BILLET A CLIT ANDRE
Dorimon, en 1639, il répond à son valet Briguelle qui gémit de quitter père et mère :
« Ah ! grossier, tes parents sont par toute la terre, En Allemagne, en Flandre, en France, en Angleterre, Même dans la Turquie et dedans le Japon »
Ce sont là des opinions qui sont depuis lors entrées dans le commerce, et se trouvent aujourd'hui pourries. Mais sous le Grand Roi, elles avaient bonne grâce. Et je ne sache pas que don Juan eût manqué d'allure, ni de ce ton qui peut séduire.
Imite-le, aimable Clitandre, et cesse parfois de soupirer : il faut nous dire aussi ton sentiment sur les choses de ce temps. Nous en sommes très curieux. Et puis, en somme, c'est ton métier.
On parle toujours de progrès. Il ne se passe point de semaine que l'on ne nous invente quelque machine nouvelle, quelque moyen jusqu'ici inconnu d'augmenter notre confortable, quelque ingénieux poste administratif auquel nul ne songeait, quelque impôt plus joli qui nous manquait encore. On travaille à notre bonheur avec une merveilleuse application. Mais on n'améliore guère les mœurs publiques, et nous sommes, en vérité, sur ce point-là, d'une sauvagerie tout à fait humiliante.
Ainsi, qu'y a-t-il de plus choquant que tout ce qui suit chez nous la mort, enterrements, deuils, visites de condoléances, billets de faire part, et autres coutumes singulières et pénibles,encore que respectables. Nous en agissons en ces tristes circonstances tout à fait comme des hommes du moyen-âge, des Barbares vaniteux ou des nègres d'Afrique.
Le deuil, d'abord ! Quelle exagération, quelle mas-
carade d'un goût plus que douteux, si l'on n'est pas réellement afîecté par la disparition de celui que l'on a perdu! Et, si l'on en souffre en réalité, quel manque de pudeur, de dignité ! Ecrire ainsi sur son chapeau au moyen de cet horrible crêpe : « Regardez, regardez tous comme j'ai du chagrin !.... » Est-ce une attitude bien convenable, vraiment, pour qui se sent l'âme en détresse et le cœur brisé ?
Et les enterrements ! Quelles indécentes cérémonies ! Assurément, l'apparat des messes funèbres, les chants, les graves paroles de l'officiant, tout cela émeut, touche, invite au souvenir, à la peuie, au respect. Que l'on s'en tienne là, et le plus délicat ne saurait rien reprendre à ces pompes ' traditionnelles, qui ne vont ni sans bienséance, ni sans beauté.
Mais après l'absoute, qu'arrive-t-il ? Le défilé, l'horrible défilé des indifférents qui, grossièrement mêlés auK vrais amis, s'en viennent, en faisant une odieuse grimace d'apitoiement, serrer la main des malheureux patients, des malheureux torturés, dont les pauvres larmes sont offertes en spectacle, les sanglots écoutés, guettés... Au cimetière, l'importune théorie se forme de nouveau, défile encore... Et, sitôt que tout est terminé, écoutez les propos qui s'échangent : « Avez-vous vu le père ?... Oh ! pour moi, le frère était plus frappé, je vous assure... Le fils, lui, faisait peine, il était blanc, et il sanglotait.... » On parle du
spectacle, quoi ! On le juge et on l'apprécie. C'est monstrueux.
Et puis, qu'est-ce que tous ces parents obscurs, qui fondent comme des corbeaux sur les maisons en deuil, et prennent alors la place des meilleurs amis, des amis de vingt ans, des amis de toujours ? Et, qu'est-ce que ces communiqués absurdes par lesquels quarante arrière-cousins de province vous font part de la mort d'un parent qu'ils connaissaient à peine ? N'avezvous jamais reçu de ces papiers encadrés de noir où la famille n'avait pas craint de mentionner, en toutes lettres, après les oncles, neveux, nièces, cousins, etc., les cousins à la mode de Bretagne ?... Il faudrait éviter un certain comique, tout de même, quand il s'agit d'une lettre de deuil.
Mais enfin, l'on pourra répondre, et avec raison certes, que ce sont là des usages séculaires, et par conséquent vénérables. Sans aucun doute. De quelle meilleure manière, en outre, témoigner sa déférence envers autrui, sinon par quelque démarche courtoise, telle que de se rendre aux enterrements qui le touchent. Et si l'on s'y rend par courtoisie, n'est-il pas juste que l'on souhaite d'y être vu ? Donc, admettons le défilé funèbre. Soit. D'un autre côté, il faut bien envoyer des faire-part, et comment choisir parmi le peuple des cousins ? Le mort ne s'en soucie guère, et l'on fâcherait les vivants. En effet... Quant à la tradition des vêtements de deuil, elle remonte aux temps
pré-homériques. D'accord... Bref, il n'y a qu'à se soumettre à ces coutumes universellement acceptées ? Bien entendu !
Passons donc condamnation sur les enterrements pour ainsi dire privés. C'est affaire de goût que de s'y bien conduire, M. le maire de Collobrières, près de Toulon, adonné, le 17 février 1910, une leçon de tenue à toute la France,en publiant dans sa commune l'arrêté suivant : « Considérant... que l'habitude prise par des groupes de femmes de stationner sur le passage d'un enterrement, comme pour un spectacle de réjouissance ou de fête, constitue un spectacle inconvenant,... arrête : il est désormais interdit de stationner, en groupes, sur le passage d'un cortège funèbre. » A la bonne heure !
Seulement lorsque dans les enterrements de notabilités, dans les enterrements dont nous dirons qu'ils sont publics, on entend des messieurs prononcer au cimetière d'étranges discours, malgré la pluie, lèvent ou le froid, malgré le ridicule, il faut bien l'avouer, de ces voix grêles ou nasillardes troublant si mal à propos le silence des tombes ; lorsque des photographes sont là, objectifs en main, pour clicher la scène que les magazines reproduiront par milliers, livrant brutalement à la curiosité publique la douleur d'une épouse ou d'un fils — ah ! ce ne sont plus des traditions augustes ni d'antiques usages qui justifient ces vilaines mœurs, toutes modernes, cette fois, nées d'hier, et nées à
Chicago peut-être, chez les parvenus et les marchands de porcs, mais bien déplacées et bien hideuses chez nous, Latins élégants et Français pleins de tact I
Un enterrement représenté au cinématographe ! Les larmes d'un fils leproduites dans un périodique à gros tirage ! Feu Behanzin lui-même, quand il régnait, eût-il toléré ces scandales chez lui ? Et pourtant, nous avons vu cela tout récemment, hélas 1 à Paris même.
Et l'indiscrétion des journaux, quoi de plus déplacé ?... Non qu'il ne faille publier des articles sur nos morts illustres : au contraire, on ne leur rendra jamais assez d'honneurs. Quand un grand poète ou un grand comédien viennent à disparaître, tous les journaux de Paris devraient pendant deux jours être entièrement consacrés à rappeler et à glorifier l'œuvre de l'un, et tous les théâtres devraient un soir faire relâche en souvenir de l'autre. Mais que des journalistes rendent compte de l'enterrement sensationnel comme d'une journée de courses, qu'ils notent l'attitude ou les propos de ceux que le deuil atteint atrocement — certes, ces journalistes ont bien raison de s'y efforcer, et avec talent, puisque c'est leur métier, comme les journaux n'ont pas tort de publier ces informations, vu que l'actualité l'exige ; toutefois, il est fâcheux qu'en l'état présent de nos mœurs, la bienséance ne puisse, devant la mort, l'emporter sur l'actualité.
La bienséance, d'ailleurs, qui s'en soucie ? S'agit-il d'honorer un mort, on ne cherchera pas à prononcer l'éloge simple, noble, précis, ému, sans éloquence, sans fracas, ni fatras, qui convient. Bien loin de là, le moindre reporter se croit tenu de faire du style devant le pauvre cercueil, et de lancer à tous les échos sa triviale oraison funèbre. Dans les lettres de condoléances, d'autre part, vous savez les fades et sanglotants lieux communs dont, au moindre deuil, on est offensé....
Trop de larmes, trop de larmes I La France s'attendrit excessivement. Un peu plus de retenue siérait à la douleur publique : elle ne nous en toucherait que davantage.
Cependant, il y a une mesure à garder, c'est certain. Chamfort conte qu'une jeune veuve étonna jadis et la cour et la ville par les marques incroyables de son chagrin. Elle voulait mourir, s'écriait-elle, ou s'ensevelir au couvent. Un bon abbé de ses amis s'en fut, peu de jours après, visiter cette malheureuse. Il la trouva qui jouait aux cartes, chez elle, avec un joli cavalier, devant un souper servi.
« — Ah ! que voulez-vous ! fit la dame en riant, que voulez-vous, monsieur l'abbé ! J'ai joué ma douleur contre monsieur, et je l'ai perdue !.... »
Assurément, tant de légèreté ne vaut rien... Mais trop de lourdeur ne vaut pas grand chose non plus. Cela ne trompe personne. Et cela n'émeut pas.
Parlons des bigotes et de la bigoterie. Ou plutôt, pa'rlons du cléricalisme et de l'anticléricalisme, c'est bien plus simple.
Nulle autre question ne revient plus souvent dans notre pays, et elle durera longtemps encore. Tantôt une loi récente ou quelque incident la font passer à l'état de crise ; tantôt un livre, une pièce, une interview, un article ou une période électorale la raniment et la précisent. Un jour, une nouvelle œuvre de Jules Renard, la Bigote, réveilla le curé qui dort. Disputons un peu là-dessus, le sujet en vaut la peine.
Entendons bien toutefois que ce n'est point la pièce même de Jules Renard qui se trouve en cause. Ce serait par pure satisfaction personnelle que l'on saisirait seulement au passage l'occasion de nommer, une fois de plus, Jules Renard l'un des princes de notre littérature contemporaine. Mais il ne s'agit pas de critique dramatique. La Bigote remit face à face,
encore un coup, les cléricaux et les anticléricaux. Cela donne à réfléchir : et nous prenons cette liberté.
Etre ce qu'on appelle « clérical », — nous n'écrivons pas « religieux » — on a beau sourire ou froncer le sourcil, selon l'humeur dont on se trouve, être « clérical », cela ne laisse pas de sembler, en somme, séduisant. Car ce que l'on nomme ainsi par à peu près, ne croyez pas que ce soit précisément un ami des prêtres. Non, du tout, et l'on songerait plutôt, dès qu'on prononce ce mot sans trop y insister, à une sorte d'homme de goût, paisible, discret, poli, très attaché aux traditions, qui sait apprécier un joli portail d'église, s'il a des lettres, et dînera volontiers avec l'évêque, pour peu que celui-ci l'invite. Pour le distrait, pour l'indifférent, un clérical n'est pas plus méchant que cela.
Mais appuyez-vous sur le mot, le détachez-vous d'une certaine façon plus agressive ou plus sentencieuse ? Alors, voici la politique. Ici, nous nous récusons. Pour être justes, ceux qui n'aiment point les cléricaux leur pardonnent peut-être un peu, parce que ceux-ci sont en général bons patriotes ; et d'autre part, ceux qui les aiment consentiront sans doute à reconnaître que Pie X est un pape à coup sûr vénérable, mais bien entreprenant. D'ailleurs, qui est juste ? Personne. Et tant mieux, car l'injustice est le sel de la vie.
Si nous passons à la vie quotidienne, à la vie de
société, ah ! cette fois, le ton change, et nous trouvons que M. Lepic a très raison parfois,... Nous ne savons pas bien ce qui se passe au village. Mais dans la société riche, ou presque riche, il y a des hommes et des femmes, surtout des femmes, qui sont d'un orgueil et d'une sottise presque invraisemblables. Ou plutôt, ce n'est pas tant sottise, qu'étroitesse d'idées, entêtement pusillanime, manque d'information, obsti nation d'aveugle. Elles ne lisent pas, ne questionnent pas, ne s'éclairent pas, ne s'inquiètent pas, croient que le monde est borné aux cinquante personnes qu'elles fréquentent, et pour un peu, ne sauraient même pas si Gambetta est mort, ou demanderaient si l'on peut saluer ou non Mme de Païva.
Ces têtes d'une nullité qui effraie, ces cervelles qui n'ont jamais réfléchi, ni comparé, ni rien appris, ces crânes de mannequins se montrent avec cela d'une vanité, d'une suffisance, d'une arrogance ! Elles jugent, elles prononcent sans appel : « Ceci est bien, ceci est mal. » Nobles pensées, formulées en une seconde, et allez donc ! Les plus belles intelligences, les plus nobles et délicates consciences mettront deux jours à se former une opinion sur un fait ou sur une personne, que ces femmes incultes règlent, elles, à l'instant même. Aussi va-t-il de soi que ces étourdies, ivres d'orgueil et de certitude, n'éprouvent jamais l'ombre d'un doute et ne contrôlent rien : de là à accueillir les plus atroces calomnies sans sourciller et
sans le moindre scrupule, de là à s'en faire l'écho, il n'y a qu'un pas ; elles n'hésitent guère, vous penses bien.
Ajoutons que les femmes — et certains hommes — dont il est question ne répugnent pas trop le plus souvent, à s'avilir devant l'argent. Les question d'héritage ou de dot les jettent hors d'elles mêmes. On a cité de ces mères capables de marier sciemment leurs filles à des tuberculeux, à des alcooliques ou à des fous, s'ils ont des millions. Elles s'illusionnent, elles se disent : « Mais non, il n'est pas malade, ce n'est pas héréditaire, il guérira. » Cela est admis, béni par l'église, c'est le « beau mariage »....
Or ces femmes et ces hommes se rencontrent volontiers, et souvent, dans ce qu'on nomme ia bonne société, bien cléricale. Oui, sans doute, M. Lepic, sans doute... Mais est-ce parce qu'elle est cléricale, ou parce qu'elle est riche depuis quelque temps, et corrompue par deux ou trois générations d'orgueil bourgeois et la bêtise particulière aux désœuvrés ? Il serait bien extraordinaire, vraiment, que les prêtres chargés d'enseigner l'humilité, l'indulgence, la charité et le détachement des richesses, y parvinssent aussi mal !
Vous croyez certainement que c'est la bigoterie qui rend certaines personnes si orgueilleuses, si niaisement satisfaites d'elles et des leurs, et qui les irrite à ce point envers rimperfeciiou d'autrui ". Que non
pas ! c'est parce qu'elles ont de vilaines âmes, parce qu'elles sont nées pourvues d'une plate et pauvre nature, parce qu'elles n'ont pas eu la santé, la générosité, la beauté qu'il fallait pour monter d'un degré. Et elles se sont jetées dans la bigoterie par paresse de cœur et débilité d'esprit.
Et si l'on supposait que les prêtres, du moins les plus intelligents d'entre eux, souffrent infiniment de voir ainsi venir à eux tant d'esprits mesquins et de caractères bas ? Pourquoi non, après tout....
Pour modifier son caractère, si peu que ce soit, pour atténuer seulement les ressauts, les caprices, les furies, les veuleries et les vilenies de la bête que nous portons en nous, il faut un effort inouï d'intelligence. Les sottes ne peuvent ni ne pourront jamais s'améliorer. Or si la vraie et pure croyante mérite tout le respect d'un sage, vous savez bien par contre que ce qu'on nomme une bigote, c'est la niaiserie même. N'attendez donc pas qu'elle comprenne rien de délicat et d'élevé. N'espérez pas qu'elle changera, fût-ce d'un quart de nuance.
Retirez à votre femme son curé, monsieur Lepic, et elle n'en sera pas plus fine. Ce qu'il fallait, c'était ne pas épouser Mme Lepic. Laissez-lui donc son directeur, cela n'y fera, comme on dit, ni chaud ni froid.
SOUVENIRS DE COLLÈGE A Mgr. Turixaz. — A Mgr. Aulard
Je me féliciterai tout d'abord qu'il me soit permis de vous restituer enfin vos titres de courtoisie. Jusqu'à ces dernières années, quiconque se disait le déférent ami des lois, ne se fût jamais avisé de vous appeler, ni l'un, ni l'autre, « monseigneur ». Avant la séparation, qu'étiez-vous, en effet, sinon deux fonctionnaires, éminents à coup sûr et considérables, mais enfin fonctionnaires, ni plus, ni moins : et, comme tels, l'Etat devait seulement vous donner du '( monsieur )). Il n'y aurait, avouons-le, ni élégance, ni dignité, à ce que la République seigneurisât inopinément et par son bon plaisir l'un des siens. Il eût donc semblé factieux de vous rendre en ce temps-là quelque honneur spécial, que l'on eût jugé sans faute tendancieux : aussi m'en fussé-je bien gardé.
Mais il n'en va plus de même aujourd'hui. La loi
de séparation a fait de vous deux simples citoyens. Vous ne représentez plus officiellement, vous, monseigneur Turinaz, l'église catholique dans le diocèse de Nancy, ni vous, monseigneur Aulard, l'église jacobine dans le diocèse de la Sorbonne, puisqu'il n'existe plus d'églises au regard de l'Etat, qui désormais les ignore, et n'accrédite auprès de lui nul de leurs dignitaires. Par conséquent, on ne risque maintenant en aucune manière de froisser les gouvernants, ni de donner l'éveil au législateur en vous appelant de la façon qui nous convient. Rien ne s'oppose à ce que dans le privé, pour témoigner de mon respect, et par un procédé de haute amabilité, je vous applique la dénomination attachée jadis à l'épiscopat. Cela n'a plus la moindre importance. « Monseigneur » ne peut prétendre dorénavant annoncer une fonction. Mais on y reconnaît une politesse, licite à présent. Vous souffrirez que je vous la fasse.
Quant aux raisons qui m'auront poussé à vous choisir dans le haut clergé de nos deux églises, de préférence à tant d'autres prélats non moins connus, elles sont toutes à votre grand honneur. Ne passezvous point, l'un et l'autre, pour les plus notoires, les plus fameux, nous diiions presque les plus populaires parmi nos souverains directeurs de conscience ? Est-il un seul historien de la Révolution, un seul auteur de manuel scolaire, un seul membre d'une société savante, un seul candidat au doctorat, ou
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même à la licence, au diplôme de l'Ecole des Chartes et voire au baccalauréat, qui ne songe à vous avec un superstitieux effroi, monseigneur Aulard ? Vous régnez en maître sur l'époque révolutionnaire et sur ses innombrables colonies. Vous y prononcez sans appel touchant le schisme et l'orthodoxie. Vous y êtes le souverain pasteur des âmes, et les journalistes du boulevard eux-mêmes ont fini par se soumettre à vous. On dit que chaque matin ils assiègent votre porte pour implorer des interviews :' mais ce n'est peut-être là qu'un trait de la Légende dorée qui — déjà ! — s'est attachée à votre nom.
Pour vous, monseigneur Turinaz, chacun sait avec quelle fougue et quelle énergie vous avez toujours mené le combat. Un soir, modeste fusilier — hélas ! de réserve — à Nancy, il me fut à moi-même donné de voir des manifestants gesticuler et pousser des cris affreux sous les fenêtres du palais épiscopal que vous occupiez alors sur la place Stanislas. Palsambleu, monseigneur, la magnifique sérénade ! Les gaillards n'y allaient pas sans entrain. C'est à ces clameurs que la gloire se connaît. La vôtre rayonnait en ce soir de bataille. Il m'en souvient si bien encore, que je cite fort naturellement l'archevêque de Nancy dès que je cherche quelque exemple illustre dans la prélature. Les réservistes sont ainsi : ils rappellent jusqu'à la lassitude ce qu'ils ont vu durant leurs campagnes.
Or, il semble que ron se soit extraordinairement agité, cette année, dans les deux" églises, la laïque et la religieuse, OÙ font si justement autorité Vos Grandeurs. Quelle terrible bataille à propos de quelques petits bouquins destinés aux écoles primaires ! Que de discours et d'arguments redoutables pour une question de principes !... Mais, mon Dieu, cela n'a presque pas d'importance, un livre de classe. Quand ils seraient plus ou moins bien faits, plus ou moins impartiaux ! Il faut songer à la façon dont seize élèves sur vingt les lisent, leurs manuels scolaires. Ce n'est pas cela qui les intéresse, mais les billes, le football, ou les romans, ou le café-concert — et puis les opinions du papa.
On n'y songe pas assez, au papa. Mais il est là, chaque soir, devant l'enfant ou le petit jeune homme ; il apparaît au dîner, sous la lampe, séduisant, prestigieux, émouvant, quand il exprime ses idées, révolutionnaires ou traditionnelles, peu importe. Tout l'amour filial des gosses émerveillés pèse sur leurs esprits, dans les minutes augustes où le père se fâche à propos de l'impôt sur le revenu, qu'il soit pour ou qu'il soit contre, ou au sujet de la peine de mort, ou que sais-je 1....
Parfois aussi, c'est le contraire qui se produit. L'enfant est né révolté, il a eu la chance de venir au monde avec un esprit assez curieux, assez généreux et assez hardi pour se sentir malgré lui indépendant, et bientôt rebelle : et alors le père ne peut rien exprimer qui ne soit aussitôt pesé, critiqué, rejeté. La rancune contre tels ou tels châtiments antérieurs, s'en vient fortifier la résistance dans ces petites cervelles. Et voilà oîi se livrent de beaux combats intellectuels dans ces jeunes têtes, à la bonne heure !
Puis, il y a les cousins rivaux, l'oncle adoré ou détesté qui professe des opinions subversives. On s'en va-t-en guerre chaque dimanche soir, lorsqu'on se rend chez la grand'mère ou la grand'tante pour le dîner de famille... Ah ! comparés à ces conflits-là, à ces débats de pensée, si âprement et passionnément secondés par les mouvements du cœur et de la sensibilité, que deviennent les pauvres, maigres et sèches idées proposées par le maître en classe — ^ et d'abord on ne l'écoute pas, le maître, en classe, voilà ce que tout le monde oublie, — ou bien ofîertes au regard languissant de l'élève dans le livre scolaire — car, à moins qu'il ne s'agisse d'une histoire de bataille ou d'un trait de mœurs, l'enfant ne lit son manuel d'étude qu'en pensant à toute autre chose, il faut avouer cela aussi.
Il faut tout avouer, il faut être franc. On discute à la Chambre et dans les journaux, comme si les
ouvrages destinés aux gamins des écoles ou des lycées devaient produire sur eux un efîet immense et définitif, comme s'ils les lisaient scrupuleusement, en prenant des notes et en méditant, et comme si la parole des maîtres était capable de bouleverser à tout jamais ces consciences puériles.
Il en serait ainsi, oui, si les élèves se montraient attentifs, soumis, diligents et remplis de bonne volonté sur les bancs de l'école ou du collège. Dans les discussions de pédagogie, il y a toujours une sorte de convention que l'on lespecle : on affecte de se figurer que l'écolier est, en principe, un bon élève, et non seulement un bon élève, mais encore un élève zélé, sérieux, bienveillant pour la parole du maître, et sage enfin comme une image, ou plutôt comme sur une image d'Epinal.
Mais c'est tout le contraire qui arrive. Le bon élève est exceptionnel, et ne représente qu'une infime minorité. En réalité, les enfants ne pensent, n'aspirent qu'à s'amuser et qu'à s'évader de la classe. Ils rêvent tant qu'ils peuvent, les pauvres petits, ils se livrent à de folles et admirables débauches d'imagination, pendant que le maître les entretient là-bas, dans sa chaire, de choses vagues et pour eux sans nul intérêt. Dans ces conditions, en quoi importent-ils, les fades et vains discours du maître touchant la morale, le civisme, Dieu ou les droits de l'homme : si vous croyez que les gosses écoutent tout çà ! Ils y pense-
ront plus tard, dans les parlottes du cabaret ou des cafés d'étudiants. Pour l'instant, ils sont à vingt mille lieues sous les mers avec Jules Verne, dans la pampa avec Gustave Aymard, sur les traces d'Arsène Lupin avec Maurice Leblanc, au square où ils ont une partie de barres qui les attend, face à face avec le camarade exécré auquel ils ont déclaré la vendetta...
Je ne puis évoquer sans tendresse les étonnantes songeries de guerre et d'aventures auxquelles je m'abandonnais si doucement pendant les cours de chimie, d'allemand ou de géométrie, quand j'étais au lycée Condorcet. 0 paix charmante des explications grecques et des leçons d'algèbre ! C'est là que j'ai lu tout Paul Bourget. Jamais, non, jamais je n'y ai rien compris, à l'algèbre. Mais à quatorze ans, je connaissais de bout en bout Alexandre Dumas le père, et Alphonse Daudet, et les Contes de la Mère l'Oie, et Maupassant, et le Journal des Voyages tout entier. J'entendis avec transport mon voisin de classe — un « gommeux » — me parler non sans une extrême suffisance, de courses et d'actrices élégantes, cependant qu'un professeur insignifiant te commentait bien inutilement devant nous, harmonieux Virgile ! Et je puis dire que je me mis en selle pour la première fois, tandis qu'on nous dévoilait sans profit tes sonores
beautés, majestueux Bossuet, tant je m'intéressais passionnément alors aux récits hippiques et cynégétiques d'un autre prestigieux camarade qui montait à cheval en ses jours de congé, et qui même, ô griserie, ô délices invraisemblables, avait été parfois, s'il fallait l'en croire, jusqu'à suivre des chasses à courre !
Evidemment, il y a quelque différence entre l'école et le lycée : mais il n'en est guère entre les élèves qui les fréquentent ; les enfants se ressemblent, et tous, sans distinction, ou presque, songent à s'amuser, d'abord. La classe, voilà bien le dernier de leurs soucis ; "tout ce que l'on peut y dire, ou lire dans les manuels d'étude, autant en emporte le vent !
Dans ces conditions, qu'un livre soit plus ou moins adroitement rédigé, ou un maître plus ou moins partial, bah ! l'affaire n'a pas tant de gravité... Une faut pas trop se frapper. Il n'y a pas de quoi.
Toutefois, vous tenez, vous aimez à vous frapper, monseigneur Turinaz et monseigneur Aulard. Il y a la « question de principe », et cela, c'est terriblement grave !..,. Oui, sans doute aucun. Mais il y a aussi les gens d'esprit. Il y a les gens conciliants, paisibles, justes, et qui préfèrent la paix à la guerre... Ou bien alors tout aura donc étonnamment changé.
Car enfin — si l'on m'excuse de citer encore des souvenirs personnels, — rien n'était, je le jure, plus impartial que nos cours d'histoire, au lycée. Ceci remonte — quelle tristesse ! — à quelque vingt ans.
SOUA-ENIRS DE COLLÈGE 35
A travers les randonnées accomplies sur les traces de Bas-de-Cuir, derrière le feutre à plume de d'Arlagnan, le casque colonial de Tartarin, les enfants du capitaine Grant, le chariot de la reine Mab, et même — c'est une confession — le fiacre de M"^® Bovary ; dominant l'entretien toujours si savoureux de mon voisin de gauche, le « gommeux », et de mon voisin de droite, le centaure, surpassant même en intérêt les évolutions d'une mouche vagabonde ou le joli travail si patiemment accompli par un canif dans le bois d'un pupitre, la voix lointaine de mes professeurs'd'histoire m'est quelquefois parvenue. Pourvu qu'ils ne parlassent ni de traités, ni de diplomatie, pourvu qu'ils eussent narré des campagnes ou décrit la vie passée, je les écoutais par moments, et j'allais même, ne sachant plus que dessiner sur mon cahier de cours, jusqu'à prendre une ou deux notes.
Or, de quelle prudence, de quelle indomptable modération, de quelle furieuse équité ne témoignaient-ils pas, les braves gens ! Sincèrement, il me serait bien impossible de déclarer : « Celui-ci était un défenseur de la Révolution, cet autre un avocat de l'Eglise. » Le clérical parlait avec une héroïque impassibilité du Comité de Salut public ; l'anticlérical s'exprimait sans que bronchât un muscle de son visage, touchant les guerres de religion ou la croisade des Albigeois. Leurs commentaires se déroulaient, polis, habiles, dépourvus de toute âpreté, et comme
passés par un filtre. Je défie de me contredire quiconque fit ses études, il y a vingt ans, au lycée Condorcet : l'instruction que l'on y donnait était parfaitement neutre. Pendant quelque temps, vers la date où l'on fêtait le centenaire de la Révolution, un tel idéal d'enseignement fut atteint dans un lycée parisien. Soutiendra-t-on sans cesse que cela est impossible ?
J'entends bien, les professeurs de nos lycées et collèges ont eu loisir de méditer, d'apprendre à raisonner plus délicatement que les maîtres de nos écoles primaires. Ceux-ci, moins instruits, moins raffinés, se trouvent aussi moins bien préparés à goûter le charme presque sensuel de l'équité et les exquises voluptés de la conciliation.
Eh bien, soit, persuadons d'abord les maîtres d'écoles — des deux écoles — que la civilisation commence où s'arrête le parti pris, l'intolérance et les haines éternelles... Pour mieux les en convaincre et d'abord prêcher d'exemple, peut-être vous faudrait-il avant tout adoucir un peu vos âmes irritées et vos mandements redoutables, monseigneur Aulard et monseigneur Turinaz. Daignez songer davantage aux innombrables mauvais élèves, aux distraits, aux dissipés, que ni maîtres, ni livres, quels qu'ils soient, n'impressionnent guère. Loin de vous battre, comme au moyen-âge, pour un principe, travaillez d'accord — vous en serez quitte pour ne pas l'avouer — en
vue des solutions pratiques. Et puisse la mansuétude illuminer également et agréablement, dans l'avenir, Vos deux souriantes Grandeurs.