LETTRE A UN DÉLICAT
délicat comme toi ne les admet que modérés, discrets, et souriant à traveis les critiques.
Disons donc des choses simples. A côté de Sanguines, de Pierre Louys, et d'Amants et voleurs, de Tristan Bernard, nous mettrons La biche écrasée, de Pierre Mille. C'est tout.
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Le proverbe dit vrai, l'on n'est jamais si bien trahi que par les siens. C'est ce qui arrive aux historiens.
Toutefois, il faut s'entendre sur le mot historien, car il y en a de deux sortes au moins.
Les premiers, les purs, les farouches, les terribles, ne daigneraient même pas accepter cette qualification trop ambitieuse à la fois — vu leur modestie redoutable et leur agressive humilité — et trop vulgarisée à leur gré d'« historien ». Ils se nomment, selon les cas, philologues, paléographes, glossateurs ou moins encore, si on les défie. Ils consacrent leurs veilles et leur sombre énergie à rédiger d'austères catalogues, à publier impitoyablement d'effrayants cartulaircs et des manuscrits dont le titre seul combat déjà. Leur âme est incorruptible et leur esprit dépourvu d'agréments. Leur carrière aussi a de quoi épouvanter les personnes futiles.
Cependant, ne les plaignons pas. Ils sont heureux.
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Ils connaissent l'alTreux plaisir du devoir accompli, et la volupté de mépriser autrui. Ils dédaignent le bruit, flétrissent la réclame, et du fond de leur cabinet, haussent l'épaule en songeant à la canaille qui vit dans les journaux. Puis ils ont des accointances.et se croient quelque crédit dans l'Etat. Cela leur suffit. Laissons-les.
Les « historiens » de la seconde manière — et non pas de la seconde classe, s'il vous plaît — apparaîtront bien différents de ces philologues chagrins. Ceux-là, en effet, travaillent parmi les fleurs. Ce sont eux qui nous donnent ces biographies de femmes exquises d'autrefois, de princes charmants de l'ancien régime, de maréchaux brillants, de fins diplomates, d'« inconnues » de toutes sortes et d'aventuriers romantiques, biographies savoureuses où l'on trouve toutes choses, de la littérature, de la psychologie, des paysages, des souvenirs personnels, et même — mais oui — et même de l'histoire. Ces érudits plus aimables n'ont qu'à butiner parmi toutes les grâces du passé. Ils bouleversent de vieux tiroirs, pillent des coffrets en bois de rose, délient les faveurs jaunies, se grisent de souvenirs d'amour et apprennent plus d'un secret. Une belle compagnie de héros pittoresques et de cidevant, et tout un sérail d'émigrées les consolent des misères contemporaines. Ce sont de charmants collectionneurs de tulipes, à la façon de La Bruyère, et de très aimables amateurs d'oiseaux, comme Diphile....
Seulement, voilà, il faut bien le dire, la plupart de ces jardiniers et de ces spécialistes nous offrent leurs tulipes rares dans du papier d'office, et nous présentent leurs précieux canaris dans des cages à dix sous. On peut compter ceux qui savent composer une gerbe, ou entrelacer joliment le fil d'or d'une prison pour mésanges.
Or, hélas ! qui donc daigne faire cette distinction ? Qui, dans la presse, se soucie d'annoncer que tel ou tel ouvrage documentaire, biographique, historique enfin, est bien fait, ou, au contraire, stupidement gâché par un pauvre homme ? Le talent, en histoire, ne compte pas ; ou du moins c'est comme s'il ne comptait pas, puisqu'il n'est presque pas un seul critique qui prenne soin de le remarquer. On parle du sujet d'une étude historique, on relève avec un attendrissement puéril, ou sénile, les séductions de la personne dont l'auteur vient d'écrire la vie. Quant à se demander si ledit auteur a simplement réuni le plus indigeste et fade amas de notes, s'il ne s'est donné la peine que d'y ajouter ça et là quelques clichés insipides et de niaises généralités, oh ! cela, n'y comptez pas. On ne s'occupe que de la matière traitée : et la façon dont celle-ci est traitée, nul n'y fait attention. A tel point que s'apphquer à écrire ou à bien ordonner, à bien déblayer un livre d'histoire, c'est véritablement jeter des perles aux étourneaux, pour ne nommer que ces bêtes-là..
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A qui la faute ?... Mais à tous ces rapaees, à tous ces écornifleurs, à tous ces polygraphes qui, s'ils ne brochent pas eux-mêmes quelque copie du même genre, se jettent sur les biographies et les tableaux de mœurs anciennes, comme la pauvreté sur le monde. Et dame ! songez donc aux bons articles de tout repos que cela fournit, une vie de la Camargo, par exemple, ou une monographie d'une conspiration politique du temps du Consulat !... C'est élémentaire : vous exposez le sujet du livre, vous citez quelques traits piquants à l'actif des personnages défunts dont il s'agit, traits découpés tout bonnement dans le « bouquin )) en question, vous y ajoutez un ou deux commentaires d'une écœurante banalité, et le tour est joué, vous avez pondu une colonne et demie, juste ce qu'il en faut pour être honorablement payé.
Et le plus comique encore, c'est que cette chétive besogne de grippe-ligne confère, à qui l'accepte, un certain air d'érudition et de gruvité. On se compose ainsi, à bien peu de frais, une bonne réputation. On n'est pas un sauteur, un débiteur de sornettes. On devient presque académisable.
Tout récemment, la presse entière a loué comme il convenait les Trois amies de Chateaubriand, ces pages exquises que M. André Beaunier a consacrées à Pauline de Beaumont, à M^^ Récamier, à Hortense AUart de Méritens. Avec ce pieux choéphore.les journaux ont semé à l'envi les roses et les asphodèles sur les
tombes émouvantes de ces trois jolies femmes, dans la société de qui voulut bien se complaire et s'oublier Son Altesse Romantique René, frivole Empereur des Lettres françaises.
Mais s'est-il trouvé quelqu'un pour noter expressément, pour bien spécifier que c'est la manière surtout, et le ton de l'auteur qui attirent, qui attachent, qui enchantent quiconque feuillette ces pages-là, et que si enfin du livre de M. Beaunier on retranchait M. Beaunier lui-même,il ne resterait rien.Citeriez-vous beaucoup de livres d'histoire dont on puisse dire autant ?
Cet ouvrage ne ressemble à nul autre du même genre. Il est parlé plutôt qu'écrit — et que dis-je ? non pas même parlé, mais causé, souri, caressé, parfumé, pailleté, à facettes, à étincelles. C'est un livre qui palpite, qui bouge sous le doigt.
Le cas est rare, trop rare. Ecrivant sur un sujet qui n'est point d'invention, M. André Beaunier a voulu faire œuvre d'artiste, et n'a voulu faire que cela. Pas de notes en son livre, et à peine quinze pages d'appendices. Vous devinez le scandale. Les curieux à la prussienne s'écrient : « Quoi ! rien d'inédit ? Aucune lettre inconnue, aucun papier retrouvé ? Alors, cet ouvrage est donc inutile.... » Eh ! oui, chers pédants, il vous est inutile, à vous, tout à fait. Il ne vaut, en effet, que par le tour qu'il a. M. Beaunier n'enseigne pas. Il converse, il plaisante, il est un peu amoureux de trois dames mortes aujourd'hui, et il
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nous dit pourquoi, ou plutôt comment. Il joue.
M. André Beaunier se sent, s'avoue épris des trois amies du grand vicomte ; non pas toutefois également. Je le défie de démontrer qu'il ne préfère pas Hortense Allart de Méritens, dont les façons, en fait de tendres liaisons, étaient moins châtiées que celles de Juliette Récamier, et plus soudaines que celles de Pauline de Beaumont. Néanmoins, s'il parle d'Hortense avec une complaisance manifeste, il se montre d'une délicatesse extrême en traitant de Juliette, et d'une piété parfaite en évoquant Pauline. Et ceci déclaré, qu'ajouter de plus, quand il s'agit d'une œuvre dont tout le mérite est dans l'imprévu des arabesques, la joliesse du feston, la légèreté des dentelles et le fini des miniatures ?
Il y a des médaillons pour bonheur-du-jour : (T Juliette chez M^^^ de Staël », par exemple, ou bien : « Une soirée chez M^^^ Récamier ». Il y a des pastels, dont on tirerait un ballet, ou quelques variations pour flûte et clavecin : « Le plaisir de vivre en 1788. » Et cherchez à la page 33 : « Si vous allez un jour au musée de Cluny », etc.... Il y a des portraits comme inscrits d'un trait sous le chaton d'une bague. Voici peut-être le plus joli, et c'est encore M"'^^ Récamier : « Elle passait son temps à faire de fines reprises dans les cœurs qu'elle avait blessés, travail charmant ! »
Un point, entre tous, nous était personnellement cher, à savoir ceci, dont on ne parle guère et qui n'est
point assez illustre : ce fut dans la forêt de Chantilly que M^^ Récamier se donna pour la première fois, et tout à fait — oui, âme et corps — à Chateaubriand. Depuis des années nous sentons, à cause de cela, le sourire de Juliette passer entre les feuilles de cette même forêt, dès qu'y reviennent les saisons tendres.
Or, M. André Beaunier a mis beaucoup de soin à rappeler ce détail de topographie amoureuse. Mais il n'a point décrit exactement où, en quel nid, en quel recoin des taillis un tel événement eut lieu. Qu'il permette à celui qui signe ces lignes de préciser un peu. Si René, durant cette journée d'amour, n'avait point mené Juliette en voiture, comme cela est vraisemblable — car eussent-ils mis un postillon dans cette demi-confidence ? — nul doute que tous deux n'eussent trouvé non loin de la lisière — le vicomte était très impatient — un petit bouquet de pins, aujourd'hui fort anciens, mais alors tout jeunes et près du sol, formant un boudoir enfin. Je connais bien ce sombre bosquet. Il s'élève au milieu d'un fourré. Il est mystérieux et beau. Ce fut là.
Oui, positivement là, car vous n'ignorez pas que les aiguilles de pin ne sont pas semblables à l'herbe ou à la mousse qui, même par un temps sec, tacheraient de vert un linon blanc. Et Juliette s'habillait surtout d'étoffes claires et fines. C'est André Beaunier lui-même qui nous le dit, en son style souple et léger aussi comme du tulle,