‹ Opinions choisiesChapitre 21 sur 48 · LETTRE A UX DÉLICAT · texte numérisé non relu

LETTRE A UX DÉLICAT

non ! Celui-là n'est pas gênant, sauf dans les salles de concert et les galeries de peinture. Hors de là, il s'accommode de tout, fût-ce de la brasserie, fût-ce d'un penseur allemand. Bien différent, au contraire, le goût tout simple, tout nu, vous suit partout, et à propos de presque tout vous cause un petit chagrin. Jugez d'un tel état pathologique ! « J'ai mes vapeurs », disait-on jadis. « J'ai mes nerfs », soupirait-on naguère. « J'ai mon goût », gémiront aujourd'hui quelques-uns.

Or, parmi ces quelques-uns, mon ami, l'on te compte. Je le sais. Et néanmoins, voici que je viens te recommander un livre.

Un livre ! L'audace est grande... Entre tous les sujets de déplaisir, il n'en existe guère de plus irritant, de plus taquin. Un livre, en effet, se présente avec modestie. On aurait pu ne pas l'acheter. Il eût été loisible de ne point l'ouvrir, de n'en pas couper les pages. Cependant, on a fait tout cela. Après quoi, l'on y glisse son regard avec précaution : et tout de suite — surtout si l'auteur a voulu « faire de l'art » — on est offensé ! Et par quoi ? Par des riens, par des indices de prétention ou des traces de vulgarité, par des signes de rhétorique ou des preuves de jobardise, par une apparence de bluff ou quelque relent d'écriture artiste, par des moulures en trompe-l'œil, des bijoux achetés au bazar, des ciselures en simili, des paillettes de clinquant... On ne cesse enfin de souffrir.

Si ce sont des vers, encore, on saute ,on passe. Si c'est de la « pensée », on jette le livre. Mais tenezvous un roman dans les mains, que vous voudrez parfois connaître la fin du récit, voir comment l'auteur aura dénoué ça, pour l'anecdote, pour la devinette. Et alors vous vous risquerez peut-être à poursuivre. Je n'insiste pas sur ce qui vous attend. La scène d'amour vous révoltera. La crise de vertu vous fera pitié. L'accès de passion vous fera rire. Et puis, oh ! et puis, en voilà, des complications, en voilà, du bavardage, en voilà, des histoires î... On supportera mieux les contes et les nouvelles. C'est plus facile à réussir. Cela impatiente moins.

Or le livre que je te recommande ici, mon cher ami si délicat, c'est précisément un recueil de nouvelles : La biche écrasée, par Pierre Mille. Tu n'aimes pas ce titre ? Moi non plus. Mais ne t'y arrête pas. Emporte chez toi l'ouvrage, et lis-le sans te presser. Tu seras content, pour ombrageux que l'on te sache.

Et ce ne sont même pas les sujets de ces nouvelles que je louerai. Assurément, rien de plus ingénieux, de plus neuf, de plus tragique et parfois de plus poignant que ces histoires diverses. Le cerveau qui les imagina ne se contenterait ni des fadeurs de nos guitaristes, ni des vieux rossignols et clichés qu'on nous revend partout. M. Pierre Mille regarde le monde avec des yeux de précision : rien ne lui échappe, il note tout avec une exactitude scientifique, et souvent même

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