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LES FACHEUX

La Société protectrice des Animaux laissa deviner un jour à la duchesse d'Uzès que sa démission serait bien accueillie, et ceci sous l'étrange prétexte que ]\Iine d'Uzès chassait à courre et, ce faisant, tuait de pauvres cerfs,

La Société protectrice des Animaux intervient à propos, lorsque des charretiers brutaux ou de stupides cochers de fiacres maltraitent leurs malheureux chevaux, lesquels n'en peuvent mais. Dans toutes les autres circonstances, cette Société peut sembler moins bien inspirée. La plupart de ses tentatives témoignent même d'une rare ingéniosité dans la malfaisance, et d'un esprit de destruction tout à fait remarquable.

En même temps qu'à l'efficace et très opportune

assistance aux chevaux martyrisés, on sait, en effet, à quelles entreprises s'adonne avec un admirable zèle la Société dont il s'agit : elle a pour, but de ruiner certains élevages, et de s'opposer à la prospérité de plusieurs contrées françaises. Elle n'y réussit pas toujours ; m.;is enfin elle tente au moins les plus loyaux et patients efforts dans ce sens. Tantôt la mission que se donne la Société est assez modeste : ainsi elle a bien fait tout ce qu'elle a pu pour arrêter dans le Nord l'élevage prospère des coqs de combat, et pour priver les honnêtes citoyens, dans trois ou quatre départements, d'un divertissement qui leur est excessivement cher. Et de fait, les combats de coqs sont interdits : cependant la très intelligente clairvoyance des préfets souffre que, presque partout, les gendarmes ferment les yeux. Si bien que les coqs, qui se battraient tout le jour en liberté, se battent quelques minutes en champ clos. Mais ce n'est là qu'une très petite — encore que vaine — campagne de la Société protectrice des Animaux. Elle nourrit de plus vastes desseins.

N'avait-elle point, par exemple, prémédité d'entraver les courses de taureaux dans le Midi ? Ah 1 pour le coup, l'affaire était d'importance : empêcher de se divertir, toute une partie de l'année, plusieurs centaines de mille hommes ; empêcher des flots d'or, un véritable Pactole, de couler vers Bayonne, Biarritz, Arles, Nîmes, et combien d'autres villes, à la

bonne heure 1... Toute la Provence et toute la Gascogne, néanmoins, se révoltèrent. Et il fallut encore laisser ici les gens s'amuser comme ils l'entendaient, et s'enrichir, puisqu'ils le pouvaient.

Pour se consoler, on a dit que certains membres de la Société avaient aussi projeté de s'élever contre les courses d'Auteuil, où les pur-sang donnent de gros efforts, et se cassent parfois les jambes sur les obstacles. Cette fois, l'on eût trouvé le moyen de gâter les dimanches parisiens, et l'on s'en fût pris à l'une des meilleures ressources pour l'Assistance publique : c'était un bien joli travail... Trop joli cependant, et ce ravissant projet ne fut que le rêve de quelques dilettantes parmi les actifs protecteurs des animaux. Bah ! ils découvriraient autre chose, ils formeraient quelque autre complot contre le commerce français et les plaisirs de leurs compatriotes. Et ils ont trouvé en effet : voici maintenant qu'ils , s'attaquent à la chasse à courre. Merveilleuse initiative !

Merveilleuse, assurément. Mais non moins comique, en vérité. La Société protectrice des Animaux reproche à la duchesse d'Uzès de poursuivre et de tuer des cerfs. Fort bien. Mais il sera peut-être juste, d'autre part, qu'elle vote également une récompense à cette même personne qui, chaque année, consacre une somme importante à loger, nourrir et soigner — le tout dans des conditions de confort et de bien-être parfaits — une meute magnifique de cent chiens et

au-delà. Cent ou deux cents braves bêtes de chiens, avec leurs chiennes et leurs chiots, hébergés à grands frais et selon tous les préceptes d'une excellente hygiène, cela ne mérite donc pas une petite médaille ?

Ces chiens, dira-t-on, se font estropier, éventrer à la chasse ? N'exagérons rien. Il n'y a pas, contre le cerf, un chien blessé par mois. Il arrive qu'un cerf très méchant, en octobre, par exemple, au moment du rut, en mette parfois trois ou quatre à mal, ou qu'un sanglier en découse plusieurs : mais c'est très rare. Les massacres de chiens n'ont lieu que sur les gravures. Et, au risque d'une blessure, le plus grand plaisir que l'on puisse offrir à un chien, c'est de le faire chasser. Si la Société protectrice des Animaux ne veut plus qu'on chasse, c'est donc qu'elle se plaît à tourmenter les bêtes. On l'ignorait jusqu'ici.

Reste la curée, la fameuse curée ! Que d'illusions l'on se fait à ce sujet. On s'imagine d'abord le cerf en larmes, et dévoré vivant. Légendes et niaiseries 1 Le cerf, d'abord, ne pleure pas. Il a de la cire qui lui coule des yeux, quelquefois ; il a, enfin, les yeux chassieux. Mais il ne pleure nullement. Il faut avoir soi-même chassé pour se rendre compte de l'immense drôlerie qu'il y a à parler des larmes « de la biche aux abois », comme dit le poète. En outre, dès qu'un cerf est forcé, arrêté devant les chiens, ou dès qu'il est à l'eau, un bon maître d'équipage le tue ou le fait tuer immédiatement par son piqueur, d'un coup de carabine ou

de couteau. Il n'y a pas de curée vivante. Faire la curée, c'est donner l'animal, découpé et dépecé, en pâture aux chiens. Prononcer les mots « curée vivante », c'est à peu près aussi compréhensible que de dire un « dîner vivant » ou un « bifteck vivant ». Cela n'a aucun sens.

Aussi bien, l'intérêt de la Société ne se portait là qu'en partie. Ce qui la sollicite, en ce qui concerne la chasse à courre, c'est, comme pour les combats de coqs, les courses de taureaux ou les courses de chevaux, de nuire à une ou plusieurs branches du commerce et de l'industrie français. Songez donc 1 la bonne aubaine ! On dépense annuellement dans notre pays plus de soixante millions pour la vénerie : la statistique en fut établie. Eh bien 1 mais ne faut-il pas prohiber cela, voyons ?

Quatre cents équipages, 20.000 chiens, 10.000 chevaux, 500 piqueurs et valets de chiens, les innombrables veneurs qui se déplacent tout l'hiver pour aller chasser, les éleveurs, loueurs et marchands de chevaux, les gardes-chasse, les hommes d'écurie, les carrossiers et fabricants d'automobiles, les grainetiers, selliers, tailleurs, culottiers, bottiers, aubergistes, bouchers, etc., n'est-il pas indispensable d'arrêter la dépense et le trafic de tous ces gens-là ?

Les 28 millions qui se dépensent en frais de déplacements, chemin de fer, les deux autres millions que nécessitent les locations et entretien de fo-

rets, il importe de renoncer à ces revenus publics, non moins qu'aux indemnités considérables allouées aux paysans riverains des forêts pour les dégâts de cerfs ou le passage sur leurs terres. Des villes comme Compiègne, Villers-Cotterets, Fontainebleau, Chantilly, Rambouillet, Pau, Biarritz, comment ne pas leur enlever ce négoce et cette source de prospérité ? Puis, la chasse est populaire, dans ces contrées-là, et pour cause. Les jours fériés, les semaines de Noël, de carnaval ou de Pâques, les laisser-courre y sont de vraies fêtes nationales. La vaillante Société protectrice des Animaux se doit de mettre un obstacle à cela. Il est nécessaire qu'elle ruine et qu'elle persécute. C'est pour elle un cas de conscience....

Et pourquoi ? Afin qu'on ne tue pas les cerfs ?.... Mais alors, et les arbres, que deviendront-ils, si l'on ne tue plus les cerfs ? Ignore-t-on que dans les forêts où on ne les chasse pas, il faut exterminer les cerfs au fusil, et que chaque année même on doit, dans l'intérêt même du bois, faire des battues pour détruire les biches ? Il n'y a de pire fléau pour les arbres que ces animaux-là. C'est bien aimer la forêt que de les pourchasser. Ils dévorent les jeunes pousses, gâchent tout, saccagent tout. Est-ce au moment où le déboisement de la France nous inquiète à si juste titre, que l'on va prendre ainsi la défense de ces bêtes nuisibles ?

Que la Société protectrice des Animaux cherche à

mettre des entraves au commerce, il fallait s'y attendre. Mais qu'elle entre en guerre contre nos belles forêts, c'est trop. Un tel groupement devient un danger public. Il serait pressant de le dissoudre.

LES ESPÉRANTISTES

Il y a deux catégories d'hommes bien dangereux pour un pays, à savoir ceux que l'on nomme les « poires », et ceux que, faute d'un meilleur terme, nous appelerons les « géomètres ».

Les « poires », tout le monde sait ce que c'est. Ce sont les braves gens qui croient encore aux contes de fées, et pour qui la Mère l'Oie n'est point morte. Ce sont des bienheureux ; à eux toutes les illusions, à eux tous les beaux rêves. Qu'un brillant causeur parle devant eux de ses relations princières ou de sa haute situation au pays des Mille et une Nuits, et aussitôt les « poires » lui confient des capitaux, en même temps qu'ils lui donnent la main de leur fille unique, avec une dot par-dessus. Ces charmants rêveurs reçoivent-ils un petit prospectus de rien du tout, sur lequel on leur dit que M. Riquet de la Houppe vient de découvrir d'immenses gisements aurifères dans le Bois-de-Boulogne ? Vite 1 ils cou-

LES ESPÉRANTISTES 175

rent, eni\Tés, apporter leurs économies à l'entreprise Houppe et Cie. Auront-ils lu, enfin, sur des affiches électorales, que l'enchanteur Merlin, candidat dans leur circonscription, va inaugurer l'âge d'or, pourvu qu'il soit élu ? Ils prendront un taxi-auto afin d'arriver plus vite à la mairie, le jour du vote.

Envions les « poires », et leurs visages toujours émerveillés. Mais en bons Français, souhaitons qu'on les instruise un peu, tout de même. Que ces barbons sortent de l'enfance, et passent enfin leur baccalauréat !

Quant aux « géomètres », on les décrira un peu moins aisément : et Dieu sait, pourtant.s'il s'en trouve partout ! Le géomètre est un homme profondément sérieux, profondément convaincu, profondément optimiste, et terriblement sot. Lui aussi croit aux contes de fées, comme les « poires », mais il y a une nuance : il se figure, en effet, que la fée, c'est lui. Il n'a qu'à paraître et tout s'arrangera, on n'attendait que lui. Tout est mal fait ? Sans doute, mais rien de plus simple, on va tout refaire, et par principes, en commençant par le commencement. Il faut être logique, n'est-ce pas ? Un animal vivant est-il malade ? Eh bien, tuons-le d'abord, et puis après on le reconstruira sur de nouvelles bases, plus raisonnables ; les géomètres sont là pour ça. Ils feront des déductions, des théorèmes, et, munis d'une méthode claire, se mettront au travail. En attendant, l'animal, qui

n'était que malade, est mort à présent ? Qu'importe ! Pourvu que l'on entreprenne une besogne scientifique, tout est sauvé !

L'esprit géométrique — Pascal l'opposait à l'esprit de finesse — ne. se soucie de rien que de la raison. Il croit, le béjaune, que la raison suffit à tout. Et alors, guidé par cette grossière, lourde et dangereuse raison, il entreprend des réformes, sabre tout, gâche tout, veut tout corriger, tout créer : il jette les roses au fumier, parce qu'elles ont des épines ; il les remplacera par des fleurs en papier de son invention, dont la tige sera lisse. Reconnaissez-vous là Bouvard et Pécuchet ? Et un peu plus haut, ne voyez-vous pas Robespierre et Saint-Just ?

Voici que de nos jours, Bouvard et Pécuchet, géomètres illustres, viennent d'inventer l'espéranto. C'est, nul ne l'ignore, un patois fabriqué de toutes pièces, une langue mamamouchi, composée logiquement avec des débris de toutes les autres langues, une macédoine de radicaux poliment choisis tantôt ici, tantôt là, et un petit bataillon international de désinences où nulle exception ne saurait se glisser. Cela ressemble en fait à un argot franco-latino-italianoespagnol. Cela s'apprend en quelques jours, quand on est de race latine, et si l'on est anglo-saxon, chinois ou slave, en un ou trois mois, comme n'importe quelle autre langue.

Bouvard et Pécuchet ont donc inventé ça. Ils ont

LES ESPÉRANTISTES 177

pensé : « Notre patois est facile à entendre. Donc tous les peuples vont l'apprendre. Dès lors tous les peuples se comprendront : ils n'auront plus qu'une seule langue. Par conséquent ils se sentiront frères. Et l'âge d'or commencera. C. Q. F. D. »

Malheureusement nos deux apôtres ne se sont pas dit que personne, en somme, ne réclamait leur espéranto. Et puis, quoi, que désirez-vous, Bouvard, que vous faut-il, Pécuchet ? Une langue commerciale universelle ? Mais vous en avez deux, l'anglais et le français, et deux bien vivantes, en bon état, avec toutes leurs anomalies exquises, et leurs exceptions que nos nourrices nous ont apprises. Souhaitez-vous maintenant une langue scientifique universelle ? Il y en a deux encore : le latin et le français. Une langue diplomatique universelle ? C'est le français. Une langue littéraire universelle, dont les chefs-d'œuvre régnent sur les deux mondes, sans contestation possible ? C'est le français, encore et toujours, le glorieux, le clair, le beau, l'harmonieux et délicieux français !

Or Bouvard et Pécuchet sont nos compatriotes. Ils savent aussi bien que quiconque le prestige, l'usage général, et en toute matière délicate ou artistique, l'empire indiscutable de la langue française. Aussi que s'empressent-ils de faire ? Ils s'appliquent à répandre un charabia qui pourrait, non pas certes nuire à ce prestige de notre idiome national, mais, si peu que ce fût, atténuer l'usage commercial qu'on en

fait, et peut-être, quand ce serait d'une manière infime, attenter à son empire.Est-ce d'un bon patriote, cela ? Et n'avais-je point raison de dire que les esprits géométriques étaient dangereux ?

Qu'un Russe, qu'un Suédois, qu'un Allemand au besoin, et même un Anglais se disent espérantistes, soit ! Mais que des Français s'engagent dans cette entreprise funambulesque, ce n'est plus drôle ; c'est presque une trahison.

Si encore il ne s'agissait que d'encouragements spirituels et d'efforts platoniques, dus à quelques fâcheux maniaques ou à des réformateurs de brasseries !.... Mais non, Turcaret s'en mêle. De quel droit, on se le demande ! Voici qu'en cette affaire où la langue française peut se trouver effleurée, sinon blessée, un millionnaire vient brutalement jeter ses gros sacs d'or. M. Archdeacon, en effet, a déclaré tout à coup que, las de l'aviation, il allait désormais consacrer ses loisirs à la propagande espérantiste. Las de voir régner notre beau langage, M. Archdeacon, qui s'ennuyait, pense à se divertir avec l'espérantisme : il ferait mieux, s'il a trop d'argent, d'acheter un vieux château ou une forêt, et de les sauver des vandales.

Il y a tout de même quelque amertume à songer qu'au moment où le glorieux abbé Wetterlé, à Colmar, entrait en prison, frappé par les juges de l'empereur Guillaume, pour avoir passionnément défendu là-bas,

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en Alsace, les droits de la langue française ; qu'à l'instant précis où le vaillant polémiste se voyait ainsi molesté, sous un prétexte, parce qu'il a lutté courageusement pour le langage qui fut celui de ses pères — certains de nos compatriotes, eux, conspiraient contre ce même langage, grâce à leur tentative d'espérantisme !

La coïncidence fut curieuse, en vérité. La semaine où l'on apprit l'entrée en prison de l'abbé Wetterlé, yi. Archdeacon publia une sorte de manifeste en faveur d'un patois international. Nos compliments.

CANDIDAT A l' ACADÉMIE

(15 aTril 1910).

Monseigneur,

Jamais, non, jamais Votre Grandeur ne saurait concevoir quel embarras est le nôtre en cette minute même.

Eh, quoi ! c'est nous, c'est donc nous, esprit laïque et frivole, simple passant, dilettante insignifiant, qui allons assumer la tâche émouvante d'adresser à notre prochain certaines paroles graves, où l'admonestation paraîtra se mêler, hélas ! à la tristesse....

Et si encore c'était à notre prochain tout court, tout simple, que devaient aller les propos monitoires qui vont suivre... Mais bien mieux que cela, nous avons cette effronterie d'arrêter un historien formé aux bonnes méthodes critiques, un maître de l'apologétique, et davantage encore, un pasteur d'âmes, et^

toujours plus haut, un directeur entre tous, un prélat, pour lui dire : Quoi dies qiiam jrigidis rébus absumpsisti !... Ou, en notre langage, et sauf le respect : A quelles fichaises, Monseigneur, avez-vous perdu vos journées !....

Faut-il confesser notre audace tout entière, et avouer jusqu'au bout notre impertinence ? Eh bien ! nous savons de fort près à qui nous parlons. Nous n'ignorons rien de vous, Monseigneur. Votre haute position, à la tête de notre Institut catholique nous est connue. Nous apprécions, nous admirons vos travaux. Nous avons calculé le nombre incroyable de vos brochures, de vos essais, de vos articles. Nous nous sommes émerveillés devant la rencontre singulière qui, dans la même promotion de l'Ecole Normale, vous réunit au sensible Bergson, à ce Desjardins qu'on oublia si vite, et à ce Jaurès, enfin, à qui les dieux ennemis donnèrent l'âme d'un Ezéchiel et les poumons d'Eole. Rien, encore une fois, de tout ceci ne nous échappe. Nous ne sommes même pas sans vous avoir parfois rencontré, ni, par suite, sans avoir remarqué la prestance robuste et l'entrain dépourv'u d'afféterie avec lesquels vous portez l'habit de votre état... Et, néanmoins, nous ne laissons pas de vous déclarer, en usant de la plus déférente témélité, que pour un candidat à l'Académie et pour un bon Français, vous n'avez pas fort bien agi. Nous trouvons même en nous assez de fermeté pour juger

sans faiblesse que Votre Grandeur s'est montrée un peu candide, un peu jeunette, comprenez-vous, ou, si vous préférez, un peu province,...

Non pas, toutefois, en votre vie passée. Monseigneur. Là, au contraire, abondent les traits de sagesse, et ceux même de la plus rare habileté. Est-il donc un travailleur aux courtes vues, abandonné sans méfiance aux amitiés pétulantes de la jeunesse et aux insouciants compagnonnages de l'érudition laborieuse, celui qui, ayant, à votre exemple, fondé une revue historique du plus haut intérêt, comme votre Bulletin critique, le fait, ou du moins le laisse brusquement mourir tout à coup, ainsi qu'il en arriva récemment à ce pauvre périodique ?

Chacun l'estimait cependant pour fort intéressant, ce Bulletin, et pour curieusement libre, éclairé, assez indépendant même, pour un organe catholique. L'un des fondateurs en était aussi, à côté des Thédenat et des Beurlier, ce très éminent Mgr Duchesne, votre concurrent aujourd'hui, esprit original et dégagé à souhait. Un érudit sans malice eût tout fait pour conserver la vie à cette gazette savante, oii le ton religieux se mêlait avec goût aux hardiesses laïques, et dans laquelle deux rivaux en gloire brillaient également aux yeux charmés d'un public choisi. Or, précisément à l'instant où il allait s'agir de combattre Mgr Duchesne, et de donner à la droite vigilante de notre Parnasse certains gages discrets, voilà que dis-

paraît soudain ce Bulletin dont vous étiez l'âme. Ceci n'est pas d'un étourneau.

C'est comme la dualité périlleuse et délicate qui dissocie, d'une part, votre empressement si louable à vous prosterner aii moindre signe venu de Rome, non moins que votre sévérité, juste sans doute, mais ardente, mais éperdue, envers les méchantes tentatives de ces gamins de modernistes, et, d'autre part, la touchante et sympathique folie des grandeurs qui vous pousse à proclamer en tant d'ouvrages — citerai-je le Renouvellement intellectuel du clergé, les Normaliens dans lEglise, que sais-je encore ?... — le rôle éclatant des clercs dans la conquête des lumières de l'esprit, la marche aux étoiles des cerveaux orthodoxes. Il y a là un paradoxe longtemps soutenu et, pour ainsi dire, une danse sur la corde lâche, que vous avez exécutée avec une application allègre et ravissante. Vous ne vous avancez donc pas à l'aveuglette, non, certes, mais, au contraire, en portant un balancier considérable aux poings.

Comment dès lors, pûtes-vous être assez léger, mettons assez distrait, pour engager Votre Grandeur et Votre Candidature dans l'aventure espérantiste ? Qu'alliez-vous faire dans cette galère ? Ne savez-vous donc pas, Monseigneur, que cette galère n'est qu'un simple bateau ?

L'historien d'un haut mérite qui éclaira la figure attristante et compliquée de Philippe V d'Espagne,

le psychologue avisé qui ne craignit pas de réduire Mme de Maintenon au rôle sans prestige d'une bonne dame patronesse d'œuvres charitat)les, celui-là devait-il « marcher » ainsi dans l'espéranto, si j'ose m'exprimer ainsi ?

Car enfin, et quand bien même les partisans de l'espéranto, de l'ido, de la langue bleue, du volapuck et de l'adjuvanto lui-même, cesseraient de se gourmer et se mettraient d'accord, vous êtes trop informé touchant l'histoire des institutions humaines, et sans doute vous êtes trop bon linguiste aussi, pour ignorer que l'on ne crée rien de viable en dehors du long travail des siècles, de l'éducation de la famille, des nourrices, de la rue et du village. On n'improvise pas plus un langage que des mœurs nouvelles. Rappelez-vous l'espèce de contrat social tout flambant neuf de Saint- Just, rappelez-vous le calendrier républicain. Tout ça s'en est un beau jour allé dans la hotte du chiffonnier, avec les rubans fanés et les dernières cadenettes. Ainsi en sera-t-il de l'espéranto.

Depuis les rêveries de l'abbé de Saint-Pierre, ou les idylliques chimères du père Enfantin, on n'a rien vu d'aussi naïf que la prétention des espérantistes : faire naître une langue vivante ! Mais c'est comme un mécanicien qui voudrait fabriquer un homme !.... Et vous. Monseigneur, vous, l'auteur de la Rénovation intellectuelle du clergé, vous donnez dans ce panneau-là ?... Mais ce serait à nous inspirer des

doutes sur cette rénovation même : ce qui n'est pas indispensable.

Cependant, peut-être exciperez-vous de votre bonne foi. Vous croyez, j'y consens, que dans un avenir proche ou lointain, l'espéranto pourra servir jamais de langue universelle. Soit. Mais ici, Monseigneur, nous vous accusons tout net : vous trahissez la langue française, vous et tous les esperantistes, et ce faisant, vous desservez votre pays !

Ne distinguez pas, n'ergotez pas. Qu'une langue universelle s'établisse jamais, cela ne saurait être qu'à notre préjudice. Dans les affaires, on parle anglais, français et allemand dans tout l'univers. Dans les sciences, en matière érudite, on s'en tient à l'allemand et au français. Mais en tout ce qui touche aux relations sociales, internationales, à l'art et à la littérature, on ne s'exprime qu'en français. Quand notre pays ne régnerait point par le double prestige de la grâce et de la liberté au-dessus de tous les peuples du monde, son langage clair, exquis et mesuré serait encore la langue commune de courtoisie unanimement adoptée tant en Russie qu'en Hongrie, qu'en Roumanie, qu'en Italie, qu'en Angleterre, qu'en Danemarck, qu'en Espagne, et que partout enfin. Ajoutons que, vu l'empire de notre littérature, reconnue pour la plus belle, la plus inimitable, la plus riche de toutes, et la plus chargée de gloire, le français se trouve aussi, à travers le monde, la langue dans

laquelle on a le mieux parlé d'amour. Cela vient en compte, je vous assure.

Au moment où languit un peu notre commerce et baissent terriblement nos naissances, il est bon que, par l'esprit du moins, nous demeurions encore la « grande nation », La suprématie de notre langue nous y aide : et vouloir susciter à cette langue admirable non moins — nous y insistons — qu'universelle, un idiome rival, international, si burlesque ou risible qu'il soit, c'est agir contre notre influence, contre notre importance, contre nous.

Pour un candidat à l'Académie, l'erreur est pénible. Pour un bon citoyen, c'est une faute. Au-dessus de la prélature, Monseigneur, il est un plus grand titre encore, un titre de très pure noblesse : on est Français.

Seulement, et sans hausser ainsi le ton, seulement... voilà ! L'espéranto, vu de loin, de très loin, a, vaille que vaille, l'aspect d'un progrès. Il peut du moins, en très gros, être présenté à la grande foule comme une manière de progrès : un badaud s'y tromperait.

Et justement, ce serait par miracle un progrès innocent, aux yeux de l'Eglise ombrageuse, un progrès dépourvu de toute tendance politique — jusqu'à présent, mais patience ! — de toute odeur d'hérésie, de tout modernisme, de tout gallicanisme, oh ! principalement de tout gallicanisme.... Alors, n'est-ce pas, c'est bien agréable de paraître marcher dans la voie du progrès à si peu de frais, et sans se compro-

mettre en rien ? C'est une tentative timide, et que l'on croit de tout repos, vers le mouvement en avant, vers l'activité, vers les inquiétantes nouveautés. Après les mitrons, l'espéranto de Mgr Amette, qui se moque bien de la langue française I

Pour :Mgr Amette, soit. Mais quant à vous. Monseigneur Baudrillart, fallait-il vous embarquer dans ce carnaval ? Du diable si Votre Grandeur ne s'est pas un peu galvaudée....

C'est Mgr Duchesne qui a dû rire.

A la suite de cet article, Mgr Baudrillart écrivit la lettre suivante [Gil Blas du 16 ariil 1910).

INSTITUT CA.THOLIQUE

DE PARIS Paris, le 16 avril 1910.

lk,rue de Vausiraixl

Monsieur,

Vous me "permettrez de répondre en peu de mots à la lettre ouverte que vous avez bien voulu m'adresser dans le Gil Blas du 15 avril.

1" Ce n'est pas moi qui ait fait mourir le Bulleiin critique. Sans compter quelques autres raisons fort indépendantes de la volonté des directeurs, le Bulletin critique est mort parce que les directeurs qui l'avaient fondé s'étant trouvés, ou éloignés les uns des autres, ou surchargés d'occupations, aucun d'entre eux ne pouvait plus s'y consacrer. Mgr Duchesne, non seulement ne s'y intéressait plus depuis dix ans, mais il avait même défendu que son nom figurât désormais sur la couverture. Quant à moi, depuis ma nomination comme recteur de l'Institut catholique, il m'était devenu impossible d'assister aux séances du comité de rédaction. Il y avait un an de retard dans la publication. La dernière tentative faite pour sauver cette estimable revue a été faite par moi-même, il y a six mois. Elle n'a pas abouti, parce que je n'ai pas pu mettre d'accord les bonnes volontés nécessaires.

2» Je ne considère pas les modernistes comme des « gamins », mais comme des ennemis dangereux pour l'Eglise et la vérité. C'est pourquoi, fidèle représentant du Pape et des évêques à l'Institut Catholique, je les combats, sans penser qu'il soit pour cela nécessaire d'abandonner la

cause des études et du progrès scientifique dans le clergé. Telle est justement l'idée que je développe dans VAi'antpropos de mon dernier livre : L'enseignement calltolique dans la France contemporaine.

30 Xi Mgr l'archevêque de Paris, ni moi, ne sommes esperantistes ; je ne sais pas un mot d'espéranto. Nous avons simplement accordé, — comme nous le faisons chaque année à plusieurs congrès, — l'hospitalité de l'Institut catholique à des prêtres et à des catholiques esperantistes, qui se proposaient non de rechercher les moyens de propager l'espéranto au détriment de la langue française ou de la langue latine, mais uniquement d'en tirer parti au profit des intérêts catholiques. Précisément, parce qu'il devait être question d'intérêts religieux, il fallait l'autorisation de Mgr l'archevêque, qui n'a rien donné de plus, et il était bon qu'un représentant de l'autorité religieuse fût là. Les congressistes se sont exactement conformés au programme convenu ; ils se sont conduits en bons catholiques ; le recteur de l'Institut Catholique, dans sa propre maison, ne pouvait être relégué à une place quelconque ; et c'est ce qui m'a valu la présidence d'honneur contre laquelle certains s'élèvent aujourd'hui.

En agissant comme je l'ai fait, je crois n'avoir fait acte ni de mauvais catholique, ni de mauvais français. Cela me suffit, dussé-je en souffrir quelque peu.

Veuillez agréer, monsieur, l'assurance de ma haute considération.

Alfred Baldrillart.

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