‹ Opinions choisiesChapitre 24 sur 48 · LA DIXIÈME MUSE · texte numérisé non relu

LA DIXIÈME MUSE

Il était une fois un poète dont un critique s'était permis de blâmer quelques vers. On l'a dit et redit, que la race des poètes est très irritable. En tout cas, elle le cède peut-être sur ce point à la race des critiques eux-mêmes, lesquels ne viennent que bien après les romanciers, qui toutefois sont moins susceptibles encore que les romancières, et ces dernières, vous le savez de reste, semblent des anges de patience et de modestie dès qu'on les comparé aux auteurs dramatiques, aux exigeants, ombrageux, quinteux et intraitables auteurs dramatiques.... Néanmoins, c'est d'un poète qu'il s'agit.

Ce poète, donc, venait de se voir légèrement, très . légèrement repris par un critique. Un pareil scandale est-il tolérable ? Assurément non ! Que fallait-il donc faire ? Parbleu ! sauter sur sa plume et répondre de sa plus belle encre par une lettre vengeresse... Mais on n'improvise pas une telle épître : il convient d'y son-

ger longuement et de la composer à loisir. Notre poète s'installa, pour ce motif, au fond d'un grand fauteuil et se prit à rêver, pesant des termes, ciselant des phrases et aiguisant maintes épigrammes. Et déjà son billet se muait tout doucement en un furieux pamphlet, quand soudain une forme charmante apparut à ses yeux, s'avança en souriant, et s'assit, ou plutôt se posa, non sans une élégance infinie, sur une chaise qui se trouvait là.

C'était une jeune femme simplement vêtue ; une longue chemise, retenue par une ceinture, lui tombait jusqu'aux pieds ; ses bras nus, fort jolis, ses pieds chaussés de sandales, ses jambes exquises, et que l'on devinait à travers l'étoffe, se mouvaient harmonieusement, cependant qu'une grâce divine habitait son visage.

Comme le poète, intimidé, ne soufflait mot, la jeune femme sourit un peu davantage, et parla en ces termes :

« — Tu ne me connais pas, jeune poète. Naturellement, d'ailleurs. Depuis tant de siècles que nous inspirons, mes sœurs et moi, les gens de lettres, ces ingrats ont toujours adoré, cultivé, révéré mes neuf chères compagnes : Clio, muse de l'histoire ; Euterpe, Thalie et Melpomène, qui président au théâtre ; Terpsichore, qui protège la danse ; Erato, Polymnie, Calliope, patronnes des poètes et des orateurs, et la folle Uranie, enfin, divinité tutélaire des astrologues et des

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aviateurs. Mais quant à moi, ils m'ignorent, les oublieux, ils afîectent de ne jamais me nommer ; ils ne me rendent aucun des honneurs auxquels j'ai tous les droits ! Et pourtant, ô poète, je suis la plus puissante et la plus bienfaisante des Muses, la dixième, celle de la Vanité. Salue-moi bien bas, je t'ai déjà rendu tant de services — et ce n'est pas fini !

« X'est-ce point grâce à moi que les écrivains travaillent, qu'ils font des livres et des pièces ? Sans moi, souhaiteraient-ils à ce point d'être illustres et décorés sur toutes les coutures ? Auraient-ils inventé la publicité, qui les enrichit et les fait connaître ; les Académies, le reportage littéraire, et tant d'autres gentillesses de ce genre ? Je soutiens les neurasthéniques, et aveugle les malheureux ratés, ô adolescent plein de dépit ! J'aide à supporter les épreuves, à ricaner avec mépris devant l'indifférence inexplicable du public stupide, ô chanteur puérilement irrité ! C'est grâce à moi, ô le plus romanesque de tous les hommes, qu'on ne va pas décharger les six coups de son revolver dans la figure maudite de tels ou tels directeurs de théâtres ou de journaux, mais que l'on hausse simplement les épaules en se disant : « Les pauvres gens 1 « Et que si l'on est, d'autre part, sur le point de mourir empoisonné par le fiel et la rancune, après certains articles de critiques chétifs et paresseux, on ne succombe pourtant pas à ces flots de bile, mais l'on allume paisiblement une cigarette

en déclarant sans faiblesse : « Cet imbécile n'a encore pas compris, comme d'habitude.... »

« Honore-moi dans ton cœur, mon petit ami. Je suis depuis un temps immémorial la déesse omnipotente et souveraine qui, presque seule, anime et dirige tes ridicules confrères. Rappelle-toi ce que fit Apollon lui-même, le premier en date de tous les poètes, quand un critique impartial et modéré, le roi Midas, se permit jadis non pas de donner le prix, mais de trouver seulement quelque mérite aux chansons du rustique Pan, qui avait accepté la lutte avec le dieu : ce dernier donna froidement au malheureux roi dilettante des oreilles d'âne, et allez donc ! Quant à ce pauvre et dérisoire satyre Marsyas, dont le seul crime avait été d'oser concourir avec le blond Phébus* pour un prix de poésie, souviens-toi de ce que lui infligea son vainqueur indigné : il l'écorcha vif, rien moins que cela. A la bonne heure !

« Et Daphné, la délicieuse Daphné ! Apollon, qui l'aimait, la poursuivit si bien que la pauvrette éperdue implora les dieux, et que ceux-ci, compatissant à sa vertu^ la changèrent en laurier. Et alors, sais-tu à quoi se résolut sur le champ Apollon, l'amoureux Apollon ? Il cueillit incontinent le laurier et, comme un gros égoïste, comme un gros fat, s'en tressa à la hâte une couronne, se la mit bêtement sur la tête, puis s'en fut se pavaner avec cela....

« Et la lyre d'Orphée, connais-tu l'histoire de la

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Ivre d'Orphée ? Eh bien ! cekii-ci venait de chanter dans un banquet ; un gosse mal élevé qui flânait par là — c'était le tout jeune Achille, entre nous, et ceci se passait dans l'antre de Chiron — ramassa la lyre que le poète avait à l'instant même posée à terre, et commença d'en tirer, par espièglerie, des accords affreux ; un rire homérique saisit aussitôt toute l'assistance, sauf Orphée cependant qui, sottement et grossièrement furieux, saisit le pauvre bambin par une jambe et l'envoya rouler à vingt pas.... C'est Cho qui m'a conté cela.

« Tu vois que mon règne se perd dans la nuit des temps, et que les plus respectables entre tous les poètes ont connu mes bienfaits.... Observe donc mon culte avec ferveur, ô mon enfant ; deviens pieusement et saintement vaniteux, et ne m'oublie jamais, moi qui suis la plus ancienne des Muses, et la plus vénérable ! ))

Elle dit, et disparut. Le jeune poète rêva quelque temps encore, puis il se vit tout à coup grand comme le monde, et, dès lors, n'écrivit jamais plus de lettres injurieuses aux gens de peu qui ne l'admiraient pas. Mais il eut pitié d'eux, à la vérité, et les plaignit de tout son cœur.

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