EX REVENANT DE LA PLAZA
attablé à la terrasse du café, sur la plage, buvait lentement un cocktail. Il revenait du golf, ainsi qu'en témoignaient sa chemise molle et son ample veston, d'une teinte savoureuse, et m'écoutait sans mot dire avec un air d'amertume et de dégoût.
Lorsque j'eus terminé, il se tut quelques instants encore, puis relevant ses cils bleus et me lançant un regard écœuré, il me répondit enfin :
« — Mon cher, l'art du torero s'en va. Il se trouve du moins dans la plus triste décadence. Depuis que le commerce s'y est mis, et que la publicité la plus effrénée a fait des courses de taureaux une attraction européenne et une sorte de carrousel à grand spectacle, c'en est fait de la science des Romero. Maintenant la plus petite ville veut avoir sa plaza. N'importe quel gardien de vaches devient matador. Il faut des premiers rôles à toute force : alors on en crée, sans s'inquiéter des plus ou moins grandes dispositions du sujet. A peine si l'on s'occupe du talent qu'il a ; pourvu qu'il montre de l'aisance et du chic, on se tient pour satisfait. C'est le directeur du casino, dans certaines stations balnéaires, plutôt qu'un maître de l'art, qui engage les matadors et leurs cuadrillas. Il n'en était pas de même autrefois, alors que les corridas, plus rares, avaient lieu devant un public de délicats et de connaisseurs, difficiles à satisfaire, impitoyables même. Croyez-moi, mon grandpère a vu l'illustre Montés : c'était un homme, m'a-t-il
dit, qui avec sa muleta pouvait placer en quatre minutes, où il voulait et comme il voulait, le taureau le plus fourbe et le plus opiniâtre,...
Vous avez assisté à une corrida très fâcheuse ; elles le sont toutes aujourd'hui. Sans doute les taureaux demeurent assez bons, la plupart attaquent franchement. Mais dans cet amas de touristes, d'automobilistes, de promeneurs nonchalants, dans cette tourbe de citoyens et de citoyennes occupés de politique, d'affaires municipales, de questions sociales et d'un tas de fadaises, trouverez-vous donc une assemblée de dilettantes exquis, capables de discerner les moindres nuances d'une suerte de cape à la véronique ou à la navarraise, une média vuelta de banderilles finement exécutée, ou même la différence qui existe entre un boucher énergique et un matador qui sache se contenter d'un seul geste, juste celui qui convient, et ne l'accompagne pas d'un ou deux autres, importuns et choquants ? Il paraît que l'immortel Montés, qui était vif comme la poudre, semblait bouger à peine dans l'arène.
Toutes ces corridas que l'on nous donne à cette heure ne sauraient me contenter. Elles m'ennuient, elles me font bailler, mon cher. J'irai dimanche à Saint-Sébastien, mais uniquement pour vous accompagner. Je ne veux même pas regarder ces garçons d'abattoir chamarrés d'or que vous prenez pour des artistes. »