‹ Opinions choisiesChapitre 30 sur 48 · PENSÉE D'AUTOMNE · texte numérisé non relu

PENSÉE D'AUTOMNE

Octobre 1910.

Malgré la chaleur d'été dont nous aurons joui, cet octobre, malgré le grand soleil,- malgré le ciel heureux, c'est l'automne.

Vous portez votre fauteuil au bord de la pelouse, dans votre jardin, et vous restez là, sans bouger, à contempler l'herbe tiède. Il fait bon vivre. On s'étonne de ne pas entendre les cigales. Mais tout à l'heure cependant un brouillard glacé va sourdre on ne sait d'où ; vous n'aurez pas plus tôt frissonné que le crépuscule se sera fait ; puis la nuit venue en traître vous surprendra, la nuit avec les lumières qui passent, tremblottantes, aux guidons des bicyclettes, et les hulottes qui crient autour de la maison, et les

cerfs qui brament là-bas, dans la forêt. Toute la lyre... L'automne, vous dis-je.

Levez les yeux, les arbres ont pâli. Le sol est rouge au bout de l'allée. On voit voleter les feuilles une par une, très discrètement. Que de douceur dans cette mort, que de tristesse !... Est-il possible que par analogie l'on ne songe point au petit roi Manuel, qu'une bourrasque a jeté bas, lui aussi, et fait tourbillonner comme une feuille d'été, au gré du vent révolutionnaire ?.... Tempête d'automne.

Les plumes du roitelet, ses épées de gala, son joli bâton d'amiral, les fanfreluches de ses chambellans, les croix, les titres qu'il donnait, les décrets qu'il signait, et sa cour, ses protocoles, et la reine-mère auguste, et le souvenir poignant du roi son père, et la camaraderie gentille de son petit cousin d'Espagne, et les souvenirs de sa visite parmi nous, les bonnes paroles du père Fallières, la cigarette de M. Briand.... Balayé, emporté, fané, tout cela !

C'est bien un drame pour le mois d'octobre. Il s'est produit comme un phénomène naturel à cette époquelà, dans toutes les conditions voulues de naturel et de mélancolie. On a dit que la République était en pleine sève, là-bas : par conséquent il fallait qu'elle germât ; on assure aussi que la royauté se trouvait pourrie : elle devait donc se défeuiller tout-à-coup, comme un arbuste à la première tourmente qui suit une gelée ; et la fleur fragile qui couronnait le tout,

PENSÉES d'automne 249

Manuel II, allait joncher le sol au milieu du feuillage épars. Le roi est allé par terre très simplement, parce que c'était la saison, sans beaucoup plus de bruit qu'une rose ou qu'une giroflée....

Mais, hélas ! qu'il est donc difficile d'écrire une chronique dans un journal de Paris I Le public est terrible : il croit que l'on rit alors qu'on n'y songe pas. Le moindre mot que vous risquez à l'étourdie peut être pris de travers. Quand nous disons que le roi i\Ianuel est tombé bien modestement, avec les feuilles, ne lisez rien de plus. Nous n'entendons pas qu'il eût pu faire un grand fracas, tirer le canon, monter à cheval, se défendre pied à pied à la tête de ses partisans, et s'ensevelir sous les débris des derniers régiments royalistes, s'il y en avait, ou bien gagner le maquis et devenir bandit royal, à la façon de don Carlos ou d'Hernani.

Non, nous ne prétendons indiquer rien de tel entre ces lignes-ci : et d'abord parce qu'il y a quelque chose de révoltant à prêcher l'héroïsme d'autrui, lorsqu'on est bien assis chez soi, loin du tapage, et les pieds dans ses pantoufles. Certains l'ont fait. Le Matin ayant questionné sur ce point quelques personnes, en a reçu des réponses diverses, dont plusieurs étaient enflammées d'une ardeur qui ne risquait rien. Seul Henry Bernstein a témoigné, comme toujours, de beaucoup de goût et d'esprit, en reprochant seulement à Manuel II de n'avoir

point donné à l'Europe un spectacle très sportif.

Evidemment. Mais à chacun sa partie. Il n'y a qu'à regarder les portraits du jeune prince déchu. Il est rond, un peu gras déjà, "d'un visage ouvert et souriant. Est-ce là, voyons, l'aspect d'un athlète nerveux qui combattra coûte que coûte, et d'un héros romanesque à qui les complots et la guérilla sembleront le sel de la vie ?

Mais en revanche, il sera charmant dans l'exil. Il nous faut des souverains proscrits, nous n'en aurons jamais trop. Ils sont prestigieux dans les hôtels, émouvants le long des promenades publiques, ravissants à table, aux dîners de gala, et plus que décoratifs, presque féeriques dans les châteaux qu'ils honorent de leur présence. Ils fournissent un sujet de vanité vraiment sensuelle à certaines maîtresses de maison, le motif d'une gloire spéciale et charmante à quelques jolies femmes, ainsi qu'une source incalculable de revenus à nombre de stations d'eaux, plages et villégiatures. Ne parlons point des journalistes : pour ceux-là, le moindre prince errant, c'est une fortune. Voyez la reine Ranavalo, pour ne parler que de la plus noire et de la plus frivole des reines en exil : voici toute une saison que les échotiers n'ont cessé de pleurer si gentiment sur elle. Elle a passé l'été à La Baule. On nous le dira dans un roman.

Or, le roi de Portugal sera délicieux dans les romans, lui aussi, très recherché dans le monde, un peu fabu-

PENSÉES d'automne ^ 251

leux dans les récits des gazettes. Considérez ainsi tout ce qu'il offre à nos imaginations. Comme roi régnant, nous donnait-il autant ? On ne pouvait citer ses mots : encore trop jeune en efîet, il n'avait point cette autorité qui sert d'esprit aux rois. On ne pouvait parler de ses maîtresses : à son âge, la moindre aventure, Gaby Deslys elle-même, se trouvait normale et prévue. Rien à redire, rien même à dire du tout. Son rôle politique ? Vous avez vu qu'il n'a pas réussi. L'aiïection de ses sujets ? Elle est toute à la République.

N'en doutons plus, l'aimable roi Manuel ne pouvait pas ne point tomber cet automne, dès les premières brumes. Il n'y a pas lieu de se frapper outre mesure, non plus qu'en voyant, comme chaque année, les fougères qui se brisent, ou les géraniums des parterres qui se recroquevillent, un beau matin.

Mais l'on peut s'attrister, il y a de quoi. L'automne est langoureux à en mourir, et n'évoque que des regrets, des souvenirs mélancoliques, des grâces perdues, des sourires qu'on ne verra plus.

Tandis que les feuilles à l'agonie se posent ça et là sur le sol et sur l'herbe, il nous souvient d'une autre princesse d'Orléans qui disparut trop tôt et bien jeune encore, hélas ! l'hiver passé : nous voulons parler ici de la princesse Valdemar de Danemark, fille du duc de Chartres. C'était une très bonne Française, une femme avenante, et cultivée, qui aimait

nos livres et nos arts, et dont la conversation eût retenu le plus indifférent. Au printemps qui précéda sa mort, la princesse Valdemar avait fait un voyage en Portugal : elle s'y trouvait en famille, la reine-mère étant sa cousine.

Il y avait plaisir et profit à entendre la princesse d'Orléans parler de son raid là-bas. Tout l'y avait charmée. A l'en croire, vous auriez juré que c'eût été le pays d'Eldorado ou les Iles Fortunées. Du pittoresque, de la grâce, de l'imprévu, rien n'y manquait.

« — Et si vous saviez, ajoutait la princesse, comme on acclame partout la reine et le petit roi ! o

Cet enthousiasme, cet attachement populaire l'avaient surtout émue...

Mieux vaut une illusion, d'ailleurs, que le contraire.

Tout de même, au revoir, don Manuel ! Car nous vous retrouverons un peu partout désormais, changé en prince charmant... Messieurs, le roi de Portugal est mort : vive le prince !

Page 1