‹ Opinions choisiesChapitre 16 sur 48 · DU SERIN · texte numérisé non relu

DU SERIN

Il y a chaque année une exposition de serins.

Car il existe dans Paris une « Société serinophile », et qui siège. L'élevage de ces petites bêtes a donné lieu à la formation d'un comité, à l'élection d'un président, à toutes sortes d'opérations parlementaires. Ces messieurs font d'ailleurs d'utile besogne : ils améliorent le serin.

Un beau serin doit être d'un magnifique jaune orangé, et paraître en peluche, tant ses plumes se hérissent de toutes parts. Ajoutons qu'il s'égosillera extraordinairement : tous ceux qui ont obtenu des récompenses ne cessent de chanter à tue-tête. Et c'est un spectacle que de voir tous ces honnêtes oiseaux bourgeois et sédentaires,costumés en jaune.lancer sans arrêt trilles et roulades dans leurs cages de trois pouces carrés.

On a fait au serin une mauvaise réputation. On l'a rendu ridicule. On a dit d'un niais, d'un éccute-s'ii-x>leut, d'un Jeannot, d'un simplet : « C'est

un serin ».. Pourquoi donc ? Cela n'est point juste.

Le serin, il est vrai, empêche stupidement sa femme de couver. Mais quoi ! les soucis ménagers l'importunent : c'est un artiste.

Il casse volontiers ses œufs et tue ses petits ? L'avenir de sa race ne l'inquiète guère, voilà tout : vous ne voudriez pas que ce chanteur formât des pensées vulgaires. Souhaiteriez -vous qu'il fît de la politique ?

Fi donc ! Il chante, il chante, il chante... Il ne connaît rien de la nature, ni des arbres, ni du ciel. Sait-il voler, seulement ? Ce n'est pas certain. C'est un oiseau du coin du feu. S'il sortait, le pauvre serin, la moindre pluie le jetterait par terre, le vent l'étourdirait, il se noierait dans une flaque d'eau, un moineau le tuerait à coups de bec. Il ignore les amours périlleuses, il ne vit pas dangereusement, lui I

C'est un poète.

Il est né dans une cage, et qui sait ? chez la concierge. Brave petite bestiole d'appartement, prétentieusement habillée, le serin ne sort jamais : rien n'abîme ses griffes propres ni son bec inutile, rien ne lui arrive. Cependant, il chante, chante, chante.... C'est un poète, vous dis-je.

Oui, un vrai poète.

Nous autres hommes aussi, nous avons les nôtres. Seulement, nous n'en savons pas le nombre. Il n'y a personne qui nous les expose, une fois l'an. Les lettres françaises ne sont pas secourues.

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