EX REVENANT DE LA PLAZA
Le dimanche suivant, en efïet, don Miguel m'enleva dans son automobile, et nous fûmes ensemble à la plaza. Discrètement habillé d'un complet sombre, l'attitude réservée, un peu hautaine, sobre comme toujours de gestes et de paroles, notre jeune hidalgo se montra très silencieux et d'un parfait dédain pendant les premiers instants de la corrida. Il était habitué, n'est-ce pas ? il connaissait cela, et d'ailleurs il méprisait tout ce qui avait lieu céans sous ses j'^eux. Rien n'est plus comme jadis, l'art du torero est perdu, etc., etc
Puis subitement, après une siierte déconcertante de Bombita, voilà tout à coup Miguel qui, sans aucun avertissement préalable, se lève à moitié, et se met à crier : « Bravo ! » d'une voix démente.
Après l'estocade magnifiquement donnée, et tandis que le matador faisait le tour de l'arène, Miguel Mauro, qui dès lors n'avait plus cessé de s'agiter et de vociférer, lança éperdument sur le sable son chapeau de paille, des cigares et son porte-cigarettes.
A la course suivante, et sur un coup contestable, Miguel exaspéré, s'étant pris de querelle avec un voisin qui regrettait à haute voix Romero, Montés et autres vieux maîtres, se mit à invectiver le malheureux laudatorem temporis acti, et ne parlait de rien moins que de le jeter au taureau. Il hurlait et montrait le poing, les yeux hors de la tête. On faillit l'expulser. J'étais un peu gêné.
Au retour, don Miguel Mauro, redevenu froid et méprisant comme par le passé, se contentait de commenter sans indulgence, et du bout des lèvres, quelques passes de muleta qui avaient été effectivement un peu sabotées.
Un monsieur respectable et âgé mourut un jour. Ce monsieur âgé laissa des affaires embrouillées. Il y avait « une dame » dans l'héritage. Il y avait aussi trois filles très pressées de toucher ce qui leur revenait, sans compter ce dont elles s'estimaient frustrées. Notons encore des froissements d'amour-propre : (( la dame «n'aurait pas été, paraît-il, comme il faut... Enfin, ce n'étaient que ragots de concierges et cancans à dormir debout.
Seulement le monsieur respectable et âgé était roi de son métier. Et alors, voilà tout Paris affolé ! Il ne fut question pendant une quinzaine que des affaires de famille du roi Léopold, bruit que de son héritage. Vous faisiez une visite, vous alliez au restaurant, on vous en parlait. Pas un bon bourgeois qui n'ait eu son avis sur la fameuse baronne, pas une snobinette qui n'ait su exactement de quel côté se trouvaient les torts, pas un journal qui n'eût
médité durant deux semaines, si ce ne fut davantage, sur ce puissant problème ! Paris, centre du monde et Ville-Lumière, aura donc vécu dans la fièvre durant une quinzaine après la mort du roi Léopold, parce que celui-ci avait une a connaissance » et boudait ses filles. Nobles soucis, poignantes inquiétudes !
Cependant, du bout de la France, de la fine et claire Provence, là-bas, une nouvelle monstrueuse arrivait dans le même temps : nous apprenions subitement que la municipalité d'Arles venait de commettre un véritable crime et le plus odieux des attentats, à savoir de mutiler et de couper par le milieu les peupliers magnifiques des Alyscamps.
Que valaient, s'il vous plaît, les médiocres procédurailles de là succession Léopold II, et les chamailleries de poulailler auxquelles cette question de gros sous donna sujet, en face de ce désastre inouï: un lieu de rêve et de beauté, unique dans notre pays et célèbre dans le monde entier, que l'ordre inepte de quelques conseillers municipaux n'hésitait pas à gâter, à déshonorer pour de longues années, et peut-être à abîmer sans remède !
Or, s'en est-on fort ému, s'en est-on seulement
.soucié ? A d'autres ! Quelques bien rares journaux
auront certes, pour leur honneur, protesté. M. Paul
Mariéton a poussé un cri d'alarme, tout le premier.
Mais la plupart des gazettes se sont bien moquées
d'une telle vétille : défigurer, jeter bas quelques arbres anciens et splendides, « donner de l'air » à l'un des plus admirables décors de notre France, et ainsi le saboter complètement — peuh ! va-t-on se frapper pour si peu ?.... Non pas, et M™^ la baronne de Vaughan était bien plus intéressante !
Cette indifférence nous déshonore. Elle n'a point du tout la grâce que l'on croit. Oui, oui, l'on m'entend bien : la nonchalance passe pour être aimable auprès d'un certain public élégant. Badiner, mépriser, faire le plaisant ou l'homme que rien ne fâche plus, sourire avec un découragement raffiné, cela sent, croit-on, son gentilhomme, cela vous a un joli air de désinvolture, de « Qu'importe ! », comme M™^ de Sévigné le disait à son petit-fils. Et sans doute, rien de plus séduisant que ces dédains-là, dès qu'il s'agit de risque ou d'argent, ou même d'une petite morale. Mais quand de la beauté se trouve en péril, quand des rustres et des mercantis souillent un paysage, et un paysage qui n'est même pas leur bien propre, mais qui nous appartient à nous tous, Français — l'indiiïérence alors n'a plus si bon air, en vérité. Elle s'appelle de la veulerie, en ce cas, mot qui n'est guère galant, non plus que ce qu'il signifie. Veulerie, décadence, ceci touche à cela.
Les Alyscamps.... On connaît, toute la France connaît, au moins par l'image, le site qui se nomme ainsi : c'est une grande allée de peupliers immenses,
bordée d'anciens tombeaux. Les sarcophages s'alignent le long de la route, au pied des arbres, et l'ensemble formé par ces pierres et cette ombre dégage, ou plutôt dégageait, la plus douce, la plus auguste mélancolie, une sorte de tristesse sacrée. Saccager les arbres et supprimer l'ombre, c'était tout ruiner d'un seul coup. Les édiles d'Arles n'y devaient pas manquer.
Qu'ils ne parlent point d'émondage. Il n'est nullement nécessaire, pour émonder des peupliers, d'en abattre le faîte, ni de les couper jusqu'au milieu, voire jusqu'à la racine ! Voici des années que le Conseil municipal d'Arles poursuit le même but : détruire les Alyscamps. Il a souffert que l'on brocantât des sarcophages, laissé passer là une voie de chemin de fer, toléré qu'on y bâtit des ateliers de réparation pour les machines. Décapiter les arbres, c'était mieux encore. Bientôt, il les mettra par terre tout à fait : et alors, alors seulement la cité d'Arles semblera glorieuse à ses magistrats.
Il n'eût même pas été suffisant que la presse unanime se fût récriée d'une seule voix devant un pareil forfait ! Mais la loi devrait donner le droit de traduire et de juger devant une Haute-Cour les municipalités ainsi coupables de lèse-patrie. Certes, c'est insulter à notre sol et faire œuvre de mauvais Français que de ruiner un site universellement illustre, presque légendaire. Les très beaux paysages font partie de notre
patrimoine commun, au même titre que les monuments fameux et que les musées. Quiconque y porte atteinte, Conseil municipal ou simple particulier, nous nuit et nous vole. C'est un délit contre la nation ; et s'il y a préméditation, c'est un complot.
De quel droit une réunion de primaires ou d'édiles trop habiles à comprendre certains trafics, de quel droit une telle assemblée dispose-t-elle de nos merveilles, de lieux consacrés par l'admiration de trente, de cent générations d'hommes ? Ou que, si cet état de choses est inévitable, les Conseils municipaux indignes soient du moins jugés, déposés et châtiés.
Devant une Haute-Cour, les édiles de Cahors, qui démolirent le pont si pittoresque de leur ville ! Au tribunal, ceux de Bayonne, qui s'apprêtent à combler les remparts grandioses, à défricher les exquises avenues qui entourent si délicieusement la jolie cité I Des juges également pour nos seigneurs de Paris, qui ne font point respecter les servitudes, laissent tantôt les enseignes dévorer la place Vendôme, tantôt les architectes bâtir des maisons à l'envers sur le quai d'Orsay, et enterrer l'Arc-de-Triomphe 1 A comparaître aussi la municipalité du Mont-Saint-Michel, accusée de complicité avec les ingénieurs et les sociétés de polders qui ensablent la baie ! A juger encore celle d'Arles, prévenue de complot contre les Alyscamps ! Au pilori enfin, l'infâme Conseil municipal de Nancy, qui s'obstine à rompre l'harmonie
classique et parfaite de l'adorable place Stanislas en y élevant l'ignoble et saugrenue coupole d'un théâtre, et cela en dépit des deux millions que M. Pierpont Morgan, scandalisé, lui fit offrir sous la seule condition que fût construite ailleurs ladite salle de spectacle ! Est-ce que le rouge ne monte pas au front, en songeant à cette leçon de goût donnée par un étranger et méritée par des Français — par des Français de Lorraine ! Qu'en pense donc M. Maurice Barrés ?
On objectera que nous avons une loi sur les paysages, et que ceux-ci peuvent être dorénavant classés, ainsi qu'on classe les monuments historiques. Sans doute, mais applique-t-on vraiment ces lois ? Nullement : on les tourne. Il n'existe pas un beau site classé sur cinq cents qui en seraient dignes. Et n'attendez jamais d'un Conseil municipal qu'il n'aide pas un propriétaire à tourner le Code, aussitôt que se présente l'occasion d'enlaidir une rue, de saboter un horizon, et surtout, oh ! surtout, de couper des arbres. Sans les efforts de quelques apôtres, et notamment du puissant et bienfaisant Touring-Club, la loi sur les sites, à peine née, serait déjà tombée dans l'oubli.
On dit encore qu'il en va de même dans tous les pays, qu'en Grèce, par exemple, à Olympie, l'Hermès de Praxitèle repose dans un musée branlant, dont la toiture tremble et s'effondrera bientôt... Il se peut.
Mais si le voisin met le feu chez lui, devons-nous l'imiter ?
Quand l'indignation générale décrète de vandalisme telle ou telle municipalité, que celle-ci règne à Bayonne, à Arles, à Cahors ou à Nancy, il y a lieu de déposer cette assemblée, sinon de la jeter en prison. Ce ne sont là rien moins qu'entreprises de malfaisance publique : le législateur doit nous en préserver.
M, André Hallays est un humaniste charmant. Il n'a qu'un tort, celui de ne pas monter à chevah Un humaniste devrait monter à cheval, ne fût-ce d'abord que pour continuer la tradition : Henri Estienne, Montaigne, Paul-Louis Courier s'entendaient en cavalerie. Et bien d'autres ! Cela ne va pas sans grâce : l'éperon et le gant rude conviennent à côté de la plume et de l'écritoire, et dans le demi-jour de la bibliothèque, un fouet de chasse a bel air, posé sur l'in-folio qu'une main soigneuse annotait tout à l'heure.
Puis André Hallays est curieux — les vandales diront indiscret — mais curieux non d'une seule chose. Vous le trouverez bien, à de certaines heures, planté devant des tulipes, mais à d'autres il s'extasiera pour des prunes, et passera ensuite dans sa volière ou dans le cabinet aux médailles, si ce n'est par la galerie aux livres. Ensuite c'est le jardin qui
l'intéresse : il faut savoir si les parterres se marient bien avec les fontaines, et s'il y a ou non quelque noblesse véritable dans la vue dont on jouit en descendant le grand degré... Autre souci, maintenant : l'Angelus sonne. André Hallays aime l'église Renaissance et son clocher roman, dont le style est pur. Il ira vérifier si pas une pierre n'en est tombée, depuis que l'Etat en a la garde. Le voici dehors, sur la place. Or il sait qu'à vingt lieues de là se cache un joli château gris et mauve, à moins que ce ne soit la bicoque où naquit jadis l'un des messieurs de Port-Royal.... Vite, à la gare ! Notre curieux est reparti... Vous diriez, n'est-ce pas qu'il mène une vie trépidante, et n'a pas une minute à lui ? Pourtant il appelle ça flâner.
De ces randonnées continuelles, il rapporte des souvenirs, des chagrins, et des notes, dont par suite il fait des articles, et enfin des livres. La série de ses En flânant est illustre aujourd'hui. On les lit en ami, si l'on a des lettres. André Hallays sait goûter comme il faut le dessin classique d'un coteau expirant dans un pré, l'exquise dignité d'une inscription latine, savoureuse en ses raccourcis, ou encore tout ce qu'une Sévigné, avec trois petits mots, vous jette au nez de vert, de cru, de parfumé, d'éblouissant. C'est un maître à flâner avec qui l'on cause, enfin.... Toutefois, répétons-le, il ne monte pas à cheval, et c'est dommage.
Oui, dommage, car ainsi la campagne lui échappe. J'entends la vraie campagne, et non pas celle qui se trouve conseillée sur les guides. Le chemin de fer, en effet, emporte un curieux vers les villes lointaines ; l'auto le promène de village en village ; les voitures le conduisent aux sites et aux châteaux. Admettons qu'il aime la marche, et erre volontiers à pied : il ira, dès lors, ça et là, entrera dans quelques fermes, verra les petits environs. Supposons même que notre curieux fasse de la bicyclette : une sente l'attirera peut-être hors de la grand'route, mais bientôt le sable ou les fondrières lui auront coupé le chemin, il lui faudra retourner. Au lieu qu'à cheval....
La belle et pleine campagne ne se révèle qu'aux cavaliers. Seuls, ceux-ci peuvent s'engager sans crainte en des layons bourbeux, trotter, galoper, s'enfuir très loin des sites, découvrir des lieux où personne ne va, sinon quelques paysans couleur de terre. Il n'y a pas de mauvais terrain pour un cheval. La brave bête grimpe n'importe quelle côte, et descend dans les trous. Les ajoncs l'aguerrissent, les sofs défoncés l'entraînent, la bruyère la rend adroite, les clôtures basses et les ruisselets sont bons à sauter ; pour les plus gros obstacles, on trouvera bien la porte ou le pont de bois. Tous les coins silencieux où l'on accède ainsi sont à l'écart des voies poudreuses que rayent les autos, et qu'écorchent les guimbardes
sonnant leur ferraille. Et c'est la franche campagne, tous ces coins-là.
Au cavalier enfin, il appartient de trouver ça et là les vieilles maisons, mi-fermes, mi-châteaux, les manoirs à colombier où le fumier sèche dans la cour, les métairies perdues sous le lierre, les pavillons Louis XIII cernés par les canards, et d'anciennes « folies » vouées aux hirondelles, aux ébats des poussins, ou à la chienne hirsute et à ses chiots plus mal peignés encore....
Il les trouve, non qu'il les ait cherchés : mais une cavée rocailleuse s'est soudain changée en une route à ornières, et celle-ci tombait en pleine cour du manoir ; un boqueteau qu'on longeait en se garant des branches, cachait la métairie moussue ; le pavillon croupissait au détour de ce rû, dont votre cheval a troublé l'eau vive avec ses gros sabots ; et comment deviner, en passant cette borne, que c'était tout ce qui fût resté du portail défendant jadis la « folie », propre aux menus plaisirs de madame la chanoinesse ou de monsieur le conseiller ?
Il n'est certes qu'un mode de promenade pour le curieux, et c'est de chevaucher, Montaigne l'a dit très sagement. Dans le dernier paru de ses En flânant^ M. André Hallays a parlé — avec une complaisance élégante et la plus fine tendresse — de la vallée de l'Oise, de Chantilly, de Betz, de Senlis, de notre Valois, enfin. Il nous en a présenté le charme
et les souvenirs comme on offre des fleurs à ses hôtes, après qu'ils sont venus chez vous. Mais c'est en auto qu'André Hallays a fait le voyage : il a vu les églises, les villages et les beaux châteaux. Ce n'est point assez. Ce pays a d'autres séductions encore. Il a les déserts d'Ermenonville, les landes sauvages de Vallière parsemées de hameaux ruinés. Là, point de routes : on ne s'y rend qu'à cheval. Et le Valois enfin recèle ses vieilles gentilhommières ignorées....
Entre toutes, il en est une à signaler. Quoique haute et vaste, et sise en plein milieu d'un village, on ne la verrait pas à moins d'en être averti, car cette maison-là boude les autres, et tourne franchement le dos aux cahutes des paysans. Celui qui la fit construire, en effet, voici trois siècles révolus, ne fut autre que le bonhomme Toussaint Roze, secrétaire de Louis XIV : et ni le Grand Roi, ni son vieux et fidèle serviteur n'avaient l'humeur encline à faire la révérence aux manants.
Ajoutons que nul ne l'indiquerait à qui se promène dans le pays, vu que c'est un logis caduc et grave, entouré sans art d'arbres géants, et défendu par des douves qui tiennent du marécage plutôt que d'un ruisseau courant. On dit de cette demeure vénérable : « Fi ! que c'est triste !... « Et l'on songe aux cottages voisins. Ah ! sans doute, c'est une maison qui ne rit guère, depuis trois cents années qu'elle écoute venir
l'automne après l'été, et après l'automne, les vents de l'hiver !
Mais elle a ce prestige inouï que telle le bonhomme Roze l'a fait construire au XVII« siècle, telle vous la contemplerez à cette heure : les anciennes vues du pays en témoignent. Et tel fut le domaine du vieux seigneur autrefois, tel il est aujourd'hui — sauf un étang desséché et changé en prairie — à un arbre près, à une sente près : tous les plans de l'époque, en font foi. Il existe donc là, en lisière de forêt et au bord d'un village, la maison des champs d'un Parisien d'antan, exactement conservée, avec ses prés, ses arbres centenaires, son étang où les habitants de la bourgade lavent leur linge et baignent leurs chevaux, ses communs écrasés, son pigeonrder carré, sa ferme défaillante, ses pavillons baignant dans l'eau, le pavage disjoint de son seuil... Les souvenirs n'y manquent pas : bien longtemps après la dynastie des Roze, un très romantique et naguère fameux prisonnier d'Etat, Alexandre Andryane, y termina sa vie.... Lieu chargé de mélancolie, de noblesse, de passé I....
Seulement, voUà, l'allée de peupliers qui conduit à sa porte apparaît tellement défoncée, tellement éventrée, qu'elle n'est praticable qu'aux cavaliers. Et pour passer le long des douves, il faut ou bien habiter le village même, ou bien flâner ainsi vraiment qu'on doit flâner aux champs, c'est-à-dire jambe de-ci, jambe de-là, sur une bonne selle.
Pour les automobilistes, la route passe plus loin. On ne voit en auto que les beaux endroits : ceux en revanche qui sont exquis, on les brûle, et mieux encore, on les ignore.