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UN MAITRE D'ÉQUIPAGE

Un vendredi, le duc de Chartres chassait en forêt de Chantilly. Rien ne laissait prévoir que le laissercourre du lundi n'aurait point lieu. On parlait d'attaquer un beau cerf signalé dans les tailles de Saint- Léonard. Le prince devait prendre le train pour Paris, on ne le disait nullement malade, il ne paraissait pas plus las que de coutume.

Puis, le lundi matin, soudainement, brutalement, on apprenait qu'il était mort dans la nuit.

Il est peu de Français qu'un deuil si brusque put laisser insensibles.

Mais en un coin de la France, cette perte prit les proportions d'un deuil réellement national : ce fut à Chantilly. Le duc de Chartres se trouvait comme sur ses terres, dans cette petite ville qui fleure bon les siècles passés, et parmi ces forêts où l'on sait que Le Nôtre, jadis, a porté le compas, où les Coudés chassaient naguère, où le prince de Joinville et le

duc d'Aumale, hier encore, couraient le cerf et lé sanglier.

Quelque simplicité, quelque discrétion, presque timide même, qu'il y eût apportées, le duc de Chartres chevauchait là comme dans un domaine de famille. C'était sans surprise que l'on entendait prononcer le titre « Monseigneur » sous ces futaies où déjà l'on nommait ainsi, voici deux siècles et plus les premiers maîtres d'alentour. L'on n'eût pas trouvé trop étonnant que les échevins de Senlis s'en fussent venus faire la révérence en carrosse — celui-ci fût-il un automobile ! Et de toute façon il paraissait bien harmonieux et juste que, dans le jardin même de l'Ile-de-France et du Valois, entre ces campagnes où erra délicieusement Gérard de Nerval et ces allées qu'aima notre La Bruyère, le maître d'équipage, aujourd'hui encore, eût été un prince français.

Mais quoi ! dira-t-on, ce n'est que la cérémonie d'un titre.... Ah ! non pas, il y a la manière, le ton» et l'on sent bien si c'est un grand seigneur qui fait les honneurs d'une forêt ; on peut même deviner, si c'est tout à fait un prince. Car la politesse, dans ce cas, est plus méticuleuse encore, plus exacte, tout l'équipage se pique d'imiter le « patron », comme on dit : l'invité se trouve si scrupuleusement honoré, qu'un rien de mauvais ton lui serait presque nécessaire pour se reposer. En ce 1910 où nous vivons, tant de

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courtoisie désoriente : il faut se raisonner, lorsqu'on est si affablement reçu. Cela n'a pas l'air sérieux, on se croit à la mascarade.

Le duc de Chartres était extraordinaire. Il raffinait sur cette tradition. Au dernier des chemineaux, il tirait sa cape. A la moindre bûcheronne, il faisait des saints bienveillants et presque amicaux, sinon paternels. Son accueil était devenu légendaire. Vous lui meniez un de ces élégants de bar, comme il s'en trouve aujourd'hui, anglomanes et froids, point trop aimables, voire à peine polis : il s'en revenait fort troublé, ensuite, et la gracieuseté du prince faisait beaucoup réfléchir votre dandy d'ami.

Il n'y avait du reste pas qu'une grande amabilité, tant spontanée que voulue, chez le maître d'équipage de Chantilly. Sa bonté naturelle le poussait aussi à en user de telle sorte avec chacun. De tous les points du pays, mendiants, braconniers, traîneurs de routes et dénicheurs d'oiseaux accouraient aux rendez-vous les jours de chasse. Monseigneur leur donnait des sous, parfois des pièces. Monseigneur ne repoussait personne. Aussi fallait-il voir la ruée, la bousculade ! C'était la première curée — avant la vraie.

Ne croyez pas, cependant, que le duc de Chartres se fût montré toujours très débonnaire, en forêt. Rien de plus charmant, rien de plus simple et, dirait-on, de si joli que l'hospitalité qu'il y offrait.

Mais il ne fallait pas troubler la chasse en y faisant rôder, gronder, ronfler et mugir des automobiles. Il ne voulait rien entendre sur ce point. Tout chevalvapeur se voyait impitoyablement exclu d^s chemins forestiers et prié d'aller pétarader sur la grand' route.

L'on n'était guère mieux venu, si l'on obstruait les carrefours ou les sentes étroites. Dans les dernières années de sa vie, le prince ne pouvait plus monter à cheval, et suivait les chasses en voiture. Or, celle dont il usait était large, vaste, tirée par deux forts chevaux. Rien de plus confortable ; mais aussi rien de moins pratique, car ce véhicule considérable accrochait les baliveaux, écrasait les buissons, se heurtait contre les souches d'arbres. N'importe ! Le prince entendait se trouver partout, voir la bête à tous ses passages de routes, ne pas manquer un débûcher. Et c'était un spectacle de considérer cette berline au triple galop par les chemins sableux, ou bien dévalant à travers les plus affreux layons à ornières. Il y avait là un rappel du grand siècle : le vieux Roi à la vénerie, dans son carrosse.

Mais malheur à qui l'empêchait de circuler ! On voyait s'abattre la vitre alors, une tête de reître paraissait, une cape surmontant une grosse moustache plus sel que poivre, d'où sortait une voix de tonnerre, un furieux : « Passez, passez ! » Certes, un sourire plein de bonhomie corrigeait l'algarade, à

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l'hallali ; toutefois le délinquant s'étonnait encore qu'un commandement si terrible eût jamais été proféré par un vieillard si doux. C'était, parbleu ! la voix qui avait contenu ou lancé bravement les combattants d'Italie ou d'Amérique, ceux de l'armée de la Loire en 1870, et les soldats du 12^ chasseurs à Rouen !

Chantilly pleure aujourd'hui son seigneur disparu. La forêt délaissée va sembler plus triste. Le vent seul de l'hiver y fera chanter ses grandes orgues, sous bois : les fanfares du prince, la « Joinville » surtout, qu'il aimait, se mariaient bien à ce plain-chant des mois sombres. Et l'on n'évoquera pas sans un regret profond la silhouette de ce grand cavalier, sa tunique bleue, son bouquet de violettes à la boutonnière, sa barbe grise un peu hirsute, et sa cape inclinée sur son nez très fin, tout pareil au nez de Louis-Philippe. On le reverra penché à la portière de sa voiture, et guettant le passage du cerf...

Le vendredi 2 décembre 1910 la chasse traînait et le jour s'atténuait déjà. Il allait pleuvoir. Au coin d'une allée, soudain, la voiture du maître d'équipage passa, rentrant sous bois. Derrière la vitre levée, nous aperçûmes vaguement le prince. Il nous fit un signe de S3^ doigts devenus étrangement délicats et minces avec l'âge. Puis la trompe sonna, au loin, il y eut des défauts, le daguet se perdit...

Hélas ! le dernier geste que nous aurons vu faire

au duc de Chartres signifiait la bienvenue et Tamitié. Ceux-là surtout lui étaient familiers. A la mort ellemême, le pauvre prince dut réserver un bon accueil. Le cœur se serre en y songeant.

Il y a deux méthodes dans la vie, deux méthodes bien diverses, bien nettement définies. L'une, c'est la méthode américaine. L'autre, eh bien ! mais l'autre... Nous y reviendrons.

La méthode américaine présente tout ce qui peut choquer le goût. Comprend-on bien cela ?... Ou du moins exprimons-nous mieux, afin que cette horrible manière d'agir et de penser ne semble même pas avoir la séduction du bizarre qui s'attache parfois aux choses barbares et violentes, aux actes un peu sauvages, aux idées rudes, aux âpres façons des brutes. Et disons plus simplement : il existe parmi les hommes un état d'esprit qui, selon l'humeur dont on se trouve, tantôt fait sourire et tantôt exaspère, tel jour irrite un homme délicat et tel autre jour l'amuse infiniment, pour peu qu'il ait bien dîné ou que son amie porte, ce soir-là, un chapeau vraiment drôle et vraiment joli...

Mais vous demanderez plus de précision encore Qu'est-ce donc au juste que la méthode américaine ?

Ce n'est point celle qui consiste à gagner beaucoup d'argent, puis à s'en servir. Ni celle qui vous pousse à dépasser hardiment, ou ingénieusement, son voisin dans la lutte pour la vie. Car voilà des attitudes toutes naturelles : elles appartiennent à tous les âges et à tous les peuples.

Mais ce sera la passion d'employer son argent grossièrement, sottement, pour gêner autrui. Ce sera le besoin d'offusquer un rival plutôt que de le dépasser en réalité. Ce sera surtout la fureur d'avoir raison, l'orgueil incommensurable qui pousse un gaillard animé de cet esprit-là à vouloir élever le coup de poing à la dignité d'un argument, d'une religion, d'un rite. Ce sera sa rancune comique, ce sera encore son dépit contre tout ce qui lui échappe, la finesse, l'ironie, les grâces. Ce sera aussi l'ignorance complète du ridicule... Tenez, voulez-vous que nous parlions argot ? La méthode américaine n'exige pas uniquement et simplement que l'on soit fort, non, pas du tout : mais elle consiste à « faire le costaud », ce qui n'est point la même chose, loin de là.

Prenons un exemple, et un exemple célèbre, éclatant, effarant : M. Roosevelt. Que l'on veuille se rappeler sa tournée en Europe, son passage à Paris, et ses chasses légendaires, et le message au Parlement

des Etats-Unis, et son retour en son pays sous les traits de Napoléon P»"... Rassurez-vous, nous n'allons point narrer cette odyssée trop connue. Mais notre but est de noter sur le vif ce qui peut si affreusement déplaire à un citoyen de chez nous dans la conduite d'un citoyen d'outre-mer, ou d'outre-monts, ou d'outre-Rhin — d'outre mesure en tout cas.

Après avoir commandé un régiment pendant la guerre hispano-américaine (comme tant de braves gens l'avaient fait ici, en 70, dans des circonstances autrement tragiques encore, sans que, par la suite, ils eussent produit un tel tintamarre), M. Roosevelt acquit dans son pays une place considérable. Bien. Rendu à la paix domestique, il s'en fut chasser en Afrique avec son fils aîné. Fort bien toujours. Mais y a-t-il là de quoi jouer ensuite les prophètes, les pasteurs d'âmes et de peuples, les docteurs éternels et les suprêmes pontifes ?

Or, après avoir un peu enseigné au pape son métier, que fait donc M. Roosevelt ? Il a l'incroyable assurance de venir chez nous, à Paris, parmi le peuple dont la gloire émouvante est d'avoir subi la tyrannie des belles-lettres et de s'être plus que soumis, asservi à la souveraineté de l'esprit. Il monte en chaire à la Sorbonne, etlà, au cours d'un prêche un peu long, ne craint pas de nous déclarer que la littérature compte peu ou prou, que les orateurs et les gens qui savent le prix d'un sourire sont bons à jeter dehors, que l'ironie

— tiens, parbleu ! — sème partout le plus noir poison, que, hormis une morale rustique et des muscles solides, rien ne vaut pour un peuple, etc....

Allons donc, la distingue-t-on bien ici, dans toute sa brutale laideur, la méthode américaine ? La tournée en Europe, le tapage inouï justifié par le massacre en Afrique de quelques rhinocéros, le retour triomphal et impérial : désir d'offusquer, de violenter l'attention publique. Puis la conférence à la Sorbonne, la leçon au pape, la mercuriale fameuse aux Anglais : vanité démesurée, manque de tact, rage de paraître détenir toute sagesse, comme un Moïse au retour du Sinaï, apologie de la force au détriment des œuvres fines et du jeu charmant de la pensée.

Ce fut pourtant grâce à ces jeux charmants de notre pensée que nos frivoles ancêtres se crurent obligés d'aller secourir vos braves aïeux, monsieur Roosevelt, à la voix d'un autre prophète, Benjamin Franklin. Car vous n'êtes que le second patriarche qui vient nous évangéliser. Si bien que les orateurs, les nouvellistes, les vaudevillistes que nous sommes allèrent ainsi, par divertissement sans doute, mourir en foule pour le service de vos concitoyens. Après quoi, toujours par manière de plaisanterie probablement, ces baladins et ces bavards de Français firent la Révolution et changèrent la face du monde.

Mais laissons cela, et songeons plutôt au tsar des Bulgares, qui vient de nous quitter... Ah 1 n'est-ce

pas, VOUS souriez ? C'est un soulagement, un plaisir, de se rappeler ce second hôte, plus aimable et pareillement illustre, encore qu'il fît un moindre fracas. On se sent avec un ami, en face d'un voisin, croiraiton : et aussi bien, sa mère était française. Il sait, lui, il comprend. Il ne vaticine ni ne professe inutilement.

Et pourtant il le pourrait. L'œuvre du tsar Ferdinand est immense. La Bulgarie n'était rien qu'une mauvaise province turque. Et voici que, malgré tous les dangers qui la menaçaient, elle est devenue indépendante, prospère, douée d'une armée nombreuse, redoutable, devant qui plierait sans doute la Turquie. Des guerres se trouvaient à craindre. Elles n'eurent point lieu. Le tsar Ferdinand fut reçu en pompe à Constantinople.

Tout cela, grâce à quoi ? A la diplomatie et aussi au charme personnel, a-t-on dit, au prestige intellectuel, à l'esprit. Le tsar Ferdinand aime l'esprit et les gens qui en ont, et même les gens qui en font. Il tolère qu'on plaisante,il lit, il est cultivé, recherche les écrivains, les artistes . Son artillerie est des plus belles du monde : mais il ne parle pas que de canons. Il se crée des finances, et s'efforce avec un zèle admirable d'entretenir parmi son peuple une activité industrielle et commerciale qui lui font grand honneur : mais il ne se croit pas pour cela grand-lama ni grandbonze sur la terre, et il a d'autre entretien que le règne de la vertu chez les Latins corrompus, le cour-s.

de' l'huile, le prix des bœufs ou les tarifs douaniers.

Il n'ignore pas que l'on règne aussi par le prestige de la pensée, au moins autant que par la force, et que ce règne-là est peut-être le moins éphémère de tous. Dans son toast au président de la République, le roi Ferdinand a dit : « Par sa littérature, par ses arts, par les grandes découvertes de ses savants, la France exerce une haute influence dans le monde, et elle a généreusement ouvert au peuple bulgare, jeune de culture, le trésor de son expérience et de sa civilisation. » Et, plus loin, il se proclame « convaincu que la prospérité d'un pays dépend avant tout de sa culture intellectuelle et politique ». Voilà des vérités moins lourdes que les insipides, vains et gros lieux communs du Napoléon des cow-boys. Et le roi Ferdinand nous les a données pour rien.

Le souverain des Bulgares est notre ami, un peu notre parent. Il nous a charmés et conquis. Il ne tue pas tant de zèbres ni de rhinocéros que M. Roosevelt. Quand il se rend à la Chambre, comme il vient de le faire, il se place modestement et avec un tact, avec une courtoisie extrêmes, au second rang dans la tribune des spectateurs, afin de ne point distraire l'attention des députés fixée sur M. Briand qui parle, M. Briand son hôte ; alors qu'il eût sans nul doute fallu à l'ex-président des Etats-Unis un fauteuil Voltaire à côté de M. Brisson... Enfin, le roi de Bulgarie ne fait aucuns sermons. Seulement, sans bruit et sans

histoires, il s'est formé une armée imposante, il a enrichi, civilisé, affranchi son peuple, il est devenu tsar indépendant, sans se fâcher avec personne. Il a réalisé tout cela sans perdre le goût des neuf Muses ni des trois Grâces.

Sa méthode est la bonne. Laissons l'autre, l'américaine, aux esbrouffeurs et à la plèbe des gens pressés. Celle du roi Ferdinand, la méthode.... comment l'appeler, en somme ?... Bah I ne la nommons pas — mais suivons-la.

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