LETTRE A UX DÉLICAT
avec une sorte d'allègre cruauté. Il rit, il s'amuse, il est curieux et robuste, gracieux et délibéré. On pense bien qu'un tel homme après cela ne nous débitera ni des rengaines, ni des anecdotes d'almanach. Aussi certains de ces récits sont-ils presque atroces, d'autres terriblement drôles, d'autres encore, comme Le merle. Les chiens, et surtout Le secret, profondément, infiniment tendres. Je défie quiconque devine seulement ce que c'est qu'aimer un enfant, de lire Le secret sans une émotion vraiment irrésistible.
Mais quels qu'ils soient, ces beaux sujets de contes, je les laisse. C'est à toi que j'écris, mon ami qui es délicat. Je sais que le plus étonnant récit t'ennuierait, pour peu qu'il s'y trouvât la moindre esbroufîe ou gaucherie, la plus légère tache enfin. Je veux donc insister seulement sur l'art de l'ouvrier qui cisela ces pnges si simples et si fortes, enfin si raffinées.
Tu te pencheras sur chacune, tu verras comment les personnages entrent, sortent, sans causer nulle surprise (il n'y a pas jusqu'à un fantôme, dont l'auteur ne parv'ienne à nous faire trouver la présence toute naturelle). Tu regarderas les paysages : peints qu'ils sont à la bonne manière classique, nul d'entre eux n'occupe beaucoup plus de cinq à dix lignes. Et l'on n'y trouve ni « langueurs pourpres » à l'horizon, ni « embrasements d'or », ni « moiteurs papillottantes », ni l'intolérable carte d'échantillons de couleurs et de nuances que nous offrent, sans jamais s'en
lasser, les écrivains-rapins. Non, aucune fioriture à treize sous,.. Mais la moindre chose nous est présentée en pleine lumière, de façon qu'on ne l'oublie plus.
Voici des arbres, en Flandre, au bord de la mer : ils semblent, « sous l'effort du vent perpétuel, courber " la tête tous ensemble, leurs feuilles pendant comme des chevelures, leurs bras de branches tordus comme pour prier que cela finisse, parce qu'ils sont trop malheureux ».
Voici un muscle : « Du coude à la main, chez l'homme, un muscle tournait, sombre ou éclairé selon sa place, et les doigts vivaient comme des personnes qui se mettent d'accord pour chanter. »
Voici M"i6 Pearson : « Avez-vous vu, le matin, 1(* cœur tendrement rose des roses blanches de la Malmaison ? Semblable était son teint. Et les pervenches, dont le bleu devient tout pâle quand un rayon de lumière les mordille à travers les feuilles ? Tels étaient ses yeux. Des fleurs, du lait, des enfantillages, c'est à cela qu'on pensait en la voyant, et c'était délicieux de ne penser qu'à ces choses fraîches. » Et voici encore, vus d'un peu plus près, les yeux de cette Mme Pearson : « Ces yeux clairs, ignorants, innocents, et qui semblaient des yeux de muette, tant ils demandaient.,.. »
Voici...
Mais je sens, mon ami, que c'est trop d'éloges. Un