‹ Opinions choisiesChapitre 26 sur 48 · V. g. Recteur · texte numérisé non relu

V. g. Recteur

Réponse de M. Marcel Boulanger (Gil Blas du 18 avril 1910).

Monseigneur,

J'ai lu avec un plaisir extrême, et non sans quelque soulagement, la réponse que vous m'avez fait l'honneur de m'adresser dans le Gil Blas.

Ainsi donc, vous n'êtes pas esperantiste. A la bonne heure ! Cette déclaration si nette, nous délivre d'un réel chagrin. Il eût été bien peu convenable à un candidat à l'Académie de s'aventurer daus cette entreprise de patois artificiel et international. Et pour un prélat français, estimé sans réserve et honoré dans son pays, c'eût été trahir la cause de ses compatriotes. Permettez-nous de compter au nombre des meilleures nouvelles cette réconfortante assurance, à savoir que ni Mgr l'archevêque de Paris, ni le recteur de notre Institut Catholique ne sont espérantistes.

Je ne sais quels sont les « intérêts catholiques » au profit desquels certains pourraient songer à exploiter l'espéranto. Ces intérêts, je me refuse à les admettre, dès qu'il s'agit de catholique français. L'espéranto, tout chétif et un peu drôle qu'il soit, s'opposerait, comme langue internationale, à la langue française, donc aux intérêts français. Or, écrit en face de ce mot-là, « les intérêts français », cet autre mot, « les intérêts catholiques », n'offre plus aucun sens, du moins entre les Alpes, les Pyrénées et le Rhin. Les catholiques français n'ont rien à faire avec l'espéranto. Il n'y aurait là qu'un sujet nouveau de méfiance et de division. Rayons cette niaiserie.

En ce qui est des modernistes, je ne puis vous suivre. Une intelligence profane ne saurait démêler l'écheveau des raisons subtiles et charmantes qui poussent de fort éminents esprits, tel que le vôtre, à se détourner ici des méthodes critiques un peu sévères, tout en déclarant là que le clergé doit marcher sans peur dans la voie du pro-

grès. Ces exercices spirituels ne sont point de ma compétence.

Et quant à la disparition du Bulletin critique, je croyais, monseigneur, qu'elle était volontaire, et que c'était une malice. Vous me dites que non. Je me suis trompé, excusez-moi.

Je vous prie, monseigneur, d'accepter l'hommage de ma considération respectueuse.

Marcel Boule.>ger.

Pour abréger cet article, nous ferions mieux d'écrire tout de suite que la vie n'a de douceur, d'élégance, de politesse et de charme que dans la compagnie des gens de lettres, ou du moins dans leur entourage, dans les milieux qui les avoisinent et les touchent peu ou prou.

Ce n'est pas à dire, par exemple, que l'affabilité manque en telle ou telle société où fréquentent de bonnes gens, dénués d'envie ; ni que la cérémonie fasse défaut en certains vieux salons ; ni qu'autour de notre patriciat national ou papalin, on ne puisse trouver nulle trace d'élégance ; ni qu'il n'y ait un charme, parfois, à l'auberge ou même chez le bistro.... Mais justement, cérémonie n'est point politesse, et si les bonnes gens n'ont guère d'esprit, les gens du monde, il faut l'avouer, s'expriment sans éloquence comme sans habileté, alors que tout dresse un mur entre les humbles et nous.

Si bien que seuls les gens de lettres — entendez bien, ce terme s'applique à un peuple immense, qui va du journalisme à l'Université, du Collège de France aux Académies, du théâtre à l'Ecole des Chartes, de Mgr Duchesne à Sacha Guitry — seuls donc les gens de lettres et ceux qui les approchent, peintres, musiciens, hommes politiques, avocats notoires ou chirurgiens charmants, snobs mêmes et duchesses téméraires, ont acquis la bonne humeur apparente, la souplesse, la culture minima, le vocabulaire, la syntaxe et les tolérances qu'il faut pour composer une société où la vie soit supportable. Là seulement, on saura se montrer généreux, et sourire tout de même, comme prétendre à faire son devoir, et fréquenter néanmoins une crapule parce qu'elle a de la grâce. De tous les autres milieux, on doit bientôt sortir : à moins que la niaiserie ne vous en chasse, c'est avant peu l'ennui dont on y meurt, ou la grossièreté qui vous offense.

Nous aurions par conséquent bien plus tôt fait en déclarant sans plus d'histoires que les intellectuels seuls et les raffinés dégagent une atmosphère où respirer à l'aise. Mais ce serait risquer un aphorisme d'almanach. Soyons à la fois plus modeste et plus précis, et constatons seulement ceci* : il y a une courtoisie, ou si c'est trop dire encore, un « ton » littéraire, et ce ton est charmant.

La littérature a de quoi séduire en ce moment. Les

puérils enlaidissements du naturalisme ont fait leur temps. Le laborieux carnaval des esthètes ne nous amuse plus. Seuls quelques grisons attardés usent encore du « parler Concourt ». On écrit assez bien, ou enfin l'on écrit mieux : c'est à la mode. Chacun cherche à exprimer clairement ce qui lui a étreint le cœur ou diverti l'esprit. Et ne dites pas que les artistes se sont énervés, parce qu'ils ont renoncé au jargon, alors que de toutes parts éclosent aujourd'hui même des œuvres hardies, alors qu'Heniy Bernstein montre au théâtre une telle force allègre et rude, alors qu'Edmond Rostand, négligeant tous sentiers battus, a tenté sur la scène un de ces efforts périlleux, étranges et magnifiques, comme les artistes ne les osent que chez les peuples encore jeunes et pleins de sève !

Donc, et sans nul préjudice pour la vigueur de nos belles-lettres, on penche vers l'atticisme, et le goût s'est affiné. Ajoutons que les écrivains sont tous, ou presque tous — grâce au ciel I — descendus de Montmartre. On les voit bien élevés, leur toilette intellectuelle est soignée, ou veut le paraître. Est-ce parce qu'ils ne sont plus si naïfs qu'au temps de Muiger ? Mais leurs manières s'en ressentent : ils ne fument plus une pipe empestée au nez des bourgeois, en proférant d'un ton farouche des choses obscures et sibyllines. Ne fût M. Emile Bergerat, le genre « vieux barde » aurait totalement disparu. Même indiscrète.

même terrible, même taquine, même franche, la ciitique demeure courtoise en somme ; au besoin, il faut savoir la lire, car les plus lourds reproches se trouvent entre les lignes. Seul peut-être, M. Paul Souday, et voire un ou deux autres, témoignent parfois encore d'une austère rusticité : ce sont les dernières « têtes rondes » que Cromwell eût souhaitées pour ministres des lettres réformées. Mais les autres se montrent adroits, ingénieux, civils cnHu •, ils savent, s'il le faut absolument, donner une pichenette, et rien de plus, sur le nez d'un cardinal de Sorbonne, ou d'une Altesse Sérénissime de nos scènes....

Et cependant, il subsiste on ne sait où, au café sans doute, en province peut-être, de jeunes littérateurs cà la vieille mode. Parfois, à la faveur d'une enquête, ces sauvages écrivains se font entendre : et pour ce qui est de la civilité, de la courtoisie, et de l'esprit, hélas! et du sourire, il ne leur en chaut guère. Mais roulant un sourcil furieux, les mains aux goussets, puant l'esthétique de brasserie, et suant l'envie par toutes les pores, ces jeunes lourdauds lancent l'injure contre tout ce qui leur semble, comme ils disent, « arrivé », contre tout ce qui a obtenu la sanction — entre autres — du succès. M. Poinsot que nous ne connaissions pas autrement, offrit un jour à nombre d'entre eux, en les consultant publiquement dans une revue très littéraire, une admirable occasion de traîner Edmond Rostand

dans la boue. La grossièreté de leurs réponses ne peut même pas être rapportée.

Je connais bien leur excuse : ils sont jeunes. M. Ernest-Charles l'a fort bien dit, des imprécations toutes pareilles ont jadis assailli Victor Hugo. lien va toujours ainsi. Les apprentis ne se sont jamais fait faute de renvoyer les maîtres à l'école. Oui, mais il y a la manière, et ce qui fait peine en ce concert d'exécrations, c'est que pas une n'est seulement impertinente, pas une spirituelle. Donc, outre qu'ils sont malappris, ces « costauds » des petites revues ne savent même pas plaisanter. C'est trop de disgrâce.

On remarquera pis, et bien plus laid encore. Leur envie n'a aucune pudeur : elle ne se cache ni ne ruse. Elle s'étale au contraire, et ils la proclament. Ils parlent d'argent. Le plus arrogant de tous, un certain Jean Royère, signalait finement, au cours de l'enquête dont nous parlions plus haut, la « cupidité » d'autrui. Un second, nommé Charles Bourcier, n'eut pas honte de noter et de flétrir, en même temps que le « gogotisme » (sic) du public, les « revenus » du poète exécré. L'écrivain riche à la lanterne !... Délicieux. En temps de révolution, il y aurait là un bon métier.

L'un de ces jeunes gens pourtant se montra plus ingénu. Ce fut M. Tancrède de Visan. Il nous soulagea un peu en nous entretenant de vers « privés d'un intérieur » (sic), d'une déclamation « pure-

ment extérieure », et d'autres gentillesses. Ce sont des riens, mais cela détend.

N'insistons point davantage. L'animateur du plus original, du plus touffu, du plus somptueux des rêves poétiques, Edmond Rostand, n'eut jamais besoin qu'on le défendît.

Mais \Taiment il y aura lieu d'avertir au moins une fois, quand l'occasion s'en présentera, tous ces écrivains à venir qu'ils font fausse route, que la grossièreté est aujourd'hui tombée au rebut, et que la courtoisie en revanche, se portera de plus en plus ; qu'enfin, s'ils ont souci de leur réputation littéraire, ils feront bien de surveiller leur écriture, de rectifier leur tenue, et de songer à défendre les belles-lettres contre les barbares, l'héroïsme contre les lâches, et la société contre les amateurs de désordre, plutôt que de lancer ainsii sans même sourire, de triviales boutades et des propos de bohème.

vous EN FEREZ !

C'était à la triomphante répétition générale du Sablier, le dernier chef-d'œuvre de mon ami intime Francis Ducat.... Plaisir exquis et réconfortant que le triomphe d'un ami intime ! On est là, dans la salle, discrètement orgueilleux, la mine modeste et paisible, recevant et donnant avec distraction de ces poignées de mains qui signifient : a Beau succès, sans doute... Mais c'était certain... Je le savais.... Je l'avais depuis longtemps prévu.... »

Puis on va derrière le rideau, pour voir l'auteur. Il est très entouré. On se trouve le dernier à le féliciter, et, dès qu'on s'avance enfin, on reçoit aussitôt à travers la figure une volée de regards sympathiques. Ce sont les autres, les amis moins familiers, qui vous observent et se disent : « Ah 1 ah ! voilà son camarade d'enfance : il va se réjouir extraordinairement et bruyamment, il ne peut s'en dispenser... D'ailleurs, il doit être forcément embêté, au fond, de ce succès

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terrible, ainsi que nous le sommes tous.... Regardons un peu comment il se comportera en cette circonstance touchante et difficile.... »

Alors, gêné, l'on s'avance tranquillement, froidement vers son ami intime, on lui serre la main de l'air le plus naturel, en murmurant à peine quelques mots : « Tu es content, vieux, ça y est... » ou bien : « Tu vois bien, je ne me trompais pas... » ; puis on s'efface, négligent et plein de tact. Tant d'indifîérence a mortellement vexé l'ami très cher, il vous en voudra pendant six mois.

Après quoi, l'on revient à sa place, dans la salle. Une sympathie charmante vous entoure. Un brave homme vous interroge rondement : « Eh bien, voyons, ça ne vous excite pas, le théâtre ? Ça ne vous tente pas, ce succès ? » Vous restez court. Si, en efîet, vous dites oui, vous paraissez niais, et si vous répliquez non, vous semblez muile.

Du reste, le brave homme n'a point fini ; il ajoute : « Car vous vous occupez de choses littéraires, je crois ? » Vous êtes l'auteur de dix romans au de cinq ou six gros livres d'histoire, représentant des années et des années d'efîorts, de recherches patientes, d'angoibses et de luttes... Une sérénité de bon goilt se peint sur votre visage, et vous répondez faiblement au brave homme : « Oui, je m'en occupe aussi, quelquefois.... »

Ce n'est pas tout. Il y a les dam.es. Elles sont ingé-

nieusés et douces. Elles ont à cœur de consoler les affligés. Vous saluez l'une d'elles en passant, la plus jolie, la plus parée, la plus raffinée, celle que vous aimeriez entre toutes. Elle ne vous laisse point aller, mais vous arrête au bord de sa loge, et, avec un sourire inconnu jusqu'alors : « Allons ! chante-t-elle, allons ! après votre ami, il faudra que ce soit bientôt votre tour. Quand donc vous applaudirons-nous enfin, monsieur le paresseux ?.... » Il n'y a pas un mois qu'elle a, reçu votre dernier volume. Le poison le plus fin se répand dans vos veines.

Mais quelles péronelles et quelles étourdies, aussi, que ces trop jolies femmes, gâtées par tant d'hommages 1 Parlez-moi des laiderons. Celles-là seules ont de la délicatesse. Précisément, une bonne grosse réjouie, affreuse, est votre voisine. Vous voyant un peu songeur, elle veut vous égayer : « A votre générale, vous dit-elle, l'année dernière, je suis sûre que vous n'étiez pas le quart aussi ému.... » Or, vous n'avez pas eu de « générale « l'année dernière. Vous n'en avez même jamais eu, n'ayant de votre vie écrit ni comédie, m opéra, ni ballet, ni acte en vers, ni la moindre broutille de scène.... Savoureuse soirée !

Le rideau s'étant abaissé, après la dernière scène du Sablier, dans une tempête de bravos et d'acclamations — tempête où je jouai ma partie chaleureusement, sans doute, mais avec décence, et comme il sied à un ami véritable qui n'a pas besoin de crier son

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admiration sur les toits — nous fûmes donc souper, le triomphant Francis Ducat, son confrère Denis Roger et moi, en un restaurant du boulevard. Accusez la danse des lumières sur les cristaux, ou les jeunes femmes empanachées et magnifiques qui se trouvaient là, ou le Champagne, sinon même les tziganes cachés je ne sais où, mais nous nous trouvâmes très gais, très éloquents :

— Comment, s'écria Denis Roger en s'adressant à moi, comment, mon cher monsieur, vous ne faites pas de théâtre ? Mais c'est insensé ! Et à quoi travaillez-vous en revanche ? A des livres ? Hélas !.... Songez, mon pauvre enfant, que le livre ne touche qu'un public incroyablement restreint ; au lieu que sur la scène vous parlez à tous les Français, sans distinction. Puis, un livre, c'est une œuvre interminable, d'une fabrication minutieuse et pénible, et qu'est-ce que cela rapporte ? Comme argent, presque rien ; comme publicité, cela n'existe pas ; comme gloire.... oui, à la longue, on finit par entrer à l'Institut. Mais quoi ! nous y entrons aussi, nous autres, des fois. Et voyez, en attendant, le bruit extraordi- •naire mené par tous les journaux autour de la moindre de nos pièces. Quant au profit matériel, vous savez bien que le dernier des fours rapporte encore davantage que le mieux accueilli des in-douze ou des in-octavo... Non, non, promettez-moi que vous en ferez, il le faut, je vous en prie....

Cependant, au cours de cette improvisation, je regardais mon ami Francis Ducat. Il me parut las, presque souffrant: les émotions de cette soirée , l'avaient éprouvé, c'était évident. Et puis, il ne me parlait pas théâtre avec cette irrésistible exaltation,

lui!

Ecoute, Francis, lui dis-je, tu n'as pas bonne mine. Une journée paisible au grand air te remonterait. Viens donc me voir à la campagne....

Dès le surlendemain, il arrivait. Je l'emmenai passer en revue les chiens, les vaches, les canards, les poules, puis en forêt, et enfin le long de l'étang pour assister à l'agonie du soleil. Il se montra délicieusement simple, cordial et presque bucolique. La paix des champs pénétrait en lui. Paris et le théâtre lui semblaient à mille lieues. Il n'y voulait plus même songer. Et quand le crépuscule fut venu, il me dit, non sans recueillement :

— Vois-tu, j'étais fait pour vivre à la campagne. Ce silence, le sommeil des labours et le frisson des futaies, les jeux des eaux et des nuages, tout cela m'enchante. Et j'ai déjà tracé le plan d'une grande pièce qui se passerait dans ce pays-ci, en pleine forêt. Tu seras mon collaborateur, et nous la signerons

ensemble

Nous roulions à bicyclette : « Rentrons vite, fis-je, Francis ! Tu vas finir par manquer ton train ? »

Et s'il faut tout avouer, je ne l'ai pas retenu à dîner.

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