V-surément, vous voyez à présent que j'ai raison
^uand l'homme agit, c'est une marionnette. Quand
1 décrit, c'est un poète. Tout le secret réside là.
\ était assez facile, sur les plaines sablonneuses,
uprès d'Ilion battue des vents, d'envoyer avec l'arc
)( int la flèche taillée, ou de lancer le long javelot
la poignée de frêne contre le bouclier de peau et
t' cuivre pareil à la flamme. Il était facile à la reine
lultère d'étendre les tapis tjn^iens au-devant de
Il seigneur, puis, comme il reposait, couché dans le
ain de marbre, de jeter sur sa tête le filet pourpre,
d'appeler l'amant au visage imberbe pour frap-
r à travers les mailles le cœur qui aurait dû se
briser à Aulis. Pour Antigone même, tandis que le Trépas l'attendait comme un fiancé, il était facile de traverser l'air impur de la nuit, et de gravir la montagne, et de recouvrir avec la terre bienfaisante le cadavre misérable et nu qui n'avait point de tombe. Mais que dire de ceux qui ont écrit ceg choses? de ceux qui leur ont donné la réalité, et les ont fait vivre pour toujours ? Ne sont-ils pas plus grands que les hommes et les femmes qu'ils chantent ? « Hector, ce doux guerrier, est mort », et Lucier nous rapporte comment, dans le ténébreux mondt souterrain , Ménippus vit le crâne blanchissant d'Hélène, et s'étonna que, pour la faveur d'un objet si hideux, tant de vaisseaux éperonnés eussent ét( lancés aux flots, tant de beaux hommes converti d'armures abattus sur le sol, tant de cités fortifiée; réduites en poussière. Cependant, chaque jour, la lill< de Léda, semblable au cygne, paraît sur les rempart et considère les chances de la bataille. Les vieillard s'émerveillent de sa beauté, et elle se tient à côté d roi. Dans sa chambre d'ivoire peint repose son amani Il polit son armure élégante et peigne le panache écai late. L'époux d'Hélène, avec ses compagnons, pai court le camp. Elle peut apercevoir sa chevelure bri lante et entendre sa voix claire et froide, ou s'imj giner qu'elle l'entend. Sous le portique, au-dessous,
ils de Priam boucle sa cuirasse d'airain. Andromaque mtoure de ses bras blancs le visage de son époux. Le ruerrier pose son casque sur le sol, de peur que leur 'iifant s'effraye. Achille, en vêtements parfumés, se ient assis derrière les rideaux brodés de sa tente, andis qu'en armure d'argent et d'or, l'ami de son ime s'équipe pour aller au combat. Du coffre curieuement taillé que sa mère Thétis lui apporta à bord de on vaisseau, le Chef des Myrmidons tire cette coupe acrée que la lèvre de l'homme n'a jamais touchée ; l la purifie avec le soufre, et la refroidit avec l'eau raîche, et, ayant lavé ses mains, il remplit de vin loir la profondeur brillante, et répand sur le sol le ang épais de la grappe, en l'honneur de Celui qu'aloraient à Dodone les prophètes aux pieds nus ; et 1 le prie, et ne sait pas qu'il prie en vain, et que, par es mains de deux guerriers troyens, le Priamide au (Pur de lion et Euphorbe, fils de Panthée, dont les )t'aux cheveux bouclés étaient rattachés avec des lœuds d'or, Patrocle, le plus cher des amis, doit cncontrer son destin. Sont-ce là des fantômes ? des KTos de brouillard et de mirage ? des ombres dans me chanson ? Non; ils sont réels. L'action ! Qu'est-ce lie l'action ? Elle meurt au moment de son énergie, "est une basse concession au fait. Le monde est fait >ar le chanteur pour le rêveur.
148 OPI?îIO>S DE LITTÉRATURE ET d'aRT
ERNEST
Tandis que vous parlez, il me semble qu'il en est ainsi.
GILBERT
Il en est ainsi, en vérité. Sur la citadelle écroulée de Troie dort le lézard pareil à un morceau de bronze vert. Le hibou a construit son nid dans le palais de Priam. Sur la plaine vide, le berger et le chevrier errent avec leurs troupeaux, et à l'endroit où, sur la surface, pareille au vin, de la mer huileuse, :Tv:'^ ttcvt:;. comme dit Homère, à l'endroit où les grandes galères des Danaens, striées de vermillon avec des proues de cuivre, vinrent se ranger en croissant éclatant ; à cet endroit même, le pécheur de thon se tient solitaire dans son petit bateau et surveille les flotteurs vacillants de son filet. Cepandànt, chaque matin, les portes de la cité s'ouvrent, et, à pied, ou dans le char traîné par les chevaux, les guerriers sortent pour le combat, et, sous les masques de métal, raillent leurs ennemis. Tout le long du jour, la bataille fait rage, et, lorsque vient la nuit, les torches luisent auprès des tentes, et le trépied brûle dans le palais. Ceux qui vivent dans le marbre ou sur le panneau peint ne connaissent de la vie qu'un seul instant exquis, éternel sans doute en sa beauté, mais borné à une seule note de passion ou à un seul mode de calme.
Ceux que le poëte fait vivre ont leur mille émotions de joie et de terreur, de courage et de désespoir, de plaisir et de souffrance. Les saisons, pour eux, viennent et s'en vont en pompe joyeuse ou attristante, et d'une démarche ailée ou pesante les années passent devant eux. Ils ont leur jeunesse et leur âge mûr ; ils sont enfants, et ils deviennent vieux. L'aube dure toujours pour Sainte Hélène, telle que Véronèse la vit à la fenêtre. A travers l'air tranquille du matin, les anges lui apportent le symbole de la souffrance de Dieu. Les froides brises du matin soulèvent les fils d'or de son front. Sur cette petite colline, proche de la cité de Florence, où sont couchés les amants de Giorgione, il est toujours midi, un midi rendu si accablant par le soleil d'été que la svelte fille nue peut à peine plonger dans le bassin de marbre la boule ronde de verre transparent, et que les longs doigts du joueur de luth paresseusement s'arrêtent iir les cordes. Le crépuscule dure toujours pour ces nymphes dansantes que Corot plaça sous les peupliers argentés de la France. Elles se meuvent dans un crépuscule éternel, ces frêles et diaphanes figures, <lont les pieds frémissants et blancs semblent ne pas toucher l'herbe mouillée de rosée qu'elles foulent. Mais ceux qui vivent dans l'épopée, le drame, ou le roman, voient, au long du cours des mois, les lunes
nouvelles monter et décliner; ils contemplent la nuit, de l'étoile du soir à l'étoile du matin, et, depuis le lever du soleil jusqu'au soleil couchant, ils peuvent observer le jour changeant avec tout son or et toute son ombre. Pour eux, comme pour nous, les fleurs s'épanouissent et se fanent, et la Terre, cette Déesse aux tresses vertes, comme l'appelle Coleridge, renouvelle son vêtement pour leur plaire. La statue est fixée à un instant unique de perfection. L'image peinte sui la toile ne possède aucun élément spirituel de croissance ou de changement. Si toutes deux ne connaissent rien de la mort, c'est parce qu'elles connaissent peu de la vie ; car les secrets de la vie et de la mort appartiennent à ceux, et seulement à ceux, qu'affecte la succession du temps, et qui ne possèdent pas uniquement le présent, mais aussi l'avenir, et peuvent s'élever ou tomber d'un passé de gloire ou d'opprobre Le mouvement, ce problème des arts visibles, ne peut être vraiment réalisé que par la seule Littérature C'est la Littérature qui nous montre le corps dans son activité et l'âme dans son agitation.
ERNEST
Oui, je vois maintenant ce que vous voulez dire Mais, assurément, plus haut vous placez l'artiste créateur, plus bas doit se ranger le critique.
GILBERT
Pourquoi cela ?
ERNEST
Parce que ce qu'il peut nous donner de meilleur ne sera qu'un écho d'une musique magnifique, l'ombre obscurcie d'une figure dessinée clairement. Peut-être est-il vrai que la vie soit le chaos, comme vous me le disiez, que ses martyres soient vils et ses héroïsmes ' abjects, et que la fonction de la Littérature soit de créer, avec les grossiers matériaux de l'existence réelle, un nouveau monde plus merveilleux, plus durable, et plus vrai que le monde aperçu par les yeux ordinaires, et dans lequel les natures ordinaires cherchent à réaliser leur perfection. Mais, assurément, si ce nouveau monde a été créé par l'esprit et la main d'un grand artiste, ce sera chose si complète et si parfaite qu'il n'y restera rien à faire pour le critique. Je comprends tout à fait maintenant, et vraiment j'admets très volontiers, qu'il est beaucoup plus difficile de parler d'une chose que de la faire. Mais il me semble que cette maxime profonde et sensée, extrê- I mement flatteuse en vérité pour le sentiment général I et qui devrait être adoptée comme épigraphe par ! toutes les Académies littéraires du monde, s'applique seulement aux rapports qui existent entre l'Art et la
Vie, et non aux rapports qui peuvent être entre l'Art et la Critique.
GILBERT
Mais, sûrement, la Critique est elle-même un art. Et, tout comme la création artistique implique le travail de la faculté critique, et, vraiment, ne saurait sans elle exister du tout, ainsi la Critique est réellement créatrice dans le sens le plus élevé du mot. La Critique est, en fait, tout ensemble créatrice et indépendante!
ERNEST
Indépendante ?
GILBERT
Oui ; indépendante. La Critique, pas plus que l'œuvre du poète ou du sculpteur, ne doit être jugée d'après quelque basse règle d'imitation ou de ressemblance. Le critique est, avec l'œuvre d'art qu'il examine, dans la même relation que l'artiste avec le monde visible de la forme et de la couleur, ou le monde invisible de la passion et de la pensée Pour atteindre la perfection de son art, le critique ne demande même pas les matériaux les pJus beaux. Toute chose peut servir son dessein. Et, de même qu'avec les misérables et romanesques amours de la sotte femme d'un petit médecin de campagne dans le malpropre village
DE LA CRITIQUE COJfSlDÉREE COMME UN ART 153
d'Yonville-l'Abbaye, Gustave Flaubert a pu faire un chef-d'œuvre de style et créer une œuvre classique ; ainsi, avec des sujets d'importance chétive ou nulle, tels que les tableaux de cette année ou de toute autre à la Royal Academy, les poèmes de M. Lewis Morris, les romans de M. Ohnet, ou les pièces de M. Henry Arthur Jones, le critique véritable, s'il lui plaît de diriger ou de dissiper ainsi sa faculté de contemplation, peut produire une œuvre irréprochable en beauté, en instinct de subtilité intellectuelle. Pourquoi non ? L'obscurité est toujours une irrésistible tentation pour la splendeur; et la stupidité est l'éternelle Bestia Trionfans qui appelle la sagesse hors de sa caverne. Pour un artiste aussi créateur que le critique, que signifie le sujet ? Ni plus ni moins que pour le romancier et le peintre. Comme eux, il peut trouver ses motifs partout. La manière dont il les traite est la mesure de leur valeur. Il n'est rien qui ne contienne une inspiration ou un défi.
ERNEST
Mais la Critique est-elle réellement un art créateur?
GILBERT
Pourquoi pas ? Elle travaille sur des matériaux, et les met en une forme qui devient soudain neuve et délicieuse. Que peut-on dire davantage de la
154 OPI^flONS DE LITTÉRATURE ET D'ART
poésie ? En vérité, j'appellerais volontiers la Critique : une création dans une création. Car, de même que les grands artistes, depuis Homère et Eschyle jusqu'à Shakespeare et Keats, ne sont point allés demander directement leurs sujets à la vie, mais les ont cherchés dans le mythe, et la légende et les vieux oontes, ainsi le critique agit sur des matériaux que d'autres ont, pour ainsi dire, clarifiés pour lui, et auxquels la forme imaginative et la couleur ont déjà été ajoutées. Et même, je dirais volontiers que la Critique très élevée, étant la forme la plus pure de l'impression personnelle, est à sa manière plus créatrice que la création, puisqu'elle n'est aucunement soumise à quelque type extérieur, et est, en somme, sa propre raison d'exister, et, comme l'auraient dit les Grecs, sa fin en soi-même et à soi-même. Certes, elle n'est jamais entravée par les chaînes de la vraisemblance. Nulle abjecte considération de possibilité, cette lâche concession aux répétitions ennuyeuses de la vie domestique ou publique, ne l'hifluence jamais. On peut en appeler de la fiction au fait. Mais de l'âme, il n'y a point d'appel.
ERNEST
De l'âme ?
GILBERT
Oui, de l'âme. La Critique très élevée est, en réalité,
la chronique d'une âme par elle-même. Elle est plus séduisante que l'histoire, puisqu'elle s'occupe simplement d'elle-même. Elle est plus délicieuse que la philosophie, puisque son sujet est concret et non pas abstrait, réel et non pas vague. C'est la seule forme raffinée de l'autobiographie, puisqu'elle ne s'en prend point aux événements mais aux pensées d'une vie, point aux incidents physiques des actes ou des circonstances de la vie, mais aux états de l'esprit et aux passions imaginatives de l'intelligence. Je suis toujours amusé par l'impertmente vanité de ces écrivains et de ces artistes contemporains qui semblent imaginer que la fonction principale du critique est de discourir sur leur médiocre travail. Le mieux qu'on puisse dire de l'art créateur contemporain, c'est qu'il est tout juste un peu moins vulgaire que la réalité ; et ainsi, le critique, avec son sens subtil de la distinction et son instinct sûr du raffinement délicat, préférera regarder dans le miroir d'argent ou à travers le voile tissé, et détournera ses yeux du chaos et du bruit de l'existence réelle, bien que le miroir soit terni et le voile déchiré. L'unique objet du critique est d'enregistrer ses propres impressions. C'est pour lui que sont peints les tableaux, que les livres sont écrits et les marbres taillés.
ERNEST
Il me semble avoir entendu une autre théorie de la critique.
GILBERT
Oui : quelqu'un dont nous révérons tous la gracieuse mémoire, celui qui, par la musique de ses pipeaux, attira un jour Proserpine de ses champs siciliens, et fît fouler par ses pieds blancs les primevères de Cumnor, qu'elle n'a pas foulées en vain, celui-là a dit que le but véritable de la critique est de voir l'objet tel qu'il est réellement en lui-même. Mais c'est là une très grave erreur, et cette façon de voir méconnaît la forme la plus parfaite de la Critique, laquelle est en son essence purement subjective, et cherche à révéler son propre secret, et non le secret d'un autre. Car la Critique très élevée traite l'art, non comme expressif, mais comme purement impressif.
ERNEST
Mais en est-il réellement ainsi ?
GILBERT
Sans doute. Qui s'inquiète de savoir si les appréciations de M. Ruskin sur Turner sont justes ou non? qu'importe ? sa prose puissante et majestueuse, si
ardente et si chaudement colorée en sa noble éloquence, si riche en son harmonie étudiée et musicale, si sûre et si précise surtout dans le choix subtil du mot et de l'épithète, est une œuvre d'art au moins aussi grande que n'importe lequel de ces merveilleux couchers de soleil qui pâlissent ou pourrissent sur leurs toiles moisies dans les musées de l'Angleterre ; plus grande, en réalité, est-on parfois tenté de croire, non seulement parce que sa beauté, égale à celle de ces peintures, est plus durable, mais à cause de la variété plus abondante des impressions qu'elle éveille ; car, dans ces phrases longuement cadencées, l'âme parle à l'âme, non seulement à travers la forme et la couleur, — quoique par elles aussi, en vérité, complètement et sans rien perdre, — mais encore avec le langage de l'intelligence et de l'émotion, avec une passion sublime et une plus sublime pensée, avec la pénétration imaginative et avec l'intention poétique; une œuvre d'art plus grande, pensé-je toujours, de même que la Littérature est l'art le plus grand. Qui, encore, s'inquiète si M. Pater a mis dans le portrait de Monna Lisa des choses que Léonard n'avait jamais rêvées ? Le peintre peut avoir été seulement l'esclave d'un sourire ironique, comme l'ont imaginé quelques-uns ; mais, lorsque je passe dans les froides
I galeries du Louvre et que je me trouve devant cette
figure singulière, « assise sur sa chaise de marbre dans ce cirque de rochers fantastiques, comme sous quelque indécise lueur sous-marine )), je murmure en moimême : (( Elle est plus vieille que les rochers entre lesquels elle se tient assise ; comme le vampire, elle est demeurée morte durant mainte saison, et elle a appris les secrets de la tombe ; elle a plongé dans des mers profondes, et conserve autour d'elle leur lumière évanouie; elle a trafiqué pour de bizarres tissus avec les marchands orientaux; comme Léda, elle a été la mère d'Hélène de Troie, et, comme sainte Anne, la mère de Marie ; et tout a été pour elle seulement comme le son des flûtes et des lyres, et survit uniquement dans la délicatesse avec laquelle tant d'épreuves et d'expériences ont modelé les traits changeants, et coloré les paupières et les mains. » Et je dis à mon ami : « La physionomie de celle qui, si étrangement, se dresse près des eaux exprime ce que, pendant le cours d'un millier d'années, l'homme a désiré w et il me répond : « Cette tête est celle à qui toutes les fins du monde sont connues )>, et les paupières sont un peu fatiguées. )' Et ainsi le tableau devient plus merveilleux pour nous qu'il n'est réellement, et nous révèle un secret! dont^ en vérité, il ne sait rien, et l'harmonie de lai prose mystique est aussi douce à notre oreille qu'était cette harmonie de flûte qui prêtait aux lèvres de la
DE LA CRITIQUE CONblDEREE COMME UN ART 159
Foconde ces courbes délicates et enivrantes. Me demanlez-vous ce qu'eût dit Léonard si quelqu'un était ^enu lui conter qu'en cette peinture « toutes les penées et toute l'expérience du monde avaient gravé et )étri tout ce qu'elles eurent de puissance pour affiner ït rendre expressive la forme extérieure, le naturaisme de la Grèce, la corruption de Rome, le délire lu Moyen- Age avec son ambition de spiritualité et ses Lmours d'imagination, le retour du monde païen, les rices des Borgias ? » Il aurait probablement répondu [u'il n'avait considéré aucune de ces choses, mais t'était occupé simplement de certains arrangements le lignes et de masses, et de neuves et curieuses larmonies de tons bleus et verts. Et c'est précisément )our cette raison que le morceau de critique que j 'ai iité est de la critique du genre le plus élevé. Cette îritique traite l'œuvre d'art seulement comme le )oint de départ pour une création nouvelle. Elle ne se )orne pas, — au moins, supposons-le pour un moment, — à découvrir la véritable intention de l'artiste et à iccepter cette intention comme définitive. Et, en ceci, 'lie a raison, car la signification de toute belle œuvre îst, au moins, autant dans l'âme de celui qui la •egarde qu'elle ne fut dans l'âme de celui qui l'a îréée. Oui, c'est un peu le contemplateur qui prête à 'œuvre belle ses milliers de significations, et la rend
160 OPINIONS DE LITTÉRATURE ET d'aHT
merveilleuse pour nous, et la met en un rapport nouveau avec le siècle, de sorte qu'elle devient une part essentielle de nos vies, et un symbole de ce que nous souhaitons, ou peut-être de ce qu'après l'avoii souhaité, nous craignons d'obtenir. Plus j'étudie, Ernest, plus je vois clairement que la beauté des aTt^ plastiques est, comme la beauté de la musique, principalement impressive, et qu'elle peut être gâtée comme il arrive souvent en effet, par un excès d'intention intellectuelle de la part de l'artiste. Car lorsque l'œuvre est achevée, elle a, pour ainsi dire, um vie indépendante de la sienne propre, et peut transmettre des paroles tout autres que celles qui furent confiées à ses lèvres. Parfois, lorsque j'écoute l'ouverture de Tannhaûser, il me semble en effet voii ce beau chevalier marcher gracieusement sur l'herbe semée de fleurs, et entendre la voix de Vénus qui l'appelle dans la caverne de la montagne. Mais, d'autres fois, cette musique me parle de mille chosee différentes, de moi, peut-être, et de ma propre vie, ou des vies d'autres êtres qu'on a aimés et qu'on s'est lassé d'aimer, ou des passions que l'homme a connues, ou des passions qu'il ignore, et qu'il a cherchées. Ce soir, cette musique peut nous remplir de cet EPQS TQN AATNATQN, cet Amour de V Imj)ossihle\
i. Cette expression est en français dans le texte.
][ui tombe comme une folie sur beaucoup qui croyaient nvre en sûreté et hors de l'atteinte du mal, de sorte qu'ils languissent soudain du poison d'un illimité iésir, et, dans la poursuite sans fin de ce qu'ils ne Deuvent atteindre, s'épuisent et défaillent ou chan- 3ellent. Demain, comme la musique dont nous parlent ^istote et Platon, la noble musique dorienne, ce norceau peut remplir l'office de médecin, et nous ionner un remède contre la souffrance, apaiser l'esprit 3lessé, et « emporter l'âme dans l'harmonie avec :outes les choses justes. » Et ce qui est vrai pour a musique est vrai pour tous les arts. La Beauté a mtant de significations que l'homme a de disposi- :ions. La Beauté est le symbole des symboles. La Beauté révèle toutes choses, parce qu'elle n'exprime nen. Lorsqu'elle se montre à nous, elle nous montre :out entier le monde aux ardentes couleurs.
ERNEST
Mais une œuvre comme celle dont vous parlez est- ^lle réellement de la critique ?
GILBERT
j C'est la Critique la plus élevée, car elle ne s'exerce pas seulement sur une œuvre d'art individuelle, mais |ur la Beauté elle-même, et remplit de merveilles \me forme que l'artiste pouvait avoir laissée vide, ou
n'avoir pas comprise, ou comprise imparfaitement.
ERNEST
La critique très élevée, donc, est plus créatrice que la création, et le but principal du critique est de voir l'objet comme il n'est pas réellement en luimême; voilà votre théorie, je crois ?
GILBERT
Oui, voilà ma théorie. Pour le critique, l'œuvre d'art est simplement une suggestion pour une œuvre nouvelle qui lui est propre, et qui n'a pas nécessairement besoin d'avoir une ressemblance évidente avec la chose qu'elle examine. La caractéristique d'une belle forme, c'est que chacun peut mettre en elle ce qu'il désire, et voir en elle ce qu'il lui plaît de voir; et la Beauté, qui donne au travail créateur son élément esthétique et universel, fait du critique un créateur à son tour, et lui murmure mille choses différentes qui n'étaient point dans l'esprit de celui qui tailla la statue, ou peignit le panneau, ou grava la pierre précieuse.
Ceux qui ne comprennent ni la nature de la très haute critique ni le charme de l'Art très élevé, disent parfois que les tableaux dont les critiques aiment le plus à parler sont ce x qui appartiennent à la peinture anecdo tique, et qui empruntent leurs
sujets à l'histoire ou à la littérature. Mais il n'en est point ainsi. En vérité, les tableaux de cette sorte sont beaucoup trop intelligibles. Comme genre, ils se classent parmi les illustrations, et même considérés à ce point de vue, ce sont des erreurs, puisqu'ils n'excitent pas l'imagination, mais lui posent des limites déterminées. Car le domaine du peintre est, comme je l'ai montré déjà, grandement différent de celui du poëte. Au poète appartient la vie dans sa pleine et entière totalité, non seulement la beauté visible aux yeux, mais aussi la beauté des sons ; non seulement la grâce éphémère de la forme ou l'allégresse fugitive de la couleur, mais toute la sphère du sentiment, le cercle entier de la pensée. Le peintre est tellement limité que c'est seulement à travers le masque du corps qu'il peut nous montrer le mystère de l'âme ; seulement à travers des images conventionnelles qu'il peut manier les idées ; seulement à travers les correspondances physiques • lu'il peut entrer en rapport avec la psychologie. Et ( ombien insuffisamment il le fait alors, nous demandant d'accepter le turban déchiré du More pour l'expression de la noble colère d'Othello, ou un insensé au milieu d'un orage pour représenter le farouche égarement de Lear ! Cependant, il semble que rien ne puisse arrêter le peintre. La plupart de nos vieux
164 OPIMONS DE LITTÉRATURE ET d'aRT
peintres anglais passaient leurs vies inutiles et mauvaises à braconner sur le domaine des poëtes, gâtant leurs sujets par une interprétation maladroite, et s 'efforçant de reproduire, par la forme visible ou la couleur, les prodiges de l'invisible, la splendeur de ce qui échappe aux yeux. Leurs tableaux sont, par une conséquence naturelle, intolérablement ennuyeux. Ils ont réduit les arts visibles au rang d'arts évidents, et la seule chose indigne d'être considérée, c'est l'évidence. Je ne dis pas que le poëte et le peintre ne puissent traiter le même sujet. Ils l'ont toujours fait, et le feront toujours. ]Mais tandis que le poëte peut être pictural ou non, à son choix, le peintre doit l'être toujours. Car un pemtre est limité, non pas à ce qu'il voit dans la nature, mais à ce qui peut ê re vu sur une toile.
Et ainsi, mon cher Ernest, les tableaux anecdotiques n'attireront point le critique. Il se détournera d'eux pour aller à des œuvres capables de le faire méditer et rêver et imaginer, à des œuvres douées de la subtile vertu de suggestion, et qui semblent nous insinuer qu'en elles il est encore une échappée vers un monde plus vaste. On dit parfois que le drame de la vie d'un artiste est l'impuissance où il est de réaUser son idéal. Mais le véritable drame qui s'attache aux pas de la plupart des artistes est bien plutôt qu'ils
réalisent leur idéal trop complètement. Car, lorsque l'idéal est réalisé, il est dépouillé de son prestige et de son mystère, et devient simplement un nouveau point de départ pour un autre idéal. C'est pour cette I raison que la musique est le type parfait de l'art. La musique ne peut jamais révéler son suprême secret. Là, aussi, est l'explication de la valeur des limites en art. Le sculpteur abandonne joyeusement la couleur imitative et le peintre les dimensions réelles de la forme, parce que, grâce à ces renoncements, ils peuvent éviter une représentation trop déterminée du Réel, qui serait une simple imitation, et une réalisation trop déterminée de l'Idéal, qui serait trop parement intellectuelle. C'est par l'imperfection même de ses moyens que l'Art devient parfait en beauté, et ainsi s'adresse, non pas à la faculté d'examen ni à la faculté de raison, mais au sens esthétique seul, lequel, tout en acceptant la raison et l'examen comme des degrés de la conception, les subordonne tous deux à la pure impression synthétique que produit l'œuvre d'art considérée en son ensemble, et, prenant tous les différents éléments d'émotion que l'œuvre peut posséder, se sert de leur complexité même comme d'un moyen par lequel une unité plus riche peut venir s'ajouter à l'impression ultime. Vous voyez, donc, pourquoi le critique esthétique rejette ces
formes d'art trop claires qui n'ont qu'une parole à prononcer, et, l'ayant prononcée, deviennent muettes et stériles ; pourquoi il recherche plutôt des formes suggestives de rêverie et de fantaisie, et qui, par leur imaginative beauté, font toutes les interprétations vraies et n'en font aucune définitive. L'œuvre créée par le critique aura, sans doute, quelque ressemblance avec l'œuvre qui l'a amené à la création, mais ce sera cette sorte de ressemblance qui existe, non pas entre la Nature et le miroir que le peintre de paysage ou de figure est censé lui présenter, mais entre la Nature et l'œuvre de l'artiste décorateur. De même que sur les tapis sans fleurs de la Perse, la tulipe et la rose s'épanouissent réellement et sont délicieuses à regarder, quoiqu'elles ne soient point reproduites en des formes ou des lignes visibles ; de même que la perle et la pourpre des coquilles marines se répètent dans l'église de Saint-Marc, à Venise ; de même que le plafond voûté de la merveilleuse chapelle de Ravenne est tout resplendissant de l'or et du vert et des saphirs de la queue de paon, bien que les oiseaux de Junon n'y planent point ; ainsi le critique reproduit l'œuvre qu'il examine, d'une manière qui n'est jamais imitative et dont le charme peut même consister en partie dans l'abandon de la ressemblance, et il nous montre, de cette façon, non seu-
le ment la signification, mais aussi le mystère de la Beauté, et, en transformant chacun des arts en littérature, il résout une fois pour toutes le problème de l'unité de l'Art.
Mais je vois qu'il est temps de souper. Après que nous aurons discuté du Chambertin et quelques ortolans, nous passerons à la question du critique considéré comme interprète.
ERNEST
Ah ! vous admettez donc qu'on peut quelquefois ]iermettre au critique de voir l'objet tel qu'il est réellement en lui-même ?
GILBERT
Je n'en suis pas tout à fait sûr. Peut-être pourrai- je l'admettre après souper. 11 y a une influence subtile dans le souper.