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UNE FAÇON D'ÉCRIRE L'HISTOIRE

Le mot « un historien » a beaucoup de prestige. On entend généralement par là quelque puits de science, comme on dit, doublé d'un homme outrageusement laborieux. Quant à l'impartialité de l'historien, il est admis qu'elle est farouche.

Fort bien. Seulement cette définition, ainsi que tant d'autres, apparaît au moindre examen comme enfantine, primaire, grandement fausse, d'ailleurs, et même assez ridicule. C'est une définition pour le petit Larousse, ou pour l'alphabet, à la lettre H.

Il y a trente-six façons d'écrire l'histoire, et bien de la variété parmi les historiens. Voulez-vous des noms propres ? Mais non ! impossible, chacun crierait à la calomnie. Qui ne sait qu'on ne peut se montrer « précis )) dès qu'on a la plume en main ? Mettons honnêtement des pseudonymes : on les percera sans peine.

Et tout d'abord, voici Brutus, « l'historien de

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gauche ». C'est lui-même qui a l'aplomb de se nommer ainsi, en toutes lettres. Que l'on juge d'après cela son impartialité ! Celui-là travaille seize heures par jour. C'est un saint laïque, et qui veut être obligatoire. Il s'est fixé dans la vie deux buts : démontrer péremptoirement, à l'aide de documents inédits, que la Terreur et la Commune sont les deux plus grandes dates de l'histoire de France, et faire réformer l'orthographe. Brutus se croit bien vu en haut lieu. Pourtant il ne l'est plus tant qu'il pense. Mais laissons-le publier, sur chaque événement, la moitié des textes. L'autre moitié sera pour Basile, l'historien de droite, qui ne travaille pas tout à fait autant que Brutus, parce qu'il dîne davantage en ville, mais qui n'est pas, en revanche, moins obstiné, puisqu'il veut à toute force prouver que jamais l'Etat ne put vivre sans l'Eglise. Seulement Basile, lui, ne s'intitule pas publiquement historien de droite. Il se décerne seulement l'épithète de « savant intègre ». Qu'il le soit

tant qu'il veut !

Il y a encore Simon, le parasite, qui ramasse les restes, vit de la desserte, pond des études d'après les li\Tes des autres, et des articles sur des articles. Il se fait ainsi des relations, dans le passé ; dans le présent, on le remercie beaucoup, ce qui lui donne l'occasion d'aller corner des cartes : toute sa vie !

N'oublions pas enfin Trimalchion, le goinfre. Pour ce dernier, tous les sujets sont bons. Il est établi dans

l'histoire comme un cosaque au cabaret. îl touche à tout, avale tout, fourre au hasard sa main dans tout — et quelle main ! Puis, tous les deux mois, Trimalchion nous jette au nez un volume à peine bâclé. Et tant d'autres, et tant d'autres !... Alors, si l'on accorde qu'il existe, non pas une, grâce au ciel ! mais bien cent méthodes pour écrire l'histoire, il faut confesser que celle dont use, par exemple, M. Abel Hermant est savoureuse d'abord, puis légitime, ingénieuse, exacte et fort utile, et qu'on lui doit marquer sa place, dans notre littérature, au rang des excellents mémorialistes français.

On sait quel est son système. Sous le titre général de Mémoires pour servir à l'histoire de la société, il a entrepris de publier une série d'ouvrages, qui, tout en étant des œuvres d'imagination, ne peuvent cependant point passer pour des romans. On en reconnaît en effet presque tous les personnages, assez exagérés seulement, ou plutôt définis et expliqués à l'excès, d'un dessin plus appuyé enfin, plus énergique et plus achevé que dans la réalité. Ce sont des personnages perfectionnés. Et les aventures elles-mêmes rappellent des faits contemporains et notoires. Ajoutons qu'il y a toutefois, de ci, de là, certains types créés de toutes pièces, et telles ou telles intrigues inventées de bout en bout. Bref, c'est un romancier qui écrit allégoriquement la chronique des mœurs, ou bien, si l'on préfère, un historien qui fait un peu

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fantaisie. Quoi qu'il en soit, quiconque voudra plus tard retracer notre société contemporaine, sera forcé de recourir au répertoire d'Abel Hermant, ainsi que l'on recourt à celui de Bayle, dès qu'il s'agit de la littérature du dix-septième siècle, ou bien à celui de Vasari pour la peinture de la Renaissance italienne. Il ne manque au Corpus d'Abel Hermant qu'une table. Souhaitons qu'un jeune chartiste nous l'établisse bientôt.

On a beaucoup boudé au sujet des Mémoires pour servir à Vhistoire de la société. On a parlé de romans à clef. L'étrange pudeur !... Et tout d'abord, ur auteur n'écrit pas — comme l'a fait M. Abel Heimant — neuf « romans à clé ». Il en compose un, par hasard, dans une intention de malice ou de scandale. Mais lorsqu'il en publie neuf de suite, c'est donc 'me méthode à laquelle il s'est soumis. Si « roman à clef » il y a, on y doit désormais reconnaître un genre littéraire, dont on traitera fort gravement dans vingt ans, et que mit en œuvre, au début du vingtième siècle, un remarquable et très P'ir écrivain.

Puis, qu'est-ce que cela signifie donc après tout, cette expression-là : un roman à clé ? Et pourquoi cet air cafard et vertueusement indigné, sitôt qu'on la prononce ? Un auteur chargé de tous les crimes littéraires (fautes de français, lâches éloges, réclame payée, vile camaraderie, manque de conscience artis-

tique, hâte paresseuse, etc.), passera pour un saint parce qu'il préférera paraphraser toute sa vie la Civilité sensible et honnête, plutôt que d'écrire un de ces terribles livres à clé ; cependant qu'un esprit ' élégant et châtié va se voir honni pour avoir trop bien peint ceux qui s'étaient mis sous ses yeux ? Parfait... Mais alors condamnez les Rois en exil et le Nabab, livres à clé ; condamnez Madame Bovary ; condamnez le Rouge et le Noir, Adolphe, les Lettres persanes et les Précieuses ridicules, condamnez le chef-d'œuvre éternel de la prose française, les Caractères de La Bruyère... Brûlez-nous donc tous ces ouvrages-là, en l'honneur d'une furieuse délicatesse, qui ne vous permet pas plus de tolérer la simple vue d'un roman à clé, que Cathos ni Madelon ne pouvaient supporter la pensée choquante à l'excès, il faut en convenir, d'un homme vraiment nu !

On a dit que rien ne manquait de vie, d'harmonie et d'ordre, comme ces récits faits d'anecdotes collées les unes à la suite des autres.... Mais pardon ! ce qui justement en fait l'unité secrète, c'est que toutes ces historiettes, tantôt comiques, tantôt tragiques, tantôt les deux à la fois, furent vécues dans le même temps, par des êtres appartenant à la même société, la nôtre. Or, cette impression-là, nous ne pouvons encore la ressentir. Perçoit-on jamais le « goût » de son époque ? Les hommes du Second Empire comprirent-

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il», par exemple, qu'il y eut un style, un mobilier Napoléon III, et des façons de comprendre et d'éprouver à la Morny ou à la Haussmann ? Les romantiques surent-ils à aucun moment ce qu'était en réalité le ton romantique ? Et nous-mêmes, est-ce que nous devinons seulement ce que cela représente et en quoi cela consiste au juste, le « genre 1900 » ? Patience... nous le préciserons plus tard — et sans doute en relisant la série des Mémoires pour servir à Vhisioire de la société. Xiera-t-on que les Satires de Boileau, les Pamphlets de Courier, les notes éparses des Promenades dans Rome de Stendhal, ou les Souvenirs d'enfance et de jeunesse de Renan, ne forment autant de livres vivants, palpitants même, et bien liés ? Sur le titre de chacun d'eux on peut inscrire une date : cela vaut bien la trame souvent fragile d'un conte.

Prenez l'un des derniers livres d'Abel Hermant, les Confidences d'une biche. Par le seul fait que celui-ci a trait au Second Empire et dépeint des mœurs démodées, nous en sentons déjà mieux la chaîne et l'harmonie. C'est que l'allure de ce temps-là nous est plus perceptible. Nous comprenons, nous voyons clair, le recul est suffisant. Les grands portraits en pied brossés dans ce livre, Sainte-Beuve, Emile de Girardin, le prince Napoléon, le prince d'Orange, le duc de Morny, les petits médaillons et croquis jetés ça et là, Baudelaire, Théophile Gautier, Mgr Bauer, le général de Gallifîet, la revue de 1868, les émeutes de Lyon,

etc., — autant de personnages et de scènes déjà historiques... Les autres volumes ne se trouvent pas moins vivants que ces Confidences d'une biche : seulement, ils n'ont trait qu'à nous, et nous ne sommes pas encore de l'histoire : chaque chose vient en son temps.

Pourtant, objectera-t-on encore, M. Abel Hermant s'est montré tout particulièrement spirituel dans ces Confidences d'une biche. Le chapitre intitulé Caliban... Sans doute. Mais quoi 1 libre à lui, en somme. 11 écrit l'histoire en se jouant. Qu'il se débrouille avec M. Aulard 1 C'est son affaire.

Il est une sorte de clichés que l'on pourrait appeler du second degré. Entendez par là ceux qui expriment exactement le contraire de ce que pense le premier venu. Et ne croyez ces gros jugements ni moins hâtifs, ni mieux nuancés que les autres : non, ce sont les opinions du second venu, voilà tout. Autant devrait en emporter le vent.

Au sujet du passé, voici l'un de ces clichés de la deuxième manière : « Où sont les neiges d'antan ? s'écrie-t-on en gouaillant. Et les grâces d'antan, et les élégances, et l'esprit de jadis, et les jolies façons ?.... Ah ! fariboles, illusions, niaiseries que tout cela I Chaque siècle a pensé qu'il était vulgaire et plat, comparé à ceux qui l'avaient précédé. Rien ne change, et la vie autrefois ne coulait ni plus séduisante, certes, ni plus aimable que la nôtre. »

Puis, notre second venu, qui a vu, je suppose, quelque Exposition du Costume, ajoute : « Regardez

ces robes de femmes. Assurément les étoffes chatoient. Mais quelle rusticité dans les dessous ! Ces corsages en brocart sont doublés de toile à sacs. Le corset à buse de fer mettait nos grand'mères au supplice. Si l'on ajoute qu'elles avaient une hygiène inquiétante et ne se lavaient pas, on aura peine à nous faire croire que ces ribaudes, minaudières et beaux esprits, crasseuses et fardées, aient jamais valu nos contemporaines.... » Etc., etc. Je fais grâce du couplet sur le froid dans les appartements et la lenteur des communications, comme de quelques autres rengaines encore. M. René Fauchois les tient à notre disposition.

Voici bien de la pédanterie. On compare ex cathedra, on déduit, on raisonne, on craint comme le feu de paraître regretter — vieille romance 1 — les mœurs des anciens âges. Et l'on oublie seulement de sentir. On ne songe pas que nos pères avaient des sens aussi pour jouir, et non pas uniquement pour souffrir. On frémit en imaginant le froid qu'ils devaient éprouver dans ces grandes pièces privées de calorifères, et l'on réglige le plaisir qu'ils pouvaient avoir à loger en un château nageant sur l'eau comme un cygne, ou bien dans un bel hôtel où ils tendaient avec aisance leurs jarrets engaînés de soie fine. On ne parle que de tubs, de bains et d'antisepsie, au lieu de décrire l'attrait délicat de l'ancienne politesse, la joie de vivre moins fébrilement que nous, le réconfort de boire du lait sans eau et du vin sans poison, ou l'incomparable

satisfaction de n'être encore tyrannisé que par deux cents princes, et non, comme aujourd'hui, par cinq cent mille goujats.

Nous faisons bien les fiers avec nos prétendus raffinements !... Mais croyez-vous que nos pères ne se trouvaient pas heureux, et même ivres de bonheur et d'orgueil ? Un jeune colonel galopant à Eylau, à Wagram, sentait passer un souffle d'épopée dans la crinière de son casque : il savait qu'il faisait de l'histoire, et se cambrait glorieusement sur sa selle. Et pareillement, le penseur romantique ne doutait point de bouleverser l'univers au gré de son âme orageuse. Et de même encore l'honnête homme, du temps que la France était la « grande nation -, se félicitait de compter parmi le peuple le plus poli, le mieux ordonné, le plus fort et le plus fin du monde : il en tirait vanité, au boudoir non moins qu'à Fontenoy.

Nos aïeux s'enorgueillirent du rôle qu'ils ont tenu par le monde. La vie leur sembla bonne et charmante. Et, de fait, eUe l'était. Us eurent un peu froid l'hiver : mais supposons-les moins frileux que nous. Ils furent assez malpropres, d'accord. Mais quoi ! ils n'en souffraient pas, et tout est là. Et puis, en vérité, iïs ne pouvaient se laver moins que les jeunes Français, nos contemporains, ne se lavent eux-mêmes pendant deux grandes années dans les casernes. Un marquis de Versailles ne fut jamais plus sale qu'un de nos

troupiers : vous voyez donc bien que c'est supportable. S'évanouit-on, a-t-on des vapeurs quand on rencontre un soldat ? Et encore celui-ci n'a-t-il ni la poudre à la maréchale, ni la bergamote ou l'iris du régent, ni les parfums des îles.

Pourquoi n'eût-on point vécu délicieusement quand on ava't les yeux charmés sans trêve par les villes pleines de jardins, les campagnes plus ombreuses, les habits moins uniformes et moins tristes ? S'imaginet-on que les hommes, alors, ne s'en avisaient guère, sous prétexte que ce fût la coutume, et va-t-on croire que personne ne remarquait le bon air d'une maison, ou les sourires d'un parterie, que nul enfin ne regardait son voisin ? Allons donc I II y a des plaisirs auxquels peut-être on prend à peine garde, mais qui sans cesse répétés, font une vie heureuse. Le peuple qui vit à Naples ne se soucie plus de contempler son golfe : mais il l'éprouve ; il ne respire plus la brise qui s'est traînée sur tous les orangers de Sorrente et d'Amalfi : elle lui a pénétré jusqu'au cœur. Les Français de jadis eurent bien sujet d'être sensibles, en vérité, à la séduction des lieux et aux flatteries des choses. Ils naissaient plus jeunes que nous, et vivaient un peu ivres.

Il y eut, en 1909, aux Arts décoratifs, une Exposition du Costume, hélas ! persuasive entre toutes. Certes, oui, ce fut une volupté continuelle que de se caresser le regard, où que Ton se trouvât, à ces tons clairs et

délicats. Le moindre greluchon, la plus humble fillette portaient du mauve ou du blanc de perle, du puce et du caca-dauphin. L'indienne elle-même de la Manon des rues, ou la ratine du croquant voulaient être feuille-morte, ou noisette, ou gris tendre, ou millefleurs, ou suavement chinées. Un enchantement, alois, qu'une rue, qu'une cohue I II n'y avait que Géronte qui s'habillât de noir, comme un croquemort. Aujourd'hui que Géronte est roi, tout le monde a pris le deuil.

Il fallut aller voir, aux Arts décoratifs, ces robes à paniers, ces corsages qui semblaient brodés pour de grandesguêpes d'or, et ces habits assortis avec tant de hardiesse et de bonheur. De quel air un galant ne devait-il pas manier sa canne, quand il portait ces couleurs-là, pour déclarer en riant à M^^ de Merteuil : « J'adore de passion, ma chère, les mines de lendemain !,... » Ce sont des jeux auxquels nous ne jouons plus, au fond de nos automobiles.

Nous ne savons plus que courir comme des possédés. Allait-on si brutalement vite dans cette chaise de poste qui fut exposée là aussi, parmi les vitrines pleines de jupes à paillettes, de voiles, de chapeaux, de gilets, de lorgnons, d'éventails, de souliers et de bijoux ? Non pas, on y voyageait doucement et moelleusement ; on y dormait, on y rêvait, on y aimait sans doute. Suspendue par d'immenses ressorts et des courroies de cuir entre

ses quatre grandes roues, imaginez une nacelle, un berceau : nul cahot, fût-ce en traversant des fondrières, n'y pouvait être ressenti. Deux bons chevaux attelés à cette boîte à poupées, un adroit postillon, — comme celui qui se trouvait dans la même Exposition, près de l'entrée — et les voyageurs allaient sans fin et fort commodément, dans leur écrin roulant. Le pis qui leur pût arriver, c'était une aventure... La jolie chose que de n'avoir pas vécu dans nos fourmilières d'aujourd'hui !

Il n'y eut, dans cette Exposition du Costume, qu'une seule étoffe très laide, très prétentieuse et très ridicule. Ce fut celle d'un gilet. Il appartint à M. de Robespierre. Que l'on se figure un gilet édifiant, à formules et à personnages civiques. Rien de plus fâcheux. Cela semblait fait poui 1920... Mais M. de Robespierre n'était point partisan de la vie heureuse.

Qui ne s'est parfois bien diverti à voir le Bourgeois Gentilhomme au restaurant ? C'est un spectacle délicieux. Il est entré là d'un air maussade, puisque, même pour lui, c'est la tradition. Quiconque arriverait tout souriant au cabaret semblerait un parvenu naïf qui n'a jamais rien vu : et le Bourgeois Gentilhomme tient à être pris pour.... mais pour un gentilhomme, justement.

Le voilà donc assis. Il va maintenant commander son repas avec une négligence visible, et qui deviendra même laborieuse quand il s'agira de choisir le vin. Car notre Bourgeois Gentilhomme aura également peur, en efîet, de dépenser trop d'argent et de ne pas sembler bien capable aux yeux du somm.elier. Enfm, le pauvre homme trouvera un compromis : il se fera servir un petit médoc pas cher, mais, afin de paraître un client difficile, vous aller voir sa grimace à la première gorgée. Il haussera discrètement l'épaule. S'il

est avec un ami, il dira d'un ton excédé : a Commandons autre chose, mon cher, ce vin n'est pas buvable », et il attendra, patiemment d'ailleurs, que l'ami proteste et refuse. Or, notez bien que, chez M. Jourdain, le vin qu'on met sur sa table n'est qu'une piquette nauséeuse et bleue. Cet homme si délicat au cabaret boit toute l'année du vinaigre en son logis.

Et le repas entier va se passer ainsi. M"^^ Jourdain ne gâte pas son époux : beurre indiscret et viandes fatiguées, légumes éventés et sauces indécises, voici son ordinaire. Mais dès qu'il est au restaurant, il faut l'entendre ! Ce ne sont qu'assiettes pleines repoussées avec mépris, plats qu'on remporte, et le maître d'hôtel mandé à chaque instant : Brillât-Savarin, Lucullus.

Pareillement, avez-vous observé des rustauds en voyage, à l'hôtel ? Rien de plus mélancolique. Ils contrefont les dégoûtés. Tel d'entre eux qui porte un vieux gilet de flanelle et des chaussettes de deux jours, s'approche avec une exquise appréhension du lit où il va se coucher, et de la toilette dont il usera pourtant bien peu le lendemain matin : si tout cela, grand Dieu ! allait n'être pas irréprochablement propre !

Cette autre dame, aux cheveux douteux, passe un ongle terne et mauve, sinon noir, sur la commode et la cheminée, et malheur à l'hôtelier s'il se trouve là le moindre grain de poussière !

Un. troisième se plaint du personnel : il traite du haut en bas la bonne ou le valet de chambre, il leur

parle comme ferait un gars de ferme à ses oies. Toutefois, monsieur veut des égards, monsieur juge que les domestiques sont mal embouchés.

Un pareil abus, un illogisme si flagrant froissent l'homme de goût, n'est-il pas vrai ? On se demande de quel droit, en somme, certaines gens qui, en leur privé, vivent grossièrement, sujets qu'on les voit à la crasse et aux mauvaises façons, de quel étrange droit ces gens se réclament donc pour imiter en public les plus susceptibles d'entre les susceptibles touchant la propreté, la politesse et le raffinement. A la maison, Gros-Pierre ou Mathurin ; en public, Pétrone ou M, de Lauzun. Seulement, c'est forcément Pétrone en chienlit, et M. de Lauzun au théâtre de Brive-la- Gaillarde. Quelle mascarade ! Cela déplaît, n'est-ce pas ? autant qu'il est possible, et avec préméditation.

Or, les singuliers mécontents qui, une fois, se sont ligués contre les gros mots, me rappellent ces Pétrone à la manque et ces Lauzun à gants de filoselle. Il paraît qu'à Rome un congrès s'est tenu dans l'intention de réprimer les crudités de langage : et voici que, chez nous, quelques renchéris parlent de suivre ce bel exemple....

Oh I là, là !... (comme ceux-ci doivent dire, car Oh ! là, là ! n'est pas un gros mot)... que de pudeur, mesdames, et que d'histoires, messieurs !.,. Comment donc, parce qu'une charmante femme vous aura peut-être répondu : « Monslear, vous me rasez un

peu... », ou bien parce qu'un homme, ô agréable personne, aura lancé devant vous quelque mot épique au cours d'une scène peut-être effroyable : à cause, dis-je, de ces peccadilles, vous vous détournez avec un dédain courroucé, ma chère, et vous prenez cet air pincé, mon camarade ?

Eh ! mais avant de montrer ces rigueurs, avezvous bien songé, madame, et vous, monsieur, au langage courant dont vous vous servez ? Il est simplement ignoble, souffrez qu'on vous l'apprenne. Que vous apparteniez à la meilleure société ou à la moins choisie, que vous soyez duchesse ou mercière, rond-decuir ou colonel, vous parlez avec une vulgarité qui étonne. Il y a même dans le très beau monde une volonté manifeste de mal s'exprimer. On ne veut pas se montrer « poseur », car c'est très mal vu. Pour ne point sembler tel, il ne faut jamais être remarqué : et bien parler, construire ses phrases, les conduire jusqu'au bout, les enchaîner, user d'un certain nombre de mots qui n'appartiennent pas au bavardage commun, c'est se faire écouter, c'est être remarqué, donc poseur... Abomination !

Ecoutez un peu causer entre eux les gens du monde, et du meilleur, ou, si vous préférez, ceux de la plèbe la plus mêlée — il n'y a aucune différence dans les termes et à peine une légère dans l'intonation. Les uns et les autres disent à renvi,.et sans aucun remords, sans même se. douter que cela pue le ruisseau : « Je

m'en rappelle, je lui ai causé, venez me causer un peu, je voudrais qu'il serait, je sais pas, j'entends pas, j'y crois pas, en cas qu'il veuille, pour de vrai,, pour sûr, je pars à la mer, je pars à Cannes... » Et combien d'autres trivialités !

Ils prononcent quéqu'un, quéqu chose, è se figure, è s'imagine, quéqu'part, su'l'dos, su' l' trottoir, dan' une boite, qu'il soille, qu'il vaille, j'ui ai dit, et bientôt sans doute j'y ai dit.

Vous méprisez, marquise, votre concierge qui parle du colidor et du cintilme étage ; mais vous ne craignez pas, vous, de déclarer que telle ou telle de vos amies est d'une esquise bonté ; vous vous proposez d'acheter à l'exposition canine un leuvrier, et non un lévrier ; et votre petit-neveu ne s'appelle pas René, mais René.

Et quel embarras pour exprimer votre pensée, même dans ce français d'office ! Entrez dans un thé, à l'heure où l'on goûte, et prêtez l'oreille. Pas une phrase achevée, rien que des lambeaux incorrects, et dès que l'idée à traduire est un peu longue, c'est un ânonnement, une recherche éperdue de mots qui n'arrivent pas, ce sont des onomatopées puériles, des euh ! des vous comprenez, des vous savez, et ce perpétuel n'est-ce-pas qui revient sans cesse... Un vrai gazouillis d'école primaire.

On avouera qu'il est plaisant, et même assez burlesque, de voir notre société, où si peu d'individus consentent encore à parler avec un peu de soin, faire

la bégueule ou l'effarouchée devant les gros mots.

Et d'abord, on a bientôt fait de condamner cela en bloc, « les gros mots ». Qu'est-ce donc au juste, un gros mot ? Il y en a de toutes sortes. Vous en trouverez d'ignobles, d'ineptes, qu'on évite malgré soi ; vous en entendrez d'autres qui ne sont que canailles, que voyous, dont le pittoresque peut séduire, et qui ne vont ni sans panache, ni même sans grâce.

L'argot, ou plutôt les argots, sont des manifestations spontanées, imprévues et charmantes de la langue française. C'est du sang jeune et nouveau qu'on infuse à notre vieux langage. L'argot des rues est souvent drôle ; celui des sports est magnifique, et, ajoutons-le, nécessaire. Le sport étant né depuis cinquante ans, a créé son dialecte de toutes pièces, il n'en pouvait être autrement. Ne craignons nullement de parler argot : là n'est jamais la grossièreté, là n'est jamais l'inélégance.

Où commence le mauvais ton, c'est à la faute de grammaire, à l'humble, commune et vulgaire faute de syntaxe, que commettent également le snob et l'épicier, la femme-cochère et la belle madame. Les raffinées du temps où l'on causait, les du Deffand, les Sévigné mêmes, ne redoutaient guère le mot cru ; mais en revanche elles ignoraient le solécisme. Et c'est bien cela qui est joli.

Sacrez tout votre soûl, messieurs, si cela vous apaise, mais.de grâce, ne dites plus : Je m'en rappelle

et je pars à Nice. Laissez passer tous les gros mots, s'ils vous sont agréables, mais fu3'ez les expressions telles que : Quoique ça, je n'irai pas. Prononcez bien, corrigez-vous d'un certain ton affreux et rustique, prétendu « à la bonne franquette », cela vaudra mieux que de faire la petite bouche devant des mots que vous croyez abjects. Les phrases sont abjectes, et non point les mots.

Qu'une jolie femme s'écrie : « Zut ! », et même bien davantage, parce qu'en se rhabillant elle aura cassé son lacet de corset, ou qu'elle n'arrive pas à piquer une épingle à chapeau. Mais qu'elle ne bafouille pas pour nous raconter la moindre histoire.

Qu'elle nous murmure en souriant : « Un Tel ?.... Ah ! si tu savais, mon chéri, comme je m'en fous! » Mais qu'elle se garde d'ajouter : « Je ne lui ai seulement jamais causé.... » Et il lui sera pardonné de nous avoir menti, puisqu'un mensonge fait avec goût nous donne déjà moins de chagrin.

M. Gustave Lanson a publié un excellent livre, un livre utile, un livre qui nous intéresse tous, VArt de la Prose.

Dans l'antiquité, n'importe quel citoyen, pour infime qu'il fût, se voyait tenu de savoir parler en public, afin de pouvoir défendre non seulement sa vie, mais encore sa position sociale et parfois sa fortune ; pour les mêmes raisons, au temps des guerres de religion, par exemple, un honnête homme était obligé de connaître l'escrime. Or, aujourd'hui, nous devons tous être en état d'écrire quelques pages, soit un rapport officiel, soit une lettre ingénieuse et persuasive, soit un article de journal, soit un livre. Il n'y a pas de Parisien, j'entends un peu connu ou souhaitant de l'être qui ne se soit trouvé contraint par cette affreuse nécessité.

Seulement, le fâcheux, c'est que non contents d'écrire parce que le destin nous y force, nous éditons en outre des livres parce que cela nous amuse, et pour donner à notre prochain l'impression que nous

sommes pour\Tis d'une âme distinguée et d'un joli talent, l'impiession que nous sentons le fin bien des choses, que nous « vibrons », que nous sommes artistes : aussi une prétention intolérable s'est-elle peu à peu glissée dans notre style. Nous « faisons de l'art » devant notre bureau, nous rougirions de paraître bourgeois. Nous employons des adjectifs de luxe, nous méprisons la syntaxe oïdinaire, la grammaire de ménage.

Enfin, dans la rue et partout, nous nous habillons à l'anglaise, correctement et convenablement ; mais dès que nous prenons la plume, nous portons le cheveu long et le feutre de Montmartre, accoutrement bien vulgaire ! Et comme avec cela on ne nous fait plus apprendre nos humanités au collège, comme nous ne savons plus rien, sinon la chimie, la mécanique ou la géographie, notre style contemporain mène un étrange carnaval, en vérité : c'est le bourgeois qui se déguise en rapin. Le vilain chienlit ! Des livres comme ceux de ]\I. Gustave Lanson devraient paraître tous les mois, pour nous remettre à l'école et nous apprendre à lire et à écrire.

J'entends bien l'objection, l'éternelle objection : l'on n'apprend point à écrire, vous déclareront les journalistes ou les camelots littéraires, d'un air mystérieusement fin et discrètement attristé. Parbleu ! la grâce ne s'enseigne pas, certes, non plus que le

génie, la verve, le courage ou l'esprit. Mais il y a deux choses, messieurs, que l'on peut nous aider, tous tant que nous sommes, à étudier : la grammaire française d'abord, que nos chauffeurs, au train dont va le monde,connaîtrontbientôt mieux que nous ; et ensuite le goût, dont nous manquons d'une façon cruelle, depuis que nous sommes devenus des artistes. Or, nous n'achèterons pas pour trois francs de goût, bien sûr, en prenant le livre de M. Lanson chez notre libraire. Mais pour peu que nous ayons un rien de souplesse et de modestie dans l'esprit, eh bien I à force de lire des études bien faites sur VArt de la Prose, il arrivera que nous cultiverons en nous un germe de goût ; avec le temps, là graine éclate et la fleur pousse.

L'ouvrage de M. Lanson est extrêmement bien fait. Depuis Rabelais, notre premier grand prosateur jusqu'aux plus récents, jusqu'à ce furieux gâtesauces de Huysmans, et jusqu'à ces funestes marchands d'art qui fondèrent l'Académie Goncourt, notre auteur a cherché à définir la manière de chaque siècle, l'idée qu'à chaque époque les Français se sont faite d'une jolie langue, d'une belle prose, les qualités de l'or qu'ont ciselé les orfèvres littéraires de ces quatre siècles révolus. Rabelais, Montaigne, la phrase du grand siècle, celle du xviii^, les formes fixes de la

prose de ces deux périodes, les éléments artistiques de la phrase du xix« siècle, M. Laiison passe tout cela en revue avec beaucoup de patience, autant de précision qu'on en peut apporter en un travail aussi délicat, aussi complexe et aussi vaste, et ajoutons-le, avec une tendresse exquise pour les grâces et la noblesse de notre chère langue française, parfois même avec volupté. Les barbares s'affineront en lisant M. Gustave Lanscn ; et les lettrés, les patriciens sentiront tout de suite que l'on est entre soi, et que l'on cause.

S'il était permis de risquer une critique, légère d'ailleurs, à un livre de ce mérite, on pourrait lui faire un grief de n'être point assez... comment dire ? spécial et technique. Il serait souhaitable qu'un ouvrage de ce genre ne s'attachât qu'aux qualités purement plastiques et musicales de la prose ellemême, et qu'il n'examinât jamais si un morceau (par exemple une « forme fixe », un portrait, un conte) est bien ou mal conçu et composé : ceci en effet pose une autre question, très intéressante, et même capitale, qui a trait à Vart d'écrire, mais qui ne touche point du tout, ou qui touche fort indirectement à Vart de la prose. L'on aurait aimé que l'auteur ne se fût jamais demandé : « Ceci est-il bon, ceci est-il mauvais ? Est-ce bien écrit ? » Mais au contraire : « Cette phrase, ou cette suite de phrase est-elle belle à lire sur le papier, et belle à entendre ? La musique

en est-elle délicate, et la cadence heureuse, la mesure juste ? »

M. Lanson, notamment quand il parle de Voltaire — et aussi bien, on se l'explique — oublie un peu la matière première, pour ne songer qu'aux grâces de la façon. Le tissu des contes, des traités divers et des lettres que nous laissèrent et le patriarche de Ferney, et en général tous les écrivains du xviii^ siècle, semble assez pauvre, ténu et médiocrement brodé : c'est de la toile de Jouy, de l'indienne à quelques sous le mètre. De bonnes couturières vous font avec cela des merveilles, sans doute : mais ce n'était point aux couturières qu'avait affaire M. Lanson, c'était plutôt

aux ouvriers tisseurs.

Il y aurait lieu, aujourd'hui, de publier un livre composé presque sur le modèle des grammaires, touchant le son et la qualité de la langue française. Au lieu de poser des règles, basées sur l'usage, on y donnerait des conseils autorisés par l'expérience, et appuyés par des exemples. Mais ces conseils seraient précis. On les tirerait surtout de Chateaubriand, de M^s de Sévigné, de Bossuet, comme de cet étonnant dessinateur de phrases, de cet incomparable musicien qui a nom Paul-Louis Courier. Puis l'on dirait aux lecteurs : « Eh bien au-dessus encore de tous ceux-là, il y eut un prosateur qui fut un dieu, le Dieu : c'est

La Bruyère. Apprenez-le par cœur et revenez-y toujours. »

Puis on réhabiliterait les qui et les que, à présent traqués et poursuivis trop sévèrement. L'on insisterait avant toutes choses sur la nécessité d'enrichir sa syntaxe : car nous qui recherchons à cette heure les solécismes ambitieux et un vocabulaire bariolé, nous qui éprouvons des sensations byzantines et des émotions à faire peur, nous écrivons néanmoins comme des enfants, en phrases monotones d'école primaire, fabriquées à la grosse au moyen du verbe être et du verbe avoir. Quelle barbarie ! Couvert de verroterie, notre style parle petit-nègre.... Pourquoi les distributeurs de prix littéraires ne remettent-ils point à nos lauréats, en même temps que leurs couronnes en billets de banque, de jolies grammaires bien dorées sur tranches ? Du reste, il en faudrait mettre partout, des grammaires françaises : on en devrait relier à la suite du Bottin, de l'Almanach Hachette et du Gotha.

Une longue étude suffirait seule à analyser point par point le bel ouvrage de M. Gustave Lanson. Nous ne nous proposons que de le signaler. A chaque page, le lecteur amusé s'interrogera, voudra discuter, écoutera en souriant de fines harmonies ou regardera de belles images. C'est un livre vivant.

Que l'auteur me passe une querelle. Il goûte (pages 239 et suivantes) certains mots abstraits, tels que ï immanence, ï énorme palpitation ténébreuse, les apla-

nissements ; je les crois exécrables, propres à gonfler, à boursoufler la phrase, à la rendre péniblement prétentieuse, en même temps qu'à l'affaiblir et qu'à lui retirer le suc, le sang, le nerf. Des exemples, tous pris dans Victor Hugo, ne font que d'affermir en cette opinion : Les larges aplanîssements des flots dans le golfe avaient, ça et là, des soulèvements subits.... Cest r informe hurlant. Cest l'inarticulé parlé par V indéfini.. Horrible ! On dirait que cela date d'hier, et qu'on nous a cueilli ça dans un roman d'une dame frénétique. Vivent les termes concrets, au contraire, les termes nets et simples, les jolis mots crus de pur sang français, les mots qui vivent aux champs et sur le port au foin 1 Avec eux, on peut tout diie, et non certes sans élégance ! Ils ont de la race et du bouquet.. Les vocables en ment, en tion, en isme, en phie et en logie, il les faut laisser à M. Homais pour ses vers à la sous-préfète et ses discours électoraux.

Par mémoire et par reconnaissance, rappelons, er terminant ces quelques lignes, l'admirable livre, VEsthétique de la Langue Française, que M. Rémy de Gourmont consacra naguère à des recheiches analogues. Et souhaitons que nombre de bons esprits et de lettiés s'appliquent, ainsi que vient de le faire M. Gustave Lanson, à cultiver en nous le peu de goût qui nous reste, et à réveiller nos derniers dédains littéraires. Le beau rêve, si l'on en venait à rire un peu de ces ^rimauds à l'âme sensible et au langage

trivialement poétique, à moins qu'il ne fût douloureusement intellectuel ! Le beau rêve, si les gens pressés que nous sommes, entendaient tous combien le langage français sonne exquisement juste en ce début, par exemple, d'un pamphlet de Paul-Louis Courier :

On recommande à vos prières le nommé Paul-Louis, \'igneron de la Chavonnière, bien connu dans cette paroisse. Le pauvre homme est en grande peine, ayant eu le malheur d'irriter contre lui tout ce qui s'appelle en France courtisans, serviteurs, flatteurs, adulateurs, complaisants, flagorneurs et autres gens vivant de bassesses et d'intrigues, lesquels sont au nombre, dit-on, de quatre ou cinq cent mille, tous enrégimentés sous diverses enseignes et déterminés à lui faire un mauvais parti ; car ils l'accusent d'avoir dit, en taiflant sa vigne, etc

Ou bien si chacun sentait quel abîme il se trouve entre cette phrase-ci : a On a tout dit ; et Von arrive trop tard depuis plus de soixante-dix siècles qu' il y a des hommes doués de pensée » — et cette autre, qui est de La Bruyère : « Tout est dit ; et l'on vient trop tard depuis plus de sept mille ans qu'il y a des hommes, et qui pensent. »

Un beau rêve, oui 1 Mais nous en sommes loin.

Il n'est pas de métier plus méprisé que celui de journaliste. Il n'est même pas d'autre mot que celui-là dans lequel un imbécile sache enfermer à la fois plus de dédain confus et de secrète rancune.

Comme certains autres termes, d'un usage commode et continuel, comme le substantif rastaquoiière, par exemple, ou l'adjectif poseur, il est pourtant bien évident que l'on ne distingue plus très bien au juste ce que signifie cette locution : un journaliste. Mais peu importe, la consigne est de faire la moue et de témoigner d'un affreux écœurement, aussitôt qu'un imprudent a prononcé ce mot fatal sans avoir pris la précaution de baisser au moins les yeux, sinon la voix, et mis en tout cas pudiquement sa main devant sa bouche.

Et ce mépris, et cette rancune sont universels. On les retrouvera dans tous les mondes. Il ne se rencontre ni un financier véreux, ni un liquidateur à la

Robert-Macaire, ni un coulissier guetté par le bagne ni un banquier fuyant vers la frontière, il n'existe ni courtier d'opinions, ni politicaillon d'estaminet, ni snob de tripot, ni saute-ruisseau de magasin, ni sousfonctionnaire, ni même le dernier des ronds-de-cuir, ni même le plus ahuri de tous les concierges, ni même jusqu'au brave modeste et bon bourgeois de Paris ou de province, il ne \it et ne respire aucun citoyen en France qui ne fronce les sourcils, ne secoue la tête et ne plisse les narines en signe de malaise ou de désapprobation, si l'on ose seulement évoquer devant lui la pensée nauséabonde d'un journaliste 1

Hélas ! pourquoi faut-il que les femmes elles-mêmes aient ouvert leurs âmes charmantes à ces noirs sentiments de méfiance et d'animadversion !... Quelle n'est point notre mauvaise fortune, en vérité ! Voici que les quotidiens forment la principale, presque la seule lecture de nos tendres compagnes ; à peine celles-ci ont-elles parcouru nos papiers qu'elles s'en servent pour essayer leurs fers à friser ; la poudre à la maréchale du cabinet de toilette couvre sans cérémonie nos feuilles publiques d'un nuage pâle et parfumé ; le vaporisateur y dépose négligemment sa rosée ; la tasse à thé y laisse des ronds impertinents ; bref, nos belles amies usent des gazettes avec la dernière et la plus affectueuse familiarité ; il leur en coûterait qu'on les en privât — et cependant ces dames réservent au gazetier leurs grimaces les plus hau-

taines, et leurs visages les plus « collection de guerre »!.... Nous ne sommes pas heureux : nous faisons gonfler de dépit les lèvres exquises qui s'ouvrent toutes grandes, au contraire, quand paraissent un Abel Bonnard, un Raynaldo Hahn, un docteur Doyen, un Jules Lemaître ou un prince de Perlinpinpin. A ceux-là les sourires, à ceux-là les roses, à nous les épines !... Au nombre des grâces, il y a donc l'injustice.

Or, si l'on veut bien y réfléchir, cette répugnance est-elle fondée ? Nullement. S'il se trouve, parmi les chroniqueurs et les nouvellistes que nous sommes, tels ou tels bandits, tels ou tels escrocs, tels ou tels maîtres-chanteurs, de même qu'il y a toujours un ou deux fruits pourris dans un panier de pommes, à qui la faute ? A nous ? Allons donc ! Est-ce la faute d'une brigade, si un soldat trahit ? Pour quelques Pomayrols, ira-t-on se rire de tous les poètes, ou pour un Matisse condamner tous les peintres, ou à cause d'un Louis Havet accuser tous les philologues de maussaderie et de rusticité, ou soupçonner tous les pharmaciens de jalousie maladive, de despotisme et de folie erotique, sous prétexte qu'un Parât eut ses coquetteries ?...

Non pas, s'il vous plaît. Il convient de fort bien marquer la différence. Autre chose est la canaille qui rôde aux antichambres des hommes d'alïaires, pille les épaves et se nourrit de toutes les miettes qu'on lui

laisse, et autre chose est le peuple immense de ces simples gens qui font de la copie dans les journaux sans y mettre plus de malice que n'en montre la dentellière maniant ses bobines, la paysanne brochant son tricot, ou l'orfèvre à son établi.

A propos des scandales Duez, on a parlé de je ne s.iis quels louches entremetteurs, receleurs ou autres coquins, et l'on a dit : « C'étaient des journalistes.... » Parbleu ! ils se seront prétendus tels, ou peut-être même tenaient-ils quelque rubrique vague n'importe où. Mais quoi ! Falsacapa se déguisait en moine, et le cordonnier Kœpenick en colonel, afin de mieux duper les gens. Le journalisme est un travesti, un domino bien facile à porter : métier où n'intervient aucun diplôme, ni rien d'officiel, position sociale à la portée du premier venu. C'est comme un titre de noblesse ou la particule : prend ça qui veut. Autour des flaques de vase et des étangs d'eau trouble, il y en aura toujours, parbleu ! de ces pêcheurs à mauvaise mine qui un beau matin s'en iront au poste entre deux gendarmes, et répondront au commissaire : « Je suis journaliste.... » Or, on agirait prudemment en vérifiant cette déclaration, d'abord. Et puis, si le fait est prouvé, nous jettera-t-on sans cesse l'opprobre par la faute de ces gens-là, que nous renions ?... Soit, j'y consens. Seulement, je prétends alors que l'on triche dans tous les cercles, perpétuellement, et que tous ces messieurs s'y volent à l'envi.

Ne le niez point : n'a-t-on pas pincé plus d'un grec au sein des clubs les mieux défendus ?

Rien à répondre à cela, c'est péremptoire, n'est-ce pas ?

Aussi bien, pourquoi lutter ou vouloir persuader qui que ce fût ? On ne se bat pas contre un préjugé, ce serait courir au-devant des moulins. Mais un peu d'étonnement semble du moins permis à constater que parmi les plus intraitables contempteurs du journalisme, deux classes d'hommes — et de femmes — se signalent tout spécialement par leur intransigeante sévérité, comme par leur fierté archaïque et leur morgue à la Saint-Simon. J'ai nommé les snobs, et j'ai nommé les gens de lettres.

Les snobs d'abord... Sans doute, il n'y a pas grande clarté de style à se servir d'un mot si fatigué. Ainsi que « journalisme » lui-même, « snob » ne veut plus dire grand'chose d'exact, si jamais ce terme anglais fut bien précis chez nous. Pourtant, c'est à dessein que l'auteur ne veut pas écrire ici « les gens du monde ». Il se peut qu'il s'en trouve certains, dans la masse, qui soient susceptibles de former parfois quelques pensées indépendantes et originales, et voire de juger avec délicatesse. L'auteur n'en a point connu de tels ; il n'a rencontré quelque finesse, quelque générosité et

quelque honnêteté d'esprit que dans les sociétés touchant par quelque point aux professions intellectuelles, barreau, médecine, industrie, politique, sciences ou arts ; il n'a jamais eu l'impression de s'adresser à un être conscient et organisé, à un être humain en un mot, que si celui-ci travaillait au moins quelques heures par jour, et avait quelquefois lu un livre.... Cependant, nous avons scrupule d'imprimer ces mots tout court, « les gens du monde ». Nous supposons qu'il serait injuste de les comprendre tous sous une méchante étiquette. Nous faisons la part du bon Dieu : il peut, il doit y avoir parmi les riches oisifs, dans le monde enfin, quelques cervelles actives, subtiles et libres. Ce n'est qu'un hasard de les y découvrir.

Par « les snobs », en revanche, on entend sans remords tout ce qui se pavane et se guette mutuellement, et s'épie dans tous les salons et les thés de Paris, chez Rumpel, au pesage des hippodromes et sur les terrains de golf ; tout ce qui rampe et tout ce qui baie d'extase aux pieds des millionnaire» et des ducs, tout ce qui sourit servilement devant la moindre importation de Londres, tout ce qui somnole et tout ce qui boude dans les grands cercles et les tripots illustres, non moins que dans les fumoirs des gentilhommières, non moins que dans les vieux salons de notre faubourg, non moins que dans les galeries trop claires et trop neuves de notre XVP arrondisse-

ment. Ce sera tout cela, les snobs, si vous voulez bien.

Or, un « journaliste » représente pour un snob moins que le dernier des voyous tolérés. Il y a même plaisir à contempler quelque jeune et sévère anglo— mane, ou bien quelque vieux « tire-à-cinq », cependant que ceux-ci profèrent les paroles, ou plutôt — car c'est bien compliqué, des paroles ! — les onomatopées de dégoût inspirées à tout vrai gentleman par cette immonde racaille des journaux.

Vraiment, oui, messieurs, voilà qui est très grand siècle, évidemment I Un nouvelliste chétif, non plus d'ailleurs qu'un grand écrivain, ne comptaient guère aux yeux d'un assidu de l'Œil-de-Bœuf. La Bruyère était un serviteur, et Bayle une espèce. Un marquis, s'il se fâchait, bâtonnait le manant. Et vous pensez renouer la tradition....

A merveille.... Seulement, il n'y a qu'un point gênant, à savoir, messieurs, que vous manquez de franchise en vous attaquant si fort aux « journaleux », comme vous les appelez. La vérité, c'est que ce sont tous les écrivains, tous les penseurs, tous les intellectuels dont vous avez l'horreur et l'effroi. Car vous n'ignorez pas qu'ils mènent le bon combat, tous, ou presque tous, pour les libertés que vous haïssez, et pour le progrès dans les mœurs, dont vous ne vous souciez pas. Vous savez que, bon gré mal gré, ils poussent la société à changer, à évoluer, ce qui ne vaut rien pour les rentiers endormis que vous êtes.

Vous savez enfin que les intellectuels — ce mot est bien ridicule, mais nous n'avons pas le choix — vous tiennent en piètre estime, et que de plus ils sont vos maîtres, par la plume, par la parole, par le prestige, dans ce Paris où vous ne comptez plus....

Vous savez tout cela... Aussi détestez-vous tout ce qui écrit, tout ce qui s'impose par la grâce ou par le talent. Malheureusement, il y a quelque inconvenance à déclarer qu'on exècre l'intelligence et ses représentants. Cela ne semble guère possible, cela ne se fait point, ce n'est pas comme il faut. Alors, ayant remarqué qu'il se trouve parmi ces représentants une sorte de caste paria, celle des journalistes, vous vous jetez dessus en toute sérénité, vous la vouez sans inquiétude à tous les mépris, puisque du moins l'insulte aux gazetiers est permise.... Noble façon de soulager votre immense rancune ! Est-ce donc là, en vérité, renouer la tradition d'antan ?

La tradition ? Mais on la voit aujourd'hui sens dessus dessous ; car c'est à présent l'écrivain qui porte la canne. Et le marquis n'a qu'à marcher droit.

Quant au ton supérieur, négligent et dégagé avec lequel les gens de lettres traitent le journalisme, il faut convenir qu'il peut choquer, et non sans raison, certes ! Quiconque désormais aura fait, comme tout

le monde, son roman, son livre de vers ou sa pièce de théâtre, pensera donc avoir aussitôt acquis le droit d'entendre par « journaliste » un gars sans style et sans culture, un pauvre collectionneur de propos tout faits, qui vous lâche à la hâte, va comme je te pousse, de trente à quarante centimetres.de copie par jour dans une gazette ou dans plusieurs ?... En ce qui concernera le romancier, le poète ou le dramaturge, il brochera des histoires interminables et fades où seules les fautes de grammaire viendront apporter quelque imprévu, il interpellera sa maîtresse en vers monotones avec la plus intolérable prétention, ou bien il usera sans répit des plus vieilles ficelles du vaudeville et du mélo — mais peu importe, il sera un artiste, et un artiste exigeant, car il ne se sera point commis dans les feuilles publiques, lui, ou que si cela lui arrive, ce ne sera jamais au moins que pour y placer un conte, quelques strophes ou une lettre d'imprécations contre un critique ! Mais faire des chroniques, des articles, peuh ! besogne inférieure, travail de manœuvres....

Croyez-vous ?... Il nous semble pourtant qu'il faille une plume bien fine pour écrire nettement entre les lignes ce que l'on souhaite d'y faire lire ; une verve inépuisable et beaucoup d'éloquence pour attaquer et défendre utilement qui mérite de l'être ; un tact spécial et le maniement d'une langue étonnamment souple pour rédiger comme il convient un bulletin

politique ; une merveilleuse clarté dans le style et dans la pensée pour rendre intelligibles au gros, au très gros public, des idées compliquées ou des situations embrouillées. Un homme, une fois, se fit un jeu de tout cela : il s'appelait M. de Voltaire. Ce fut un grand journaliste. Est-ce qu'on le méprise ?

Je voudrais que tel ou tel exquis conteur, que tel ou tel esthète impressionnant, essayât seulement de rédiger chaque jour un petit bout d'article, oh ! bien simple, et pareil, je suppose, à ceux que nous donne quotidiennement M. Clément Vautel, dans le Malin. Un billet allègre, aisé, que le commissionnaire du coin pût comprendre sans difficulté... Essayez donc, vous, mon cher conteur qui êtes écrivain français, et vous, mon cher esthète qui êtes écrivain éternel et mondial. Tentez l'expérience, il n'en coûte rien — et vous verrez, à votre grande surprise, que c'est un métier aussi, et fort délicat, de faire un méchant papier dans un journal, comme de faire une pendule.

Une méthode bien connue de dénigi'ement consiste à dire : « Oui, d'accord, le journalisme peut être tenu pour un grand art, mais si nous avions vraiment des journalistes ! Il y en eut autrefois.... v Et de citer les Sylvestre de Sacy, les Saint-Marc Girardin, les Prévost-Paradol, les John Lemoine, les Edouard Hervé, les Aurélien Scholl....

Or, il arrive parfois qu'on relise quelques pages de ces grands ancêtres, et, mon Dieu... l'on peut encore supporter la vie, même après cette épreuve. Et puis, le procédé est absurde : en journalisme surtout, les conditions du travail ont changé, non moins que le public ; nous avons les chroniqueurs plus souriants, plus brefs et plus sages qui nous conviennent, et nous ne ferons point si mauvaise figure devant la postérité avec des mémorialistes et des glossateurs comme — je cite au hasard — J. Ernest-Charles, Fernand Vandérem, Alfred Capus, Pierre Mille, Nozière, Albert Flament, Henry Bidou, André Chaumeix, etc.. Ils valent certainement bien leurs aînés, et nos journaux témoignent en tous cas d'une ironie vigilante et parfois assez fine. La dernière gazette qui nous reste, le Journal des Débats, est même à ce point de vue tout particulièrement savoureuse. L'on ne montra point autant d'esprit public sous Louis-Philippe, ni même ensuite, à beaucoup près.

Les dédaigneux et les dégoûtés objecteront encore : « Un gazetier est forcé de bâcler son ouvrage. Il n'a point assez de temps. Que peut-il faire de propre en quelques heures ?.... » Eh ! ni un sonnet, bien sûr, ni un roman, ni une étude sur les désinences grecques I Mais pourquoi voulez-vous qu'un bon journaliste bâcle, sous prétexte qu'il travaille vite ? Trousser un article en cent vingt minutes, ce sont les règles de notre jeu : on apprend cela, au prix de grands efforts,

et à la longue. Un excellent ouvrier, dans les verreries de Venise, souffle un vase en quelques instants : ce vase en a-t-il moins de grâce ? Nullement. Au lieu qu'un apprenti s'y reprendra trente fois pour produire un godet pattu dont personne ne voudrait.

Et puis enfin nos détracteurs ajoutent : « Vous êtes forcés à des compromissions, à des complaisances. La direction a ses amis, et fait des affaires.... » Sans doute, mais ici interviennent le tact et la tenue. Dans un journal comme en tout autre lieu, un homme élégant ne sa salit jamais les mains — ou du moins il se les lave avec le plus grand soin.

L'action de la presse est efficace et profonde. Un écrivain, maître de sa langue et bon psj'chologue, ne saura plus noblement employer son talent et sa vie qu'à renseigner son pays, qu'à l'instruire, qu'à le pousser de son mieux vers les plus belles routes : et pour accomplir un si haut devoir, tous les moyens lui seront bons, depuis la vulgarisation extrême et nécessaire jusqu'à la ruse la plus raffinée, depuis les flatteries sournoises jusqu'à l'invective, et, s'il le faut, jusqu'à l'éclat ! Le rôle considérable joué en Allemagne par Maximilien Harden peut encourager ceux qui craignent de déchoir en s'adonnant au journalisme : nul n'a prétendu, j'imagine, que Harden eût desservi ses compatriotes ?

Si nous nous permettons enfin d'écrire en terminant que les meilleurs entre les journalistes sont

pleins de modestie, car ils n'ignorent certes point que de tout ce qu'ils publient autant en emporte le vent, on voudra bien sans doute leur accorder, dans le Temple du Goût, un petit coin. Si la place manque, expulsez plutôt un esthète : il n'a que faire là.

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