne demande pas que l'on exagère la suppression des liaisons et que l'on dise a t'a été », mais le « z-été » si appuyé me semblait si odieux que je demandais, avec toute l'autorité dont je suis capable, je demandais que l'on dît.... pardon... que l'on dise « tu a été ». Si j'ai le malheur, pensais-je, de leur permettre la liaison, ils vont en abuser, afin de montrer au peuple qu'ils ont eu jadis leur certificat d'études.
C'est par un « exhibitionnisme » analogue que certains « diseurs » qui savent que a les » se prononce
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au Conservatoire avec un e ouvert, et non avec un e fermé, tiennent à faire parade de leur science — si bien que ce simple article « les » prend dans la phrase déclamée uup importance peu en rapport avec ses modestes fonctions. Toutes les considérations de sens, d'effet à produire, de rythme, disparaissent devant la nécessité d'ouvrir démesurément Ve de les ou de ses.
Il faut qu'un e soit ouvert ou fermé. Mais il y a tout de même un moyen terme entre une fermeture presque hermétique et la solennité disproportionnée d'une ouverture à deux battants.
L'imparfait du subjonctif est certainement une de « nos élégances » les moins élégantes, parce qu'elle s'étale trop. Elle est, bien que très ancienne, aussi insolente et déplaisante à voir que la cravate d'un rasta d'opérette.
Marcel Boulenger, dites-moi que nous sommes d'accord. Je suis persuadé que, lorsque votre phrase vous conduit dans la direction d'un temps « en asse », vous faites, comme moi, un détour pour l'éviter. Mais ces détours sont fâcheux pour la marche du style et pour la nette expression des idées. Il vaut mieux, une fois pour toutes, prendre un parti énergique et reléguer dans une panoplie l'imparfait du subjonctif. Malgré notre goût des anciennes formes, il ne nous viendra pas à l'esprit de sortir dans la rue coiffé d'un casque empanaché.
Je suis, croyez-le bien, un partisan de la tradition. J'y tiens superstitieusement et raisonnablement ; nous savons rarement au juste les raisons d'une tradition. Il faudrait, avant de la jeter bas, se donner un peu de mal pour chercher ses raisons profondes. Mais vraiment la tradition de l'imparfait du subjonctif est trop grotesque, et je m'en affranchis, pour ma part, délibérément, audacieusement, et sans aucune espèce de regret. Et si j'effectue, lecteurs, cette séparation avec un fracas dont je m'excuse, c'est que je veux que vous sachiez à l'avenir que c'est bien volontairement que je néglige l'accord des temps et non pas parce que je n'ai pas obtenu jadis, tout comme un autre, mon certificat d'études.
Tristan Bernard.
{Comœdia, le 27 avril 1910).