AUTRE PRINCE
Eh ! sans doute, récapitulons....
Tout d'abord, l'on dit que ce grand personnage fut ardent socialiste, et qui sait ! peut-être pis encore, anarchiste ou révolutionnaire en sa folle jeunesse. Or, le voilà ministre aujourd'hui, et même chef de ce gouvernement que les saints apôtres de la C. G. T. ne cessent de vouer aux gémonies. Premier crime.
En second lieu, ce fut lui, en somme, et non Waldeck-Rousseau, et non même ce M. Combes, ce fut bien lui qui sépara effectivement l'Eglise de l'Etat. Cette vaste opération eut lieu positivement sous sa main.
Les prophètes discourent et vaticinent, préparent les événements et se livrent au délire sacré. Mais enfin, c'est le chirurgien qui, le scalpel aux doigts, taille à son gré dans la chair vive. Par conséquent, toute qu'il y a en France de clérical et d'attaché aux traditions religieuses du pays, devrait réclamer chaque matin la peau de M. Briand pour ce deuxième forfait.
Ce n'est pas tout. Les milices des partis offensés étaient prêtes, les tenants de la tradition allaient combattre efficacement, l'Eglise blessée s'apprêtait à tenir un rôle magnifique non moins qu'excellent de victime traquée. Et voici encore que M. Briand refuse de marcher, révérence parler. « Non, répète-t-il sans se lasser, non, nous ne persécuterons pas. Nous sommes résignés, hélas ! aux sévices inévitables, mais nous ne serons pas les bourreaux impatients que vous
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attendez.... » C'est vexant, on en conviendra, cette attitude du monsieur qui ne veut pas jouer ! Elle a de quoi fâcher le plus débonnaire.
Enfin, à la Chambre, que de déceptions ne cesse de réserver aux agités de tous les partis cet empêcheur de se gourmer en rond !... Va-t-on se battre en effet, s'écharper, tout brouiller, tout casser ? Bon, voici la voix mélodieuse de M. le Premier qui s'élève : et en un discours plein de tact, d'intelligence et de dignité, il apaise chacun, réconcilie l'Assemblée, règle le conflit et conclut le débat. Plus d'eau trouble, plus rien à pêcher... Tout récemment encore, à propos du joyeux Duez, les fauves s'apprêtaient à dévorer M. Millerand, comme à boire le sang de M. Barthou ; mais Orphée parut, et une fois encore enchanta les bêtes féroces. Il n'est pas jusqu'au Léviathan, nous avons nommé M. Jaurès, que ne détourne ce chant de sirène. Si cela continue, les députés ne pourront plus se disputer, même plus s'injurier au Palais- Bourbon. Ils n'auront dorénavant plus rien à faire. Ils seront forcés de travailler.
Eh bien 1 n'en est-ce point assez pour soulever tout un pays que l'on croit si ombrageux, si délicat devant la moindre domination, et si turbulent ?
Et cependant, évoquez au contraire le souvenir de M. Briand devant un farouche révolutionnaire : évidemment, celui-ci froncera d'abord les sourcils, par discipline et pour obéir au Manuel du Parfait Misan-
AUTRE PRIXCE 269
thrope, qui est, comme vous le savez, le catéchisme de la C. G. T. Néanmoins, s'il fait beau, s'il n'y a pas de patron en vue et si le vermouth grenadine est bien frais, vous verrez qu'un sourire fugitif attendri finira par passer à travers sa barbe terrible.
Et cependant encore, les plus purs conserv^ateurs eux-mêmes auront beau s'en défendre, ils éprouvent tous un faible inavoué pour M. Briand. Qu'ils ne viennent pas le nier : j'en ai pincé plus d'un en flagrant délit de tendresse secrète pour cet homme d'Etat si courtois, si difficile à combattre, et d'une conduite politique manifestement élégante. Ils s'en tirent avec des «. Grande habileté, intelligence supérieure, beaucoup de tenue.... » Mais ils l'aiment, ils l'aiment ! Ils auraient presque une aventure, ils tromperaient leur parti légitime.... Attention, messieurs !
Quant aux hommes d'Eglise... Passons. Il faudrait l'ombre d'un confessionnal. Je ne puis croire cependant qu'un évêque ne se sente moins éloigné des façons polies que des manières d'estaminet. Croyez que Leurs Grandeurs éprouvent la différence. C'est qu'elle est sensible....
Quittons-nous le monde politique ? Descendonsnous au boulevard, allons-nous au théâtre, chez les gens de lettres, dans les journaux, dans les salons ?
Au boulevard ? Qui blague-t-on ? Toujours les mêmes : M. Fallières, M. Pelletan. Qui n'aime-t-on guère ? M. Jaurès. Qui n'aime-t-on pas ? M. Combes.
Mais voit-on traîner de haineuses caricatures contre M. Briand ? Presque jamais, remarquez-le.
Au théâtre, une tradition rapporte que le ministre n'y est point haï, et que même.... N'insistons pas. De fait, on l'a vu aux premières ; nombre d'auteurs sont ses amis. Il y a bon renom et tout profit, pour un homme d'importance, à ne pas mépriser les Muses.
Dans les journaux ? Lisez les polémiques, voyez le ton, faites-en jouer les nuances, et rappelez-vous comment on discutait avec M. Clemenceau, par exemple, ou avec M. Briand lui-même, il y a cinq ou six ans.
Dans les salons ? Oh ! ici, la position du ministre est excellente : il sert de prétexte aux hommes, et parfois même aux femmes, pour prendre un air fin. On murmure : « Briand ?... Ah ! celui-là.... » Et l'on plisse les yeux d'une manière entendue et maligne ; ce qui revient, n'est-ce pas, à laisser comprendre : « M. Un Tel, ou Mme X..; sont des intelligences éminentes et des esprits déliés. Rien ne leur échappe, pas même les plus subtiles intentions d'un personnage politique aussi compliqué que M. Briand.... » Succès durable que celui-là, monsieur le ministre !
Ajoutons enfin que, la réputation de grande séduction qui s'attache à M. Briand se trouvant aujourd'hui bien établie en tous lieux, il n'est désormais à Paris de restaurant, de fiimoir ni de salle à manger, où quelque causeur n'entreprenne d'expliquer ingé-
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nieusement les raisons de ce charme ; cet agréable thème fournit, au choix, soit une conversation de dîner, soit une chronique de journal, ainsi que d'ailleurs on peut ici même s'en rendre compte....
Le cas, on en conviendra, est curieux et amusant. Voilà donc toute une nation séduite !... Un penseur pourrait méditer assez sur un tel sujet, l'affaire en vaut peut-être bien la peine. L'histoire en somme se fait tous les jours petit à petit : les peuples nerveux, comme le nôtre, subissent volontiers les influences, pourvu qu'elles ne s'imposent pas brutalement et qu'elles n'aient point de nom. Athènes et Florence furent ainsi jadis. Ce rapprochement ne choquera personne.
Mais ne nous mettons point nous-mêmes à penser. Observons seulement : il y a un homme politique qui nous a jeté un sort, voilà. Comment cela peut-il être possible en 1910, et en France ? Il y aurait donc en réalité des personnages vraiment séduisants pour la foule, en dehors des ténors illustres ?
Bah ! admettons un tel personnage, supposons-le, imaginons-le, rêvons-le, cela nous fera toujours passer deux minutes.... Il n'aurait pas de ventre, d'abord, ce charmeur, il ne serait pas commun, c'est indispensable. Tout en s'adonnant aux plus sombres travaux parlementaires, si vous voulez, il aurait néanmoins le goût de passe-temps moins sévères, et plus attiques. Les dames ne le tiendraient pas pour ennemi. Il ferait
entendre un joli son de voix, et témoignerait d'une faconde souple, adroite, aisée, qui ne craindrait ni la bonhomie du citoyen, ni la dignité du ministre, ni la courtoisie du diplomate, n l'entêtement discret de l'homme résolu. Il aurait compris qu'on ne nous mate point, mais qu'il faut nous plaire : il y fût parvenu à miracle. Et aussi bien, il serait heureux, il aurait la veine....
Resterait maintenant à savoir si ces traits conviennent réellement à M. Aristide Briand, car, à l'exemple de tant d'autres qui en parlent, je ne le connais nullement. Je ne l'ai pas entendu à la tribune. Je ne l'ai même jamais vu.
Avril 1908.
Rien de plus miraculeux que la renommée d'un romancier. Celle d'un homme de théâtre s'explique facilement. S'il a construit une bonne pièce, chacun a couru pour l'entendre, la presse a pleuré d'enthousiasme, mille incidents heureux se sont produits, tels que brouilles sensationnelles, accommodements publics, procès, intrigues, intervie^YS, rectifications, injures, exploits d'huissiers, envois de témoins, coups d'épée et détonations d'armes à feu, que sais-je enfm !... Après cette émotion folle et pour peu qu'un succès l'ait suivie, un dramaturge est populaire.
Mais la notoriété d'un romancier ?... Cinq ou six mille personnes, peut-être, auront parcouru son livre, ses livres. Les lettrés seuls auront senti son mérite, compris son art, souri sans faute aux jolis endroits, frémi ou pleuré s'il le fallait, approuvé comme il convenait. Les autres, les innombrables
autres qui ne sont point des dilettantes — ah ! que leur parlez-vous de lire de la prose, ou des vers, ou quoi que ce soit ! Ils n'ont pas le temps. Et puis, si l'on devait s'occuper des rêvasseries littéraires, maintenant ! C'est bien assez du théâtre. Mais le théâtre, au moins, vous fait passer une soirée : tandis qu'un livre, un bouquin...
Et cependant, ô prodige, un beau matin, voici qu'un Maurice Barrés, par exemple, ou qu'un Henri de Régnier se trouvent brusquement illustres dans Paris. Tout le monde les nomme et prétend les connaître. Leur prestige est indiscutable, leur autorité indiscutée, leur portrait figure partout, on leur demande de présider toutes sortes de choses, on les tient pour princes des lettres. Comment cela s'est-il fait ? On ne sait trop. C'est une graine qui a germé peu à peu, puis grandi en un instant, et aussitôt fleuri. Pareil phénomène a lieu en ce moment même, semble-t-il, en ce qui touche René Boylesve, écrivain français.
Il y a, certes, longtemps qu'on le cite et qu'on le loue, et que beaucoup l'admirent. Depuis l'époque déjà lointaine du Parfum des Iles Borromêes, un tel conteur n'est plus à présenter au public. Mais son plus récent ouvrage. Mon amour, s'est élevé, d'un coup d'aile, bien au-dessus de ce qui se publie communément. Dans notre monde des belles-lettres, René Boylesve fait très haute figure aujourd'hui. Il a
grand air. Sa réputation est en fleur. On voudrait essayer de dire comment, pourquoi, d'où cela vient. Tâche difficile ! — et presque impossible même, si l'on songe aux deux qualités dominantes qui rendent si pénétrant, si poignant quelquefois, si élégant toujours, le talent de cet écrivain : car ce ne sont rien moins, en effet, que le goût et la discrétion. Eh bien 1 allez donc expliquer le goût, « ce sens vif, délicat, mobile, disait Sainte-Beuve, qui à chaque point, remet tout en question » ! Osez donc décréter : « Voyez, ceci est discret, qui autrement conté se fût trouvé gauche, vulgaire et choquant ! » Et me croira-t-on même, si j'écris : « Après plusieurs ouvrages où l'on voit si délicieusement le chemin
Qui va des bords de Loire aux rives d'Italie
René Boylesve vient de faire un poème d'amour. Son roman, ce n'est en effet que l'histoire toute unie d'un homme qui, peu à peu, aime une femme, puis en est aimé, puis la voit s'en aller. Mais le livre frémit, palpite, saigne, sanglote, frissonne ; le feuillet tremble sous le doigt. Or, c'est sans vocifération, sans une seule phrase déclamatoire ni violente, sans bras au ciel ni pâmoisons grossières, sans rien de vulgaire enfin, ni de puéril, que par un vrai miracle d'art, l'auteur nous emporte et nous grise ainsi. Une tendresse presque sauvage, une volupté irrésistible, une douleur immense, tout cela jaillit d'entre les lignes |
Discrétion délirante ! Pudeur passionnée! » Hélas!
on ne peut fixer toutes les nuances de la beauté : les plus rares s'enfuient dès qu'on veut les peindre.
Il vaudrait mieux connaître l'écrivain, se glisser chez lui, le surprendre, user pour cela de ruse, car il est distant et secret. On dit qu'on le rencontre en certains salons : il se peut. Mais il ne flâne guère, lui, sur la place publique. Ne le joint pas qui veut. Allons donc le poursuivre au logis. C'est d'ailleurs un joli voyage : il habite fort loin vers Auteuil, dans une voie si solitaire qu'on s'y croirait au fond d'une province. La rue fuit le long d'un grand mur où coulent des flots de lierre, et que frôlent les branches d'un jardin. On rêve que c'est une terrasse : un bel enfant viendra tout à l'heure s'y pencher à la balustrade... Celui qui sut nous rendre les séductions intimes de son calme pays natal, la petite vie ardente de quelques âmes tourangelles et les vieilles toquées en bonnets de dentelles, devait bien loger là.
Mais entrons... Voici le cabinet de travail : tout y est net, ordonné, très soigné, raffiné même, d'une harmonie parfaite pour les yeux ; les tons se caressent, les meubles, à l'unisson, font corps avec la pièce. Ça et là une vue rapportée d'Italie, un coin de Versailles, un petit bas-relief de Naples voluptueusement mélancolique, une belle nudité du Corrège. Par la fenêtre, on aperçoit des arbres qui se balancent : nous sommes chez celui qui chanta les lacs langoureux de la Lora-
bardie, la Toscane aux monts ciselés, et les leçons d'amour que donnent aux plus étourdis les parcs silencieux et mystérieux. Au mur, un saisissant portrait par Lévy-Dhurmer nous montre un visage qu'anime on ne sait quelle expression mi-pensive, minarquoise, d'une gravité qui tourne tout doucement à la moquerie : c'est l'observateur exquis et savoureux du Bel Avenir. Et si l'on s'approche de la table, on y entreverra des feuillets couverts de cette écriture étrangement régulière, minuscule, droite et appuyée, qui caractérise les obstinés. Or, n'est-il pas d'un entêtement sans pareil, le patient et minutieux travailleur qui, infatigablement, depuis douze ans, fait ainsi succéder roman sur roman, progrès nouveau sur progrès acquis ?
Tenons-nous-en là, toutefois. N'interrogeons point René Boylesve sur lui-même, il se tairait. Voudrait-il donc se donner en spectacle, comme certains baladins de notre métier ? Non pas ! Gardez-vous néanmoins, de penser que ce soit nonchalance de sa part, ou surtout froideur. Au contraire, il éprouve souvent, je le sais, de furieux sursauts de mépris ou de haine, et, ne fût le dédain, ne fût la réserve qu'il s'impose, ne fût son atticisme, enfin, René Boylesve serait sans doute le plus violent des pamphlétaires. Il nous crierait peut-être : « Mais oui, je le confesse, les bohèmes, les pédants et les cabotins qui encombrent la littérature me causent un dégoût infini ! J'exècre ces hurleurs et
ces rhéteurs de carrefour qu'on nous donne pour des héros, pour des poètes. L'ignoble sensiblerie, la pleurnicherie éperdue, la basse frénésie de certains et de certaines m'offensent. Et j'ai voulu montrer, dans Mon Amour, qu'il n'était pas besoin de 400 pages compactes, ni de pathologie, ni de déballages d'armoires, ni de crises hystériques devant des paysages ou des jardins, ni d'éloquence triviale enfin pour écrire : .Je vous aime.... »
Mais non, notre homme ne soufflera mot. Il reprendra sa plume, et sa besogne, simplement.
On lit dans Ovide un très charmant passage. Le poète nous dépeint Ulysse qui va parler devant les Grecs assemblés : « Alors, dit-il, le fils de Laerte s'avance à son tour. Il se tient muet quelques instants, les yeux baissés vers le sol, puis relève ses paupières, et parle enfin : et son discours n'est ni sans noblesse ni sans grâce. »
Ainsi d'un bon écrivain. Vient-il d'achever un livre, fût-ce même un chef-d'œuvre, qu'il se recueille un peu, demeure quelque temps les yeux baissés, puis les relève, et de nouveau se remet au travail : et ni la noblesse ni la grâce ne manquent à son œuvre.
Janvier 1910.
Il est parmi les gens de lettres une habitude, et presque une tradition, qui les contraint annuellement à deux inévil>.bles explosions de mauvaise humeur. Ou plutôt non, et soyons précis : il ne s'agit point ici de mauvaise humeur, ce qui serait de fort mauvais ton, mais plutôt d'une crise de désintéressement poli et un peu écœuré. Ces messieurs laissent leurs cœurs se remplir d'amertume, comme leurs esprits distiller l'ironie, et non certes une blague à la bonne franquette, mais s'il vous plaît l'ironie la plus pincée, la plus habillée, une ironie de gala. Et ces deux accès d'hypocondrie se produisent vers le l^r janvier et au mois de juillet, lorsqu'on distribue enfin les croix de l'Instruction publique.
Les quelques cerveaux qui aiment la fantaisie regretteront cette habitude, et même cette tradition. C'est ennuyeux de pester à date fixe. Il est doux de se
mettre en colère, toutefois à son heure, et surtout à propos de peu. Néanmoins l'on ne saurait nier que les deux promotions annuelles de la Légion d'honneur n'en donnent très régulièrement sujet aux écrivains. Ce n'est point d'autre part une vétille qui les fâche, lorsqu'ils voient l'approbation publique de l'Etat tomber sur des béotiens, ainsi qu'il arrive, ou sur Tabarin, sinon Scapin lui-même, comme il est si fréquent. Tout s'explique dans les bureaux, je l'entends bien. Cependant un bon citoyen doit s'attrister quand un ministre et une institution séculaire ne semblent plus inspirés par la raison toute nue. Et si ce bon citoyen est doué d'un tempérament vif, il ne s'attriste pas seulement, il se courrouce. Cela est salutaire et tout naturel.
Aussi ne doit-on pas craindre de témoigner par exception d'une très grande, et très sincère, et très profonde allégresse à l'occasion de cette promotion du nouvel an 1910. Le cas est trop rare en effet : Sur deux écrivains nouvellement parés du ruban rouge, voilà donc que les délicats ne peuvent cette fois faire aucune critique. Et bien loin de là, ils se réjouissent, au contraire, et jugent seulement que l'on a bien tardé à leur offrir cette compensation, à savoir de décorer Jean Richepin et Pierre Louys, pour tant de grimauds dont la boutonnière a rougi, depuis qu'il y a des députés, et qui dînent en ville.
En ce qui concerne Jean Richepin, la joie des vrais et purs lettrés ne va même pas sans quelque attendrissement. On se rappelle la belle et si touchante coutume guerrière qui veut qu'aux généraux de division, aux généralissimes, aux héros augustes et déjà chargés par ailleurs de chamarrures, de cordons, de plaques et de crachats, l'on décerne comme un honneur suprême la modeste et simple médaille militaire, la décoration des adjudants et des sergents-majors. Il y a là, n'est-ce pas, quelque chose de joh, d'élégant, presque « guerre en dentelles ». C'est un geste qui a du panache. On voit Louis le Bienaimé disant au maréchal de Saxe : « ]\Ionsieur le Maréchal, je ne sais plus quoi vous donner, sinon Versailles que j'habite, ou le trône que je me réserve. Vos drapeaux sont à Notre-Dame, vous avez les grands-cordons de tous mes ordres. Voulez-vous le chevron de Fanfan la Tulipe ? »
Quand le merveilleux forgeron de phrases, quand le jongleur de rimes, quand le magnifique et nombreux orateur, quand l'excellent humaniste Jean Richepin entra naguère à l'Académie, nul n'en fut surpris. C'était tout simple : il manquait à cette assemblée. Nous applaudîmes : et nous nous fussions récriés, incrédules, si l'on nous eût dit que ce poète depuis longtemps fameux n'était point décoré. J'imagine que Jean Richepin a dû permettre en souriant que l'on réparât en 1910, enfin, cette cmission absurde
Et comme il sait l'admiration profonde que nous cause son beau talent et l'affectueuse déférence que nous commande sa personne, il souffrira bien que nous souhaitions, en souriant un peu aussi, et révérence parler, de le voir refuser, l'année prochaine, la médaille de sauvetage, et dans deux ans les palmes... Rassurons-nous, d'ailleurs : avant deux ans, il aura sa rosette, et ce ne sera que stricte justice.
Pour Pierre Louys qui dut naître, lui, après la Commune, y a-t-il une croix mieux méritée, mieux accueillie, et que l'on eût plus attendue que la sienne ?' Depuis des années, la gloire charmante de celui qui sema par le monde les Chansons de Bilitis, Aphrodite, la Femme et le Pantin, Sanguines, bruit à chaque promotion sur toutes les lèvres. Parmi tous les littérateurs des générations qui l'accompagnent ou le suivent, je ne sache pas qu'il en soit un seul dont il eût été légitime de voir le nom passer avant celui-là sur la « liste rouge ». Une telle bonne nouvelle, seulement trop tardive, doit offenser les barbares : je l'espère du moins. Mais c'est fête parmi les autres, et Pierre Louys, écrivain exquis, et mieux encore, parfait et grand écrivain, peut compter ses amis qui, pour l'honneur des lettres françaises, sont légion.
Pierre Louys... Vous l'avez tous lu, n'est-il pas vrai ? Vous avez tous écouté la fine, la suave musique de ses phrases discrètes et cadencées, tous respires les parfums de Gallistô et de Tryphéra, de Myrtis et de
Conchita. Mais l'auteur lui-même, vous ne le connaissez pas, vous ne l'avez jamais vu. Il ne figure pas dans les dioramas de Sem et de Roubille, il ne fait point de visites éperdues ça et là. Non, sa vie est studieuse et secrète, et jolie. Il la coule dans sa bibliothèque, parmi ses beaux et innombrables livres. Il s'intéresse fiévreusement, voluptueusement, à de subtils problèmes d'érudition et de bibliophilie. Il sait du grec. Et d'ailleurs, il sait un peu de tout, et notamment plus d'un mystère touchant l'âme obscure et la tendre chair des femmes, que celles-ci aient vécu dans Athènes ou Alexandrie, avant l'erreur galiléenne, ou en Espagne à cette heure même, et voire à Paris, tout près de vous, de nous....
Néanmoins c'est une Bilitis ou une Chrysis qu'il aura le plus diligemment choyées. Il leur donna vraiment la vie, à force de science, d'adresse et d'amour. Et puisque aussi bien nous parlons de Bilitis, il serait coupable d'oublier cette boutade impatiente d'un professeur de rhétorique qui, tolérant mal tout le bruit mené naguère autour des fameuses Chansons, s'écria devant ses élèves : « Eh ! messieurs, voilà bien du tapage fait par les journalistes au sujet de quelques vers grecs, et de cette insignifiante Bilitis, que nous avions tous négligée jusqu'ici !.... »
Dans la première églogue de Virgile, le berger Mélibée se plaint en vers harmonieux d'être maltraité par
l'Etat. Notre Pierre Louys, grâce à M. Doumergue, ne poussera point de ces mélodieux gémissements, et les ministres de la République l'emportent bien sur César lorsque, loin de persécuter le plus impeccable de nos « magiciens es lettres », ils l'honorent au contraire et lui rendent l'hommage qui convient.
Ils savent en effet qu'avec Anatole France, Maurice Barrés ou Jules Renard, Pierre Louys est l'un des plus miraculeux ouvriers en langage français dont nous puissions nous enorgueillir aujourd'hui. Et même écrit-il une langue plus pure encore, si peutêtre elle a moins d'éclat. Ils savent que nul mieux que lui ne s'entend à choisir, sans qu'il y paraisse, l'épithète exacte entre toutes, à user avec un goût raffiné des ressources infinies de notre syntaxe, à filer une anecdote, à composer une nouvelle, à tourner un article, à faire chatoyer un plus long récit...
Ils savent tout cela, aujourd'hui, les ministres.- Mais il y a belle lurette que nous ne l'ignorons pas, nous autres : et c'est au lendemain même d'Aphrodite qu'à défaut du ruban rouge, nous avons du moins cueilli pour Pierre Louys
Les belles feuilles toujours vertes Qui gardent les noms de vieillir.
23 mai 1910.
Le grand écrivain Jules Renard est mort.
Je ne puis songer à écrire une étude sur le talent de Jules Renard, ni même à esquisser son portrait. Le temps me fait défaut. La place me manque également. Bien des pages seraient nécessaires pour essayer seulement de fixer quelques traits, de cette inoubliable figure. Et puis, il me faut bien le dire, je n'en ai pas le courage. Cette mort me fait trop de peine. Le craj'on me tremblerait dans la main. On ne va lire ici que quelques mots, quelques souvenirs. Ceux qui ont connu Jules Renard, ceux qui ont eu l'honneur de mériter son amitié, comprendront bien que l'on n'a pas les idées nettes, au lendemain de sa mort, et qu'au moment de composer un article sur un tel sujet, le cœur se serre et les yeux se détournent.
Je serais bien surpris si, dans toutes les chroniques consacrées dorénavant à la mémoire de Jules Renard,
du moins par ceux qui l'ont approché, la note dominante n'était pas le respect. Un tel homme, en effet, eut de quoi étonner, déconcerter, et peut-être humilier quiconque vit dans ce Paris charmant et facile, quiconque est mêlé à notre monde littéraire où les mœurs sont aimables et souriantes, où l'on se prête pour un souper, où l'on se loue à bail pour un prix, où l'on s'oublie pour un fauteuil, et où l'on se dérange pour une croix.
Quel est celui d'entre nous qui, un jour, après avoir jeté sa signature au bas d'un papier quelconque, fabriqué tant bien que mal, n'a point cependant plié son ouvrage et ne l'a mis sous enveloppe en murmurant : « Bah ! tant pis ! Si le journal n'en est pas content, il le dira. Je me rattraperai la prochaine fois. Touchons toujours l'argent... Et si le public n'achète pas mon bouquin, eh bien ! j'en ferai d'autres. Ne nous frappons pas. » Quel est l'auteur dramatique qui, çà et là, n'a laissé aller son dialogue, si faible l'eût-il jugé ? Existe-t-il un écrivain, dramaturge ou romancier, critique ou historien, chroniqueur ou poète, qui ne puisse se reprocher en toute sa vie une négligence, un bluff, un remplissage, un trompel'œil, une cheville, une paresse, une mauvaise excuse ?
Or, il y en eut un, oui, et ce fut Jules Renard. Je ne veux pas prétendre que tout ce qu'il imprima fut parfait. Lui-même, notre pauvre grand ami, eût été très content, très flatté, si on lui eût lancé à la tête
une louange pareille. Il les supportait bien. Mais son œil rond et noir vous eût en même temps percé comme une balle de fusil, et, sans rire, il se fût bien moqué de vous : car son goût littéraire était exquis, et il savait mieux que personne la valeur de la moindre de ses lignes. Mais, du moins, il ne tomba jamais de sa plume une seule page, une seule phrase, un seul mot, auxquels il n'eût longuement songé, dont il n'eût pesé le prix et l'opportunité, ni surtout qui ne fussent l'expression d'une chose vue, rencontrée, sentie, éprouvée, vraie, indiscutablement, irrésistiblement, terriblement ou adorablement vraie. Jules Renard ne fut pas seulement un artiste aux scrupules inouïs, presque maladifs, et peut-être uniques dans toute notre littérature contemporaine. Il fut aussi — quelle merveille ! — un artiste, et mieux encore, il fut un homme qui n'a jamais menti.
Je sais, je sais le prestige et l'ensorcellement de l'imagination, du rêve,du chant qui trompe et caresse. Je ne m'avise point de comparer ceci et cela, je ne fais pas de critique littéraire. J'évoque seulement des souvenirs, encore une fois, et crois toujours entendre cette voix inquiète et grave qui nous disait souvent : « Non, ceci n'est pas sincère, ceci est impur. » Venant d'un tel poète qui, de ses doigts délicats, avait su faire vivre les bêtes, frissonner les feuilles, courir la rivière, luire la lune et passer les nuages au ciel, venant de celui qui anima le tendre et farouche Poil
de Carotte, et enferma toute la douleur humaine dans l'âme obscure de Ragotte, un tel jugement ressemblait à un cri de la conscience.
La conscience 1 Ah ! c'est ce mot-là dont il faut se servir chaque fois que l'on parlera de Jules Renard. Qu'est-ce que nous en faisons, nous autres, de notre conscience, à travers les couloirs de théâtres et les salons littéraires ? Où la cachons-nous, exigeante et fine qu'elle est devenue chez quiconque a compris un jour la beauté, alors que la vie s'en va si séduisante, si aisée, si jolie, quand les moyens de parvenir nous apparaissent innombrables, et les lâchetés ellesmêmes souvent non dépourvues de grâce ?
Cependant, il y avait Jules Renard. Nous qui étions ses amis, nous allions parfois le trouver dans son très petit cabinet de travail. Il nous y attendait, assis à son bureau, en robe de chambre le plus souvent, une couverture sur les genoux, une calotte de soie sur la tête. Autour de lui régnait une atmosphère de sagesse, de noblesse, de mépris envers les choses méprisables, de dédain pour la niaiserie, d'indifférence pour les sujets qui n'importent ni à l'honnête homme, ni à l'artiste. Une femme admirable se trouvait là, qui l'entourait de soins minutieux, habiles et charmants. C'était comme un autre monde, un autre temps. Jules Renard nous exhortait, par ses conseils et par son propre exemple, à nous tenir au-dessus des petites ambitions médiocres, ou en tout cas loin
d'elles. Il nous disait de bêcher loyalement et obstinément chacun dans notre vigne, en levant seulement la tête pour regarder virer les hirondelles, et voir s'il n'y avait pas trop de pauvres sur la route...
N'en concluez pas que Jules Renard eût pontifié,ni qu'il eût joué les patriarches. Non, il avait seulement l'âme un peu sombre, très rigide et très fière. Mais il avait aussi beaucoup d'esprit, du plus redoutable, ne l'oublions pas. Celui qu'il avait surnommé dans son œuvre Eloi, et qui symbolisait, qui représentait « l'homme de lettres », n'était jamais loin. Or, Eloi mordait au sang, quelquefois. Il fallait prendre bien garde, pour peu que l'on eût dit une sottise, ou commis une page chétive, ou fait un vilain geste. Eloi veillait. Eloi vous regardait de ces yeux fixes et perçants, que la gravure et l'image ont popularisés dans Paris, ces yeux terribles auxquels rien n'échappait. Et gare aux maladroits, gare aux mufles, gare aux esprits mesquins, intéressés ou barbares ! Il ne germait pas que des coquecigrues baroques ou ravissantes sous le crâne légendairement bizarre et bossue d'Eloi. Il 3^ poussait aussi de dures épines, à l'abri desquelles nul ne pouvait se dire.
Mais Eloi, dès le lendemain, s'effaçait devant un Jules Renard affectueux, sensible, presque paternel, qui tremblait à l'idée de peiner qui que ce fût. Ce Renard-là, tout le monde ne l'a pas connu. Il n'était pas toujours accessible. Mais ceux qui l'ont senti pal-
piter et trembler sous l'écorce d'Eloi ne l'oublieront jamais. Et les mots me manquent pour exprimer publiquement tout leur chagrin.
Enfin, ajoutons-le, et proclamons-le bien haut : c'est un poète, et un grand poète que nous avons perdu. Qui donc a mieux que Jules Renard dépeint les moments les plus doux du jour et de la nuit, un lever de soleil, le soir qui naît, une averse sur la rivière, un petit bois, les champs. blancs de soleil, le clair de lune ? Vous rappelez-vous sa basse-cour, sa prairie, les oiseaux variés qu'il nous lâcha devant les yeux, son papillon, ses chiens, sa bergerie ?
Ce ne fut point par à peu près, ni en tâtonnant, qu'il a prêté vie à tout cet univers. Il ne lui fallut ni la cadence des strophes, ni tout un magasin d'accessoires. Non pas. Jules Renard était plus difficile. Sans aucune aide, sans éclairage théâtral ni lanterne magique, mais en plein jour, et en n'usant que de petits mots bien simples, il s'approchait des fleurs les plus fragiles ou de la plus insaisissable des alouettes, et il cueillait le parfum de l'une, ou prenait au filet la chanson de l'autre... Et nous recevions cela tout frais de la Nièvre, un beau matin. Il y ajoutait un sourire, quelquefois.
Un jour, ce poète s'est penché sur lui-même : il retrouva dans son enfance des souvenirs encore vivaces et cuisants, et nous eûmes Poil de Carotte. Une autre fois, il vit pleurer une vieille paysanne qui
venait de perdre son enfant : et ce fut Ragotte. D'autres fois encore, cet hommes des bois nous avait parlé d'amour : c'était au temps du Plaisir de rompre, du Pain de ménage..,.
C'est un tel écrivain que la mort a fauché. Son prestige était grand parmi les lettrés, et grand aussi son crédit auprès du public. On lui fera dans la presse de belles funérailles.
Mais ses amis -surtout qui connurent mieux encore que son talent, son cœur, tout son cœur, toute son âme ardue et délicieuse, ceux-là le pleurent sincèrement. C'est là sans doute l'enterrement qu'il eût choisi.