GILBERT, ERNEST
ERNEST
Les ortolans étaient délicieux, et le Chambertin parfait. Et maintenant, revenons au point où nous er étions restés.
GILBERT
Oh ! n'y revenons pas. La conversation doil effleurer toute chose, mais ne doit se fixer sur rien Parlons de VIndiqnation morale, de ses causes et d
sa guérison, sujet sur lequel je médite d'écrire : ou de r Immortalité de Thersite, qui se révèle par les journaux comiques anglais, ou de tout autre sujet qui puisse se débattre.
ERNEST
Non; je veux discuter sur le critique et la critique.
! Vous m'avez dit que la critique très élevée considère l'art, non pas comme expressif, mais comme purement impressif ; qu'elle est, par conséquent, tout à la fois créatrice et indépendante ; qu'elle est, en somme, un art elle-même, ayant la même relation avec l'œu-
ij vre créée que l'œuvre créée avec le monde visible de la forme et de la couleur, ou le monde invisible de la passion et de la pensée. Eh bien, dites-moi maintenant, le critique ne sera-t-il pas quelquefois un véritable interprète ?
GILBERT
Oui; le critique sera un interprète, s'il veut l'être. Il peut passer de son impression synthétique sur l'œuvre d'art considérée en son ensemble, à une analyse ou à une description de l'œuvre elle-même, et dans cette sphère, inférieure à mon sens, il y a encore maintes choses délicieuses à dire et à faire. Cependant, le but du critique ne sera pas toujours d'expli-
quer l'œuvre d'art. Il peut chercher plutôt à épaissir
son mystère, à élever autour d'elle, et autour de Taris
tiste, ce brouillard merveilleux également cher aux Dieux et aux adorateurs ensemble. Les gens ordinaires sont « terriblement à Taise dans Sion. » Ils ont la prétention de marcher bras-dessus bras-dessous avec les poètes, et ils ont une façon dégagée et stupide de dire : « Pourquoi lirions-nous ce qu'on a écrit à propos de Shakespeare et de Milton ? Nous pouvons lire les pièces et les poèmes. C'est assez. » Mais l'appréciation de Milton est, comme le remarquait un jour le dernier Recteur de Lincoln, la récompense d'un savoir consommé. Et celui qui désire comprendre véritablement Shakespeare doit comprendre les rapports de Shakespeare avec la Renaissance et la Réforme, avec le siècle d'Elisabeth et le siècle de Jacques ; il doit être familier avec l'histoire de la lutte entre les vieilles formes classiques et le nouvel esprit de la poésie, entre l'école de Sidney, Daniel, Jonson, et l'école de Mario we et de son plus grand fils ; il doit connaître les matériaux dont disposait Shakespeare et la méthode par laquelle il les employait, et les conditions des représentations théâtrales au seizième et au dix-septième siècles, leurs restrictions et leurs libertés, et la critique littéraire au temps de Shakespeare, ses tendances et ses formes et ses règles il lui faut étudier la langue anglaise dans son progrès et le vers blanc ou rimé dans ses divers développe
inents ; il lui faut étudier le drame grec, et la parenté qui existe entre l'art du créateur d'Agamemnon et l'art du créateur de Macbeh; en un mot, il doit être capable de relier le Londres d'Elisabeth à l'Athènes de Périclès et de préciser la véritable situation de Shakespeare dans l'histoire du drame en Europe et dans le monde entier. Le critique^ certainement, sera un interprète ; mais il ne traitera point l'art comme un sphinx explicable, dont le secret frivole peut être deviné et révélé par un voyageur aux pieds l)Iessés, ignorant de son propre nom. Bien plutôt, le critique considérera l'Art comme Une divinité dont il a charge d'augmenter le mystère, dont il a le privilège de rendre la majesté plus prestigieuse aux yeux des hommes.
Et ici, Ernest, se produit ce fait singulier. Le critique sera vraiment un interprète, mais il ne sera point un interprète semblable à celui qui répète simplement sous une autre forme une parole confiée à ses lèvres. Car, de même que c'est seulement par le contact avec l'art des nations étrangères que l'art ^Tun pays acquiert cette vie individuelle et distincte qu'on appelle nationalité, ainsi, par un renversement curieux, c'est seulement en accusant sa propre personnalité que le critique peut interpréter la personnalité et l'œuvre des autres ; et plus fortement
cette personnalité entre dans l'interprétation, plus juste devient l'interprétation, plus satisfaisante, plus convaincante et plus vraie.
ERNEST
J'aurais cru que la personnalité aurait été un élément de trouble.
GILBERT
Non ; c'est un élément de révélation. Si vous désirez comprendre les autres, il vous faut intensifier votre propre individualité.
ERNEST
Quel est alors le résultat ?
GILBERT
Je vais vous l'expliquer, et peut-être vous l'expliquerai-je mieux par un exemple déterminé. Il me semble que, tandis que le critique littéraire reste naturellement le premier de tous, puisqu'il a la carrière la plus vaste, et le champ de vision le plus large, et les matériaux les plus nobles, chacun des arts a son critique, pour ainsi dire, assigné à lui. L'acteur est un critique du drame. Il montre l'œuvre du poëte dans des conditions nouvelles, et par une méthode qui lui est spéciale. Il prend la parole écrite, et son jeu, son geste et sa voix deviennent les moyens de révélation. Le chanteur, ou le joueur de viole et de luth, est le critique de la musique. Celui qui grave un tableau
dépouille la peinture de ses belles couleurs, mais il
nous montre, par l'emploi de matériaux nouveaux, la Ivraie qualité de sa coloration, ses tons et ses valeurs,
iet les relations de ses masses; et ainsi, il en est, à sa [façon, un critique, car le critique est celui qui nous i présente une œuvre d'art dans une forme différente de celle de l'œuvre elle-même, et l'emploi de matériaux nouveaux est un élément critique aussi bien qu'un élément de création. La sculpture, aussi, a son critique, qui peut être ou le graveur en pierre fine, comme aux jours de la Grèce, ou quelque peintre comme Mantegna, qui cherchait à reproduire 3ur la toile la beauté du contour plastique et l'harmonieuse majesté des processions de bas-relief. Et ians le cas de tous ces critiques d'art créateurs, il est évident que la personnalité est un élément ibsolu de toute vraie interprétation. Lorsque Rubins- :ein nous joue la Sonata Appassionata de Beethoven, 1 nous donne non-seulement Beethoven, mais aussi ui-même, et ainsi nous donne Beethoven complètenent, — Beethoven réinterprété par une magnifique lature d'artiste, et rendu pour nous vivant et merveilleux par une nouvelle et intense personnalité, j^orsqu'un grand acteur joue Shakespeare , nous éprouvons un effet analogue. L'individualité de l'acèur devient une partie essentielle de l'interpréta-
tien. On dit quelquefois que les acteurs nous donnent leur Hamlet, et non celui de Shakespeare ; et cette erreur, — car c'en est une, — a été répétée, je regrette de le dire, par ce charmant et gracieux écrivain qui a récemment abandonné l'agitation de la littérature pour la paix de la Chambre des Communes, je veux dire l'auteur d'Obiter Dicta. En réalité, il n'existe rien qui soit l'Hamlet de Shakespeare. Si Hamlet a quelque chose du caractère défini d'une œuvre d'art, il a aussi toute l'obscurité qui appartient à la vie. Il y a autant d'Hamlets qu'il y a de mélancolies.
ERNEST
Autant d'Hamlets qu'il y a de mélancolies ?
GILBERT
Oui ; et de même que l'art provient d'une personnalité, de même c'est seulement à une personnalité qu'il peut se révéler, et de la rencontre de toutes les deux vient la juste critique d'interprétation.
ERNEST
Le critique donc, considéré comme interprète, ne donnera pas moins qu'il reçoit, et prêtera autant qu'il emprunte ?
GILBERT
Il nous montrera toujours l'œuvre d'art dans quel-
DE LA ClUTIQUE CONSIDÉRÉE COMME UN ART 175
que relation nouvelle avec notre temps. Il nous fera toujours souvenir que les grandes œuvres d'art sont des choses vivantes, — qu'elles sont, en fait, les seules choses vivantes. Et si profondément, en vérité, il sentira ceci que, j'en suis certain, puisque la civilisation progresse et que nous devenons chaque jour plus largement développés, les esprits d'élite de chaque siècle, les esprits critiques et cultivés, s'intéresseront de moins en moins à la vie réelle, et chercheront à tirer leurs impressions presque uniquement (lu domaine de Fart. Car la Vie est terriblement défectueuse en ses manifestations. Ses catastrophes arrivent mal à propos et à ceux qu'elles ne devraient point frapper. Il y a une grotesque horreur autour de ses comédies, et ses tragédies paraissent s'élever jusqu'à la farce. On est toujours blessé quand on approche d'elle. Les choses ou bien y durent trop longtemps, ou bien n'y durent pas assez.
ERNEST
Pauvre vie ! pauvre vie humaine ! n'êtes-vous même pas touché par les larmes que le poète romain nous dit être une part de son essence ?
GILBERT
Trop vivement touché par elles, je le crains. Car, lorsqu'on jette les regards en arrière sur la vie qui
était si ardente en son intensité d'émotion, et remplie d'heures si ferventes d'enthousiasme ou de joie, elle semble tout entière être un rêve et une illusion. Quelles sont les choses irréelles, sinon les passions qui un jour nous brûlèrent comme le feu ? Quelles sont les choses incroyables, sinon les choses que nous avons crues fidèlement ? Quelles sont les choses improbables ? celles que nous avons faites nousmêmes. Non, Ernest ; la vie nous déçoit avec des ombres, comme un montreur de marionnettes. Nous lui demandons le plaisir. Elle nous le donne, avec l'amertume et la déception à sa suite. Nous traversons quelque noble douleur qui, croyons -nous, donnera à nos jours la dignité de la pourpre tragique, mais cette douleur s'enfuit de nous, et des choses moins nobles prennent sa place, et par quelque aube grise et brumeuse, ou quelque odorant soir d'argent et de silence, nous nous trouvons considérant avec un froid étonnement ou un lourd cœur de pierre, la tresse de cheveux d'or que nous avions jadis si ardemment adorée et baisée si follement.
ERNEST
La vie est donc une duperie ?
GILBERT
Au point de vue artistique, certainement. Et la
raison principale qui fait de la vie une duperie à ce point de vue, est précisément ce qui prête à la vie sa sécurité misérable, c'est ce fait qu'on ne peut jamais répéter exactement la même émotion. Quelle différence dans le monde de l'Art ! Sur un rayon de la bibliothèque, derrière vous, se trouve la Divine Comédie, et je sais que, si je l'ouvre à une certaine page, je serai rempli d'une haine farouche pour quelqu'un qui ne m'a jamais offensé, ou animé d'un grand amour pour quelqu'un que je ne verrai jamais. 11 n'est aucune disposition ou aucune passion que TArt ne puisse nous donner, et ceux d'entre nous qui ont découvert son secret peuvent fixer par avance ({uelles vont être leurs impressions. Nous pouvons ])rendre notre jour et choisir notre heure. Nous pouvons dire en nous-mêmes : « Demain, à l'aube, nous marcherons avec le grave Virgile à travers la vallée de l'ombre de la mort », et voyez ! l'aube nous trouve dans le bois ténébreux, et le Mantouan se tient à côté de nous. Nous franchissons la porte où se lit l'inscription fatale à l'espérance, et, avec pitié ou avec joie, nous contemplons l'horreur d'un autre monde. Les h3rpocrites passent, avec leur visage fardé et leur capuche de plomb doré. Dans le tourbillon des vents éternels qui les emporte, les luxurieux nous regardent, et nous voyons l'hérétique déchirant sa propre
chair, et les gourmands flagellés par la pluie. Nous brisons les branches desséchées d'un arbre dans le bois des Harpies, et chacun des rameaux sombres et vénéneux saigne un sang rouge sous nos yeux, et crie hautement avec des cris amers. A travers un cor de feu, Ulysse nous parle, et lorsque le grand GibeUn se lève de son sépulcre de flamme, la fierté qui triomphe sur ce lit de torture devient nôtre pour un moment. Dans l'air pourpre et blafard s'envolent ceux qui ont souillé le monde par la beauté de leur péché, et dans l'abîme d'un mal hideux, frappé d'hydropisie et le corps enflé à la ressemblance d'un luth monstrueux, gît Adam de Brescia, le faux-monnayeur. Il nous demande d'écouter sa détresse ; nous nous arrêtons, et, de ses lèvres sèches et crevassées, il nous conte comment il rêve jour et nuit aux ruisseaux d'eau limpide qui, dans leurs lits tout frais de rosée, descendent en jaillissant des collines vertes de Casent ino. Sinon, le perfide Grec de Troie, le raille. Adam le frappe au visage, et tous deux se querellent. Nous sommes fascinés par leur ignominie, et nous nous attardons, jusqu'à ce que Virgile nous réprimande et nous emmène vers cette cité fortifiée par les géants, où le grand Nemrod sonne du cor. De terribles spectacles nous sont réservés, et nous allons vers eux, dans les vêtements de Dante et
DE LA GUmOUE CONSIDÉRÉE COMME UN ART 179
avec le cœur de Dante. Nous traversons les marais du Styx, et Argent! nage vers notre barque, à travers les vagues bourbeuses. Il nous appelle, et nous le repoussons. En entendant le cri de son angoisse, nous nous sentons joyeux, et Virgile nous louange pour l'amertume de notre mépris. Nous marchons sur le froid cristal du Cocyte, où les traîtres sont pris comme des brins de paille dans du verre. Nos pieds heurtent la tête de Bocco. Il refuse de nous dire son nom, et nous arrachons à poignées les cheveux de la tête glapissante. Alberigo nous supplie de briser la glace autour de son visage afin qu'il puisse un peu pleurer. Nous le lui promettons, et, lorsqu'il a proféré son douloureux récit, nous nions la parole que nous avions donnée, et nous nous éloignons de lui, une telle cruauté étant, en vérité, noblesse, car quoi de plus vil que celui qui montre de la miséricorde aux condamnés de Dieu ? Entre les dents de Lucifer, nous voyons l'homme qui vendit le Christ et les hommes qui tuèrent César. Nous frémissons, et nous continuons notre route pour aller revoir les étoiles.
Dans les champs du Purgatoire, l'air est plus léger, et la sainte montagne se dresse daiîs la lumière pure du jour. Là, nous trouvons la paix ; et pour ceux qui, durant un temps, demeurent en cette contrée, là est quelque paix aussi ; cependant, pâle du poison
de la Maremme, Madonna Pia passe devant nous, et Ismène est là, avec la tristesse de la terre flottant encore autour d'elle. Les âmes, l'une après l'autre; nous font partager le repentir ou la joie. Celui auquel l'affïiction de sa veuve enseigna à boire la suave absinthe de la souffrance, nous parle de Nella priant sur son lit solitaire ; et nous apprenons, de la bouche de Buonconte, comment une seule larme peut sauver du démon un pécheur mourant. Sordello, ce noble et dédaigneux Lombard, nous observe de loin, comme un lion à l'affût. Lorsqu'il apprend que Virgile est un citoyen de Mantoue, il se jette à son cou, et lorsqu'il apprend qu'il est le poëte de Rome, il se jette à ses pieds. Dans cette vallée où l'herbe et les fleurs sont plus belles que l'émeraude taillée et le bois indien et plus brillantes que l'écarlate et l'argent, chantent ceux qui, dans le monde, étaient rois ; mais les lèvres de Rodolphe de Hapsbourg ne remuent pas au son de la musique des autres, et Philippe de France se frappe la poitrine, et Henri d'Angleterre se tient à l'écart. Nous allons, gravissant l'escalier merveilleux ; et les étoiles deviennent plus larges qu'à l'ordinaire, et le chant des rois s'affaiblit, et, enfin, nous atteignons les sept arbres d'oi et le jardin du Paradis Terrestre. Dans un char traînt par un griffon apparaît celle dont le front est cou
ronné d'olivier, qui est voilée de blanc, et couverte d'un manteau vert, et vêtue d'une robe couleur de feu vivant. La flamme ancienne se réveille en nous. Notre sang se précipite avec des pulsations terribles. Nous la reconnaissons. C'est Béatrice, la femme que nous avons adorée. La glace figée autour de notre cœur se fond. D'ardentes larmes d'angoisse s'échap- I pent de nos yeux , et nous courbons notre front V3rs le sol, car nous savons que nous avons péché. Quand nous avons fait pénitence et sommes purifiés, quand nous avons bu l'eau de la fontaine de Léthé et nous sommes baignés dans la fontaine d'Eunoë, la maîtresse de notre âme nous élève au Paradis du Ciel. Au bord de cette perle éternelle, la lune, le visage de Piccarda Donati se penche vers nous. Sa beauté, pour un moment, nous trouble, et lorsque, comme un objet qui s'enfonce sous les eaux, elle s'efface, nous la suivons des yeux avec un regard fixe. La douce planète de Vénus est toute pleine d'amants. Cunizza, la sœur d'Ezzelino, la dame du cœur de Sordello, est là, et Folco, le passionné chanteur de Provence, qui, dans sa tristesse pour Azalaïs, aban- I donna le monde, et la fille de joie chananéenne dont I l'âme fut la première que racheta le Christ. Joachim 'de Flore se tient dans le soleil, et, dans le soleil, Thomas d'Aquin raconte l'histoire de Saint-François,
et Bonaventure l'histoire de Saint Dominique. A travers les brûlants rubis de Mars , Cacciaguida s'approche. Il nous dit quelle flèche lance l'arc de l'exil, et combien acre semble le pain d'un autre, et combien raides sont les marches dans la maison d'un étranger. Dans la planète de Saturne, les âmes ne chantent pas, et même celle qui nous guide n'ose pas sourire. Sur une échelle d'or, les flammes montent et descendent. Enfin, nous voyons la gloire de la Rose mystique. Béatrice attache ses yeux sur la face de Dieu pour ne plus les en détourner. La vision béatifique nous est accordée; nous connaissons l'Amour qui meut le soleil et toutes les étoiles.
Oui, nous pouvbns faire reculer la terre de six cents tours en arrière et nous identifier avec le grand Florentin, nous agenouiller au même autel que lui, et partager ses enthousiasmes ou ses mépris. Et si nous devenons las d'un temps ancien et si nous désirons réaliser notre propre siècle avec tout son vice et tout son ennui, n'y a-t-il pas des livres qui peuvent nous faire vivre davantage en une heure unique que ne peut faire la vie en vingt ans de débauche ? Auprès de votre main est un petit volume, relie en une peau vert-Nil qu'on a polie avec l'ivoire dur et semée de nénuphars dorés. C'est le livre que
Gautier aimait, c'est le chef-d'œuvre de Baudelaire. Ouvrez-le à ce madrigal triste qui commence ainsi :
« Que m'importe que tu sois sage ?
Sois belle et sois triste ! » ^
et vous vous sentirez adorant la tristesse comme jamais vous n'avez adoré la joie. Passez au poème sur l'homme qui se torture lui-même, laissez cette musique subtile s'insinuer en votre cerveau et colorer vos pensées, et vous deviendrez, pour un moment, pareil à celui qui l'écrivît : non pas même pour un seul moment, mais pour beaucoup d'arides nuits de lune et de stériles jours sans soleil, un désespoir qui n'est point le vôtre habitera en vous, et l'angoisse d'un autre rongera votre cœur. Lisez le livre tout entier, laissez-lui conter même un seul de ses secrets à votre âme ; et votre âme deviendra avide d'en connaître davantage, et se repaîtra d'un miel empoisonné, et cherchera à se repentir de crimes singuliers dont elle est innocente, et à faire pénitence pour de terribles voluptés qu'elle n'a jamais connues. Puis, quand vous êtes fatigué de ces fleurs du mal, tournez-vous vers les fleurs qui croissent dans le jardin de Perdit a, et dans leurs calices mouillés de rosée, rafraîchissez votre front fiévreux, et laissez