‹ Opinions choisiesChapitre 15 sur 48 · LIMPARFAIT DANS LE SUBJONCTIF · texte numérisé non relu

LIMPARFAIT DANS LE SUBJONCTIF

tenue de ville, et sans aucune prétention, comme allât, contint, fussiez, courût, transmît, prêtent néanmoins au discours on ne sait quoi de galant, de cambré.un certain galbe. Et qui les remarque, en vérité ? Franchement, ils ne tirent point l'œil. Pourquoi donc s'en priver ? C'est une rigueur bien inutile. Tristan Bernard, je ne vous savais pas aussi austère.

D'autant que l'important, ce n'est jamais le mot en lui-même, mais bien la manière dont on l'amène et dont on l'assortit. Pour atteindre au raffiné dans le subjonctif, il ne faudrait point que le lecteur sentît même qu'on a fait l'accord....

Une anecdote. A Londres, vers 1811, trois fats se querellaient un jour. Le cas était grave : il s'agissait de savoir quel gentleman s'était montré, dans l'après-midi, le mieux vêtu au fameux club du Watier's. Ils disputaient là-dessus et ne pouvaient s'entendre. Aussi décidèrent-ils de s'en remettre au jugement sans appel de George Bryan Brummel, leur ami commun. L'illustre dandy daigna les écouter.

« — C'est sir Henry Mildmay, s'écria le premier, qui a mérité le prix ! Il avait, mon cher Brummel, des bottes à revers roses qui vous eussent donné à penser, je vous assure.

— Du tout, déclara le second, la palme revient à Pierrepoint. Si vous aviez vu son gilet ! »

Le troisième avoua simplement qu'il avait préféré lord Alyanley.

« — Mais décrivez-moi son costume, lui demanda Brummel.

— Ma foi, je ne saurais.

— Que portait-il de particulièrement beau ?

— Je n'ai rien noté.... »

Le glorieux George, alors, leva sa main gantée : « Messieurs, fit-il, je déclare lord Alvanley vainqueur dans ce tournoi. Si Mildmay et Pierrepoint avaient été vraiment ce qu'on appelle habillés, harmonieusement habillés, et non vêtus au hasard, vous n'eussiez remarqué ni les bottes de l'un, ni le gilet de l'autre. »

Il en va de même pour le style. L'on n'y doit « tiquer » sur rien. Posons donc une règle, pour amuser les enfants : chaque imparfait du subjonctif qui étonne mérite un mauvais point. Mais celui qui glisse tout doux dans une phrase est français. Il est même exquis.

En ce qui touche à la prononciation, pareillement, que de précautions n'y a-t-il pas à prendre ! Sans doute, on s'afflige d'entendre parfois au théâtre, certains « tu a-z-été )), et quelques « lèz uns et lèz autres ». Mais où s'arrêter dans la réaction ? Et que deviendrons-nous le jour où, par exemple, renonçant au bon ton de convention, au bon ton du Conservatoire, les acteurs voudront parler bien réellement comme dans la très bonne société ?

Car, craignant de sembler « poseurs » — ce qui est, au faubourg, l'abomination de la désolation — les

l'imparfait dans le subjonctif 117

gens de la très bonne société s'expriment à la bonne franquette, et comment !... A l'une des dernières chasses en Chantilly, le cerf tomba près d'un village. Une jeune amazone très fashionable voulut descendre de cheval. Comme aucun paysan ne se présentait pour tenir sa monture, elle exhala terriblement son indignation par cette exclamation sauvage :

« — Yaonpattip' anç' patlinla ! 1 »

Ce qui voulait dire : « Il n'y a donc pas de types dans ce patelin-là ! »

Phrase horrible, que l'on eût, du moins au théâtre, traduite ainsi sous Louis XVI : « Eh quoi ! pas un berger dans ce hameau ?.... »

Comme la langue française change vite, tout de même !

Nul n'ignore, n'est-ce pas, que le mot « caricature » ne signifie rien. Qu'est-ce que cela, en efïet, une caricature ? Un dessin, ou un portrait, sur lequel on apparaît très ridicule ?... Soit, acceptons cette définition. La baronne Z... s'en va donc chez l'un de nos peintres réputés, et lui commande à grand prix son portrait. Cette dame a le dos un peu rond, la taille alourdie, le nez charnu et la main sans finesse. Le peintre nous exposera au Salon suivant une créature aristocratique, svelte et cambrée, dont le nez semblera ciselé par un orfèvre, et qui retiendra d'une main longue et délicate un éventail ou un satin qui glisse. Pauvre baronne ! Voici que l'artiste aura précisément signalé, en le voulant corriger, tout ce qui se trouvait défectueux chez son modèle. Et chacun de rire, par conséquent. Ce portrait, payé si cher sera donc une caricature ?

Evidemment. Et c'en est une encore, n'est-ce pas ?

que cette autre toile, signée d'un nom illustre, où une prudente et sage petite bourgeoise, qui n'eût jamais dans la vie réelle esquissé la moindre tentative d'acrobatie, se voit soudain amaigrie et crispée comme une hystérique, et assise en équilibre sur une chaise dont un seul pied touche le parquet ciré. Tout va tomber ! Cela fait frémir....

Caricature aussi, ce tableau où le vicomte Y..., entouré d'une superbe meute, et sur un décor automnal, imposant, grandiose, nous montre la plus insignifiante figure, vernie et niaise comme une vignette d'almanach. Caricature, ce M. X...., de l'Institut, qui là-bas, dans son cadre doré, pense avec tant d'affectation ! Caricature, cet homme d'Etat, grave ''» faire peur, ou énergique à mourir de rire. Caricature, cet industriel fameux, qui semble peser, comme le docteur Faust, les destins du monde. Caricature, ce vieux collectionneur, qui tient une statuette entre deux doigts, ainsi qu'un biscuit : on cherche le verre de malaga où il la trempera tout à l'heure. Caricatures, et caricatures raffinées, que toutes ces têtes flattées, atténuées, rassérénées, assotées, d'un comique indicible, dès qu'on s'y arrête, ne fût-ce qu'un instant ! Caricatures....

Eh bien, pas du tout, il ne faut pas rire. Ce sont des portraits, et très chers, et qui seront installés en grande pompe à la place d'honneur, dans le salon ou la salle à manger. Et monsieur ou madame, diront à

tout venant, d'un air faussement négligent et distrait : « A propos, avez-vous vu mon portrait, par Untel ? Il n'est pas mal.... »

En revanche, vous trouverez ça et là, dans les périodiques, de merveilleux dessins où, d'un seul trait net et hardi, une personnalité connue se trouve comme jetée toute vive sur la page. Ladite personnalité possède un ventre sensationnel : voici ce ventre, tel qu'il est et mieux encore, tel qu'il nous en souviendra toujours, une vraie mappemonde. Le modèle est-il aussi doué d'un nez bizarre ? Voilà rendu cet appendice nasal, et plus bizarre encore, plus qu'authentique, mieux qu'exact. S'agit-il d'un louchon, d'un bancroche ? Il nous hantera, dès lors, nous ne l'oublierons plus jamais. Est-ce au contraire le plus fades des visages et la moins caractéristique des silhouettes dont notre dessinateur voudrait fixer l'aspect ? N'importe, l'artiste ingénieux découvrira bien un petit signe, un certain air, un léger tic, un geste habituel, une nuance de l'habit, il tirera parti de ces riens-là, et le croquis va courir sur le papier, alerte et saisissant. C'est plus que ressemblant, c'est de la « sur-vérité » !...

Mais" non, justement, et l'on dit pour le coup que ce sont là des caricatures !...

Pourquoi donc, cette fois, des caricatures ? Elles ne font point rire, pourtant, elles incitent bien plutôt à. réfléchir, à comparer, à s'étonner, à constater -

hélas ! Est-ce qu'on refusera le titre de grand art, ou d'art sérieux, aux dessins de Sem, d'Abel Faivre, du délicieux et regretté Caran d'Ache, de Losques ou de Capiello ? Le grand art ? On s'y perd : les « esthètes renchéris « — pour parler la langue d'un éminent critique littéraire — nous l'ont obscurci. En outre y a des caricatures de toutes les tailles, et même de monumentales, en bonne pierre dure et qui défient le temps : voyez la magistrale charge de Gambetta, installée place du Carrousel. De l'art sérieux ? Mais c'est Boldini, par exemple, qui n'est pas sérieux, quand il peint des femmes ivres, et nous donne ces danses de Saint-Guy pour des portraits.

Honorons les caricaturistes, au contraire. Ils font de l'histoire. Eux seuls en font. Sem, citons au moins celui-là, dessine — de même qu'Abel Hermant les écrit — les « Mémoires pour servir à l'histoire de la société ». Quiconque voudra plus tard comprendre ce que fut à notre époque le monde parisien, devra feuilleter Trains de luxe, Courpières ou le Cadet de Contras, et annoter les albums de Sem : ceux-ci complétant ceux-là.

Le Diorama dû à la collaboration de Sem et de Roubille, et qui fut exposé à la galerie Brunner, nous montrait, telle qu'elle est, l'avenue du Bois. Ce n'étaient pourtant que cinq ou six cents figurines en bois découpé : promeneurs à pied, chiens, voitures, chevaux, automobiles, carrosses de mariés, fiacres,

coaches, daumont présidentielle, gardes municipaux, etc. ; mais tout cela passait, chatoyait, remuait presque ; l'illusion était grande. Et l'on nommait tous les personnages, d'une ressemblance inouïe : ils vivaient.

Cependant, à contempler de telles silhouettes, à revoir attentivement les dessins de Sem et de ses disciples, est-ce qu'une mélancolie ne nous environne point, peu à peu ? Non que nos grimaces, à nous autres hommes, aient de quoi nous attrister : nous avons abandonné toute prétention, j'espère, et notre laideur ne nous fâche plus. Depuis que nos pareils ne portent plus culotte, depuis l'invention du pantalon et des étoffes ternes, il faut bien qu'ils aient renoncé à plaire. Nul doute, également, que l'habitude d'être toujours assis et porté, soit en auto, soit en métro, soit en ballon,- ne nous voûte le dos et ne nous donne du ventre, à tous. Nous sommes sans grâce, en vérité : et bien avant que Sem ne nous l'eût si bien fait voir, nous le savions.

Mais les femmes ! Hélas ! les femmes ont-elles bien réellement cet aspect sec, agité, serpentin, tourmenté, trépidant, que leur donnent tous nos dessinateurs — je ne veux point écrire nos caricaturistes ? Que sont devenues, chez toutes ces fébriles « belettes au long corsage », la langueur, la molle et tendre harmonie, la majesté charmante des Aphrodites et des Dianes antiques, modèles de beauté rarement égalés, jamais sur-

passés? Faut-il en croire nos mémorialistes du ci ayon et du pinceau ? Xe se trompent-ils point ? N'ont-il pas en cervelle un type préconçu qui les influence, et guide malgré eux leurs doigts sur le papier ?

L'un de nos jeunes concitoyens, qui passe non seulement tous ses loisirs, ainsi qu'il est naturel de le faire, mais aussi tous les instants de sa vie à être amour^x, nous contait récemment ses tristesses :

— Hélas ! soupirait-il, vous me trouvez éperdument épris à cette heure d'une femme qui me paraît de tous points adorable. Mais l'est-elle vraiment, je ne sais ?... Je la vois telle cependant : sa chair si douce, son rire si frais, si jeune, l'étrange éclat de ses yeux clairs, sa démarche amusante, autant de grâces exquises auxquelles je suis sensible.

. . . Toutefois, j'ai peut-être le goût perdu et la vue troublée : car mon idéal de beauté est celui de mes contemporains, forcément. Or, Voyez un peu celui des amants qui vécurent au moyen âge : ils ont tous idolâtré des monstres, si l'on en croit les peintres de ce temps-là. Plus tard, les jolies dames de la cour, depuis Marie Stuart jusqu'à la reine Margot, semblent non moins horribles sur leurs portraits, avec leurs têtes de mouton et leurs gros yeux. Quant aux toiles du xvii*^ siècle, qui représentent les affreuses amies du Grand Roi et de ses courtisans, mieux vaut n'en point parler : figures enluminées et stupidement rondes, paupières rougies, et dépourvues de cils,

mentons fuyants, toutes sont pareilles ! Au xyiii^, rien que des minois, nulle vraie beauté. Au commencement du xix^, voici de ridicules et niaises physionomies, romantiques, extasiées, préten-tieu-

ses Au xx^, ah ! au xx^. . . Que pensera-t-on

dans cinquante ans de nos chères maîtresses ? Les voyons-nous donc jolies parce qu'elles le sont réellement, ou trouvons-nous agréables celles qui correspondent aux modèles vulgarisés par nos

dessinateurs, et celles-là seulement ?

Sur quoi, il soupirait encore.

— Mais, fîmes-nous, votre amie, vous l'aimez ?

— Beaucoup, répliqua-t-il, passionnément, minutieusement !

— Alors, de quoi vous mettez-vous en peine ?

A ces mots, notre concitoyen sourit, s'en fut, et ne pensa plus.

Je ne sais, en vérité, de quoi l'on se plaint. Des grognons sont toujours à se lamenter sur notre oubli des hautes et nobles vertus, des longues traditions qui forment un grand peuple. Ils ont bien tort.

Assurément, nous ne faisons plus autant d'enfants qu'en firent nos pères, et c'est cela qui nous tuera — dans un très long temps.

Mais nous sommes toujours braves : songez à la foule des gens qui aiment à se faire casser la figure, à la vogue de l'aviation, à l'immense quantité de médecins risquant chaque jour leur vie, aux gardiens de la paix, aux régiments d'Afrique, à l'entrain des officiers et des matelots pour s'engouffrer dans les sousmarins, aux pêcheurs, aux bénévoles pompiers, aux explorateurs volontaires, etc.... ; nous sommes toujours infiniment gouailleurs, inventifs et fort industrieux ; nous avons encore cet esprit « tracassin » et ce goût du sacrifice qui nous poussent à tenter sur

nous-mêmes de glorieuses autant que redoutables expériences sociales...

Sans doute, avons-nous perdu quelques raffinements de jadis. Les barbares nous oppriment beaucoup. Nous n'écrivons plus toujours très bien, et nous parlons fort vilainement, hélas ! dans toutes les classes de la société. On nous a « embarqués » dans de drôles d'aventures, en ce qui concerne la peinture : nous avons supporté des Matisse et autres pitres. Nous tolérons que l'on construise des maisons monstrueusement ridicules sur le quai d'Orsay, en vue de notre belle place de la Concorde, qui s'en trouve déshonorée ; nous tolérons de même que des marchands violent impudemment et efïrontément la loi — cette Loi égale pour tous, ainsi qu'il est écrit dans la Déclaration des Droits de l'homme et du citoyen — en aveuglant avec des annonces les fenêtres de la place Vendôme, ou en surélevant leurs gratte-ciel plus haut qu'il ne l'est permis autour de l'Arc-de- Triomphe.... Sans doute.

Mais nous sommes demeurés une nation accueillante (trop !), aimable pour tous ses voisins (il n'y a pourtant pas toujours de quoi), facile à vivre et favorable à l'amour. Nous avons même conservé jalousement des qualités plus graves. Nous honorons nos ancêtres à un point extraordinaire, au point même de croire que nous ne pourrons jamais faire aussi bien qu'eux, au point d'en avoir contracté une curieuse

maladie d'auiodénigrement, si l'on peut dire. Et nous avons le culte des héros.

Non point toutefois de ces héros un peu rudes et sans prestige qui se dévouent continuellement en des circonstances toujours les mêmes, tels les obscurs marins d'un bateau de sauvetage, tels encore les gardiens de la paix, dénués que sont ceux-ci, il faut bien l'avouer, de toute poésie. On aimerait peut-être davantage les héros du sport : un aviateur n'est pas sans éclat aux regards des dames ; le vainqueur du Grand Steeple ou du Grand Prix de Paris peut espérer bien des choses ; j'ai vu, de mes yeux vu toute une troupe de petites jeunes filles modestes qui perdaient la tête, et n'eussent peut-être point gardé le reste, autour d'un torero fameux, venu d'Espagne.... Le sport a ses consolations.

Néanmoins, il est d'autres héros encore à qui vont toutes nos caresses, toutes nos flatteries, et la plus tendre gloire, et les plus constants, les plus éperdus, les plus étourdissants témoignages de notre affection, de notre piété même : vous entendez bien que je parle ici des gens de théâtre... Femmes divines, hommes adorables, êtres d'une autre race, qu'on ne pourra jamais assez révérer, encenser, ni fêter, personnages prodigieux qui jouent la comédie, qui chantent, qui peignent des décors, signent des engagements d'artistes et montent des pièces ! Et vous aussi, écrivains inspirés qui les fabriquez, ces pièces.

et qui nous plaisez à peine un peu moins que le dernier de VOS interprètes — n'est-il pas vrai que la France entière, la France fidèle, chaleureuse et fervente, soupire d'amour à vos pieds ?... Prétendra-t-on toujours, après cela, que nous avons, entre tant d'autres sentiments généreux et traditionnels, laissé s'éteindre en nous la religion des héros ? Que non pas ! Seulement, nous les choisissons selon nos goûts, et voilà tout.

Or, cet été, ce sont les danseurs qu'on a mis à la mode.

Reynaldo Hahn a commencé en nous donnant la Fête chez Thérèse. Puis les Russes sont venus, avec leurs décors inouïs, leurs costumes éblouissants et fantastiques, leur grâce déconcertante, leur irrésistible enthousiasme, l'art non pareil de leur pantomime, et la fureur sacrée de leurs bacchanales. Paris s'est trouvé comme étourdi, affolé, plongé dans l'extase et pris au miroir devant ce vertigineux kaléidoscope. Les poètes ont chanté, les peintres ont eu le délire, les élégants voulurent avoir vu ça. Ce fut la gloire. Ce fut la crise. Ce fut charmant.

Oui, charmant, car il ne fut question pendant trois semaines que de danses, de beaux gestes, d'attitudes exquises, de cabrioles délicates, de grâce visible et d'une perfection qui tombe sous les sens. Quant à celle-ci, du moins, on ne saurait bluffer. Le dilettantisme d'un amateur de danses n'est point suspect. Il

y a de la précision dans un entrechat : on distingue avec exactitude s'il retombe bien ou mal, s'il fut lourd ou joli. Et c'est un grand soulagement pour nombre de Parisiens, que les arts mystérieux surmènent.

Puis les danseurs russes ont du génie. Il y a quelque chose de sublime, en effet, dans les ruptures d'équilibre auxquelles se plaît le félin Nijinsky, quelque chose de définitif dans les poses du beau Volinine. Les femmes trouvent des gestes éloquents, pathétiques et soudains auxquels personne encore n'avait jamais pensé. Or, que savez-vous de plus sain et de plus harmonieux qu'un engouement dont un chefd'œuvre est le sujet ? Une pure merveille qui se trouve à la mode . . . Etat de choses tout antique I C'est ce que Renan nommait le « miracle grec ».

Et voyez jusqu'où fut, cette saison, notre dévotion pour la danse. Une élite parisienne s'est groupée un après-midi dans l'ancien hôtel Grillon pour offrir un goûter d'honneur aux danseurs russes. Il y avait là ce que la ville compte de raffinés. Les écrivains souriaient parmi les jolies femmes. (Et même, à ce propos, pouvez-vous dire à quelle heure ils travaillent, ces écrivains qui font tant de livres, tant d'articles, et tant de pièces ? On les voit toujours, couronnés de fleurs,dans les festins et dans les f êtes,mais à leurs pupitres, jamais. Ce sont assurément les fées qui brodent leur ouvrage, pendant qu'ils courent de tous côtés ?...)

Donc, les plus illustres étaient venus. Et tous les jeunes maîtres de nos élégances. Et aussi M. Dujardin-Beaumetz. Le cadre était à souhait, le ton plein de grâce, les propos spirituels, la cordialité fine et aisée. Jolie fête, journée de choix. . . .

Mais les Russes, me direz -vous ?

Les Russes ?... Ai-jedit qu'il y avait des Russes ? Quelques petits jeunes gens pâles et endimanchés, circulaient parmi les groupes. Nul n'y faisait attention. Ils étaient si mal mis, si empruntés ! C'étaient ces pierrots-là, les danseurs merveilleux... L'un d'eux, particulièrement, avait l'air d'un groom assez « moche » : on le nommait Nijinsky....

Quelle tristesse !

Il n'est que trop vrai, l'on ne saurait impunément s'approcher des idoles, et le culte des héros ne va pas sans danger. Il devrait n'être que funéraire.

Peut-être quelque jeune femme encore inexpérimentée hésite-t-elle parfois, à ses débuts dans le monde, sur le choix d'un défaut ? Nous allons donc passer en revue ceux qui semblent le mieux portés: ainsi sera-t-il plus facile ensuite de se décider. Vous aurez là, mesdames, comme une carte d'échantillons : tous les travers que vous trouverez ci-dessous sont garantis, universellement appréciés et d'une grande élégance. Quelque soit celui que vous aurez élu, soyez certaines que l'aveu vous en fera toujours beaucoup d'honneur, soit dans un lieu public,soit dans un salon, soit aii cours d'un dîner, d'unevisite, ou mieux encore derrière un paravent, durant quelque confiante et douce causerie intime. On met, pour mieux plaire, une rose à son corsage, un bijou dans ses cheveux ; mais il convient aussi de parer son âme : voici à cet effet certaines imperfections tout à fait coquettes, et quelques faiblesses morales qui sont du meilleur goût.

L'orgueil, d'abord. Oh, ce péché-là fait fureur ! Et

de quel ton chacun, chacune surtout s'en vante ! C'est effrayant. Plusieurs personnes, par exemple, étaient bien tranquilles dans un boudoir ou au tennis, on bavardait, on riait, on ne songeait qu'au plaisir de vivre. Bon ! tout à coup quelqu'un a eu la malencontreuse idée de prononcer ce damné mot, l'orgueil ; aussitôt une jeune femme du groupe a changé de figure ; elle a pris un air pénétré, quasi tragique, et elle proclame solennellement : « Moi, je l'avoue, je suis très orgueilleuse ! »

Dès lors, c'en est fait, tout le monde va vouloir confesser également un farouche orgueil. Et que disje, également !... une sorte de lutte, au contraire, une manière de championnat s'établit : nul assistant qui ne tienne ardemment à dépasser l'orgueil du voisin, et de beaucoup encore. On ira même si loin qu'on finira par ne plus pouvoir formuler avec des paroles le glorieux aveu : « Moi ?.. « s'écriera-t-on seulement — et un sourire mystérieux, un silence émouvant termineront la pensée, comme s'il ne se trouvait plus de termes français susceptibles d'exprimer à quel point on se trouve par bonheur affligé du divin, du sublime défaut !

C'est que l'orgueil passe pour témoigner, chez celle ou celui qui en est orné, d'un caractère élevé, magnanime et indomptable, un caractère de héros en somme. On songe à de dédaigneux et séduisants personnages de roman, ou à de hautaines princesses de légende :

et l'on avoue éperdûment qu'on leur ressemble.

Il en va de même pour la colère. Si vous souhaitez de faire un délicat plaisir à quelque camarade, diteslui devant témoins : « Vous qui êtes un violent, mon cher.... » Ce n'est plus un camarade, mais un ami dévoué que désormais vous aurez là. Et si vous recherchez les bonnes grâces d'une jeune personne, faites naître l'occasion, et déclarez à haute voix : « A Dieu ne plaise que je vous fâche ! Je sais trop quelles sont vos dangereuses colères. » Le plus délicieux des regards vous récompensera sur le champ.

Désirez-vous pousser plus loin encore la flatterie ? Ajoutez en ce cas : « Car vous êtes si nerveuse, si follement nerveuse ! Cela se sent, cela se voit. » Une femme en effet souffre malaisément que l'on doute de sa nervosité. La moindre incertitude à ce sujet l'offense. Qui ne se rappelle la secrète et profonde vanité avec laquelle on nous a si souvent confié : « Ah ! ça, c'est vrai, j'ai toujours été exceptionnellement nerveuse.... » Et pour mieux nous convaincre, on soupirait ensuite avec une résignation charmante, et l'on murmurait gentiment : « Hélas !. »

Sous l'ancien régime, un tiers de la France méprisait les deux autres tiers, c'est-à-dire les bourgeois et les vilains, parce que ceux-ci n'étaient pas nés. On a changé tout cela, aujourd'hui : cependant une jolie né\Topathe se croit encore d'une pâte plus fine, d'une condition psychologique plus exquise, tranchons le

mot, plus aristocratique : elle est née. Au lieu qu'une brave personne paisible et bien équilibrée, comment nommerons-nous te rebut de l'humanité ? Fi donc ! une sorte de bétail, tout au plus, un malheureux être qui mange et qui boit, qui digère et qui dort, mais qui n'éprouve rien, qui ne souffre de rien, qui ne frissonne pas, qui ne vibre pas....

Se fait-on gloire d'être gourmande ? Euh... pas tout à fait : on chicane, on ergote, on établit des distinctions. On se reconnaît un palais de gourmet, sans doute, toutefois on ne traverserait certes point Paris pour le plus fin repas du monde. Laissons les plaisirs de la table : ils convenaient dans l'ancienne France, mais paraître y tenir est à cette heure une originalité fort périlleuse, et dont il faut se méfier.

Quant aux menus travers et défauts véniels, mieux vaut s'en abstenir,... Tout au plus une jeune femme élégante pourra-t-elle faire état, par exemple, de sa jalousie, cette faiblesse étant parfois admise, et même assez considérée ; ou encore d'une extrême susceptibilité, voire d'une nature plutôt rancunière : cela aussi ne fait pas trop mal. Mais, à tout prendre, c'est mesquin, pauvre, et — si l'on peut dire — bien « petite couturière »,

Passons maintenant tux défauts vulgaires, à ceux dont on aurait bon le, 11 y en a deux : l'envie et l'avarice. Il suffit de les citer, n'est-ce pas ?Ce sont des vices de vieille concierge. Je n'insiste même

pas, la cause se trouve jugée avant seulement qu'exposée.

Mais, grand Dieu ! mesdames, ne soyez point paresseuses ! Voilà l'immense, le vrai, le seul péché capital. On devrait l'écrire sur tous les murs : la paresse est une vilenie, la paresse est une infirmité, pis, une difformité.

Comment jugerait-on une femme qui, par crainte de se fatiguer, ne bougerait jamais de son lit, uniquement occupée qu'elle serait à attendre les heures des repas ? Telle est pourtant la paresseuse — du moins au moral.

La paresseuse ne lit jamais, sinon peut-être son journal, dont elle adopte humblement toutes les idées, à défaut d'autres : car elle n'a de sa vie réfléchi toute seule, c'est bien trop difficile ! Elle ne cause pas non plus, ou cause mal : on travaille en causant. Elle ne sait ni recevoir, ni être reçue, elle est discourtoise, à la fois brusque et embarrassée, bonne tout au plus à écouter un potin ou à tripoter quelques cartes à jouer.

Elle se laisse emmener au théâtre, mais, après la pièce, ne lui demandez pas son opinion, elle n'en a pas ; en eû-elle une, d'ailleurs, qu'elle ne se donnerait point le souci de chercher des mots qui l'expriment.

Née très riche, elle ira sans doute chez un grand couturier qui l'habillera passablement ; mais moins

fortunée, elle ne prendrait jamais la peine d'essayer dix fois chacune de ses robes, au besoin d'y travailler elle-même, si bien qu'elle sera toujours fagotée. Ses enfants s'élèveront comme ils pourront, n'attendez point qu'elle s'en occupe. Son mari, ses parents ? A quoi bon s'y attacher, s'il faut gagner laborieusement leur confiance et leur affection ? Ses amis ? Vous pensez bien qu'elle n'en a pas. A-t-elle appris un métier, sait-elle écrire seulement ? Allons donc ! Elle ne sait rien, et ne fait rien. Si pourtant, elle engraisse. Ce portrait vous semble chargé ? Eh bien, prenez-le donc, mesdames, pour un épouvantail. Ne vous tenez jamais pour assez jolies, assez cultivées, assez affectueuses, assez charmantes. Soyez bien persuadées que la paresse déshonore et déprécie, parce que c'est bas et laid, très laid. « Polissez-vous sans cesse et vous repolissez », pour votre plaisir comme pour celui des êtres qui vous sont chers, et un jour, un jour lointain, il vous sera tout pardonné parce qu'on vous aura beaucoup aimées.

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