‹ Opinions de littérature et d'artChapitre 14 sur 17 · I. Cette citation est ea français dans l'original · texte numérisé non relu

I. Cette citation est ea français dans l'original

leur beauté guérir et remettre votre âme. Ou bien réveillez de sa tombe oubliée le doux Syi'ien Méléagre, et commandez à l'amant d'Héliodore de vous faire de la musique, car lui aussi a des fleurs dans son chant : les bouquets rouges des grenadiers épanouis, et les iris à senteur de myrrhe, et les asphodèles cerclées d'or et les hyacinthes bleu-sombre, et la marjolaine et les marguerites à la tige sinueuse. Cher lui était le parfum du champ de fèves au soir, et chers les épis odorants de la haute lavande qui croissait sur les collines syriennes, et le thym frais et vert, charme de la coupe de vin. Les pieds de son amante, lorsqu'elle marchait dans le jardin, étaient comme des lis posés entre les lis. Plus douces que les pétales des pavots chargés de sommeil étaient ses lèvres, plus douces que les violettes et aussi embaumées. Le crocus couleur de flamme s'élançait de l'herbe pour la voir. Pour elle, le svelte narcisse amassait la pluie fraîche ; et pour elle, les anémones oubliaient les vents siciliens qui les desséchaient. Et ni le crocus, ni l'anémone, ni le narcisse n'étaient aussi beaux qu'elle.

C'est une chose singulière que cette transmission de l'émotion. Nous défaillons des mêmes maladies que les poètes, et le chanteur nous donne sa souffrance. Des lèvres mortes ont des paroles pour nous,

et des cœurs tombés en poussière peuvent communiquer leur joie. Nous courons baiser la bouche saignante de Fantine, et nous suivons Manon Lescaut à travers le monde entier. La folie amoureuse de la T^Tienne est nôtre, et nôtre aussi la terreur d'Oreste. Il n'est aucune passion que nous ne puissions ressentir, aucun plaisir que nous ne puissions éprouver, et nous pouvons choisir le temps de notre initiation et le temps aussi de notre liberté. La Vie ! la Vie ! n'allons pas à la vie pour notre réalisation ou notre expérience. La vie est rétrécie par les circonstances, incohérente en son expression, et dépourvue de cette belle harmonie de la forme et de l'esprit qui, seule,

I peut satisfaire le tempérament artiste et critique.

j Elle nous fait, pour ce qu'elle vend, payer un trop haut prix, et nous achetons le moindre de ses secrets

} par une dépense énorme et prodigieuse.

\ ERNEST

Il nous faut donc aller à l'Art pour toute chose ?

GILBERT

- Pour toute chose. Parce que l'Art ne nous blesse pas. Les larmes que nous versons au théâtre sont le type des émotions délicieuses et vaines que l'Art

a fonction d'éveiller. Nous pleurons, mais nous r n'avons point de mal. Nous nous affligeons, mais ■ notre affliction n'est point amère. Dans la vie réelle de l'homme, la tristesse, comme Spinoza le dit quelque part, conduit à un amoindrissement de perfection. Mais la tristesse dont l'Art nous remplit, purifie et initie tout ensemble, si je puis une fois encore emprunter une citation au grand critique d'art des Grecs.. j C'est au moyen de l'Art, et au moyen de l'Art seulement, que nous pouvons réaliser notre perfection ; c'est au moyen de l'Art, et de l'Art seulement, que nous pouvons nous mettre à l'abri des dangers misérables de l'existence réelle. Ceci résulte, non seulement de ce fait que rien de ce qu'on peut imaginer ne vaut la peine qu'on le fasse, et qu'on peut imaginer toute chose, mais aussi de cette loi subtile que les forces d'émotion, comme les forces de l'ordre physique, sont limitées en étendue et en énergie. On peut sentir jusqu'à un certain point, et pas davantage. Et comment peut-il importer par quel plaisir la vie essaie de nous séduire, ou par quelle souffrance elle cherche à mutiler ou corrompre notre âme, si, dans le spectacle des vies de ceux qui n'ont jamais existé, on a trouvé le véritable secret de la joie, et pleuré toutes ses larmes sur la mort de ceux qui, comme Cordelia et la fille de Brabantio, ne peuvent jamais mourir ?

ERNEST

Arrêtez un moment. Il me semble que, dans tout ce que vous venez de dire, il y a quelque chose d'absolument immoral.

GILBERT

Tout art est immoral.

ERNEST

Tout art ?

GILBERT

Oui. Car l'émotion pour l'amour de l'émotion est le but de l'art, et l'émotion pour l'amour de l'action est le but de la vie, ainsi que de cette organisation pratique de la vie, que nous appelons société. La société, qui est le commencement et la base de la morale, existe simplement pour la concentration de l'énergie humaine, et, afin d'assurer sa propre continuité et sa saine stabilité, elle demande, — et, sans nul doute, demande justement, — à chacun de ses membres de contribuer au bien commun par une forme quelconque de travail productif, et de peiner et de s'exténuer jusqu'à ce que le labeur du jour soit achevé. La société pardonne souvent au criminel ; elle ne pardonne jamais au rêveur. Les belles émotions stériles que l'art excite en nous, sont haïssables à ses yeux, et les hommes sont si complètement dominés par la

tyrannie de ce terrible idéal social que, dans les expositions particulières et autres lieux ouverts au grand public, on les voit toujours s'approcher effrontément l'un de l'autre et demander, d'une voix haute et stentorienne : « Que faites-vous ? » tandis que :i /« Que pensez-vous ? » est la seule question qu'un simple être civilisé devrait jamais se permettre de murmurer à un autre. Ils ont bonne intention sans doute, ces radieux honnêtes gens. C'est pourquoi peut-être ils sont si excessivement ennuyeux. Mais quelqu'un devrait leur enseigner que si, dans l'opinion de la société, la Contemplation est le plus grave péché dont un citoyen puisse se rendre coupable, dans l'opinion de la très haute culture, elle est la véritable occupation de l'homme.

ERNEST

La Contemplation ?

GILBERT

La Contemplation. Je vous ai dit, il y a quelque temps, qu'il était beaucoup plus difficile de parler d'une chose que de la faire. Laissez-moi vous dire maintenant que ne rien faire du tout est la chose la plus difficile au monde, la plus difficile et la plus intellectuelle. Pour Platon, avec sa passion de la sagesse, la Contemplation était la forme la plus noble

de l'énergie. Pour Aristote, avec sa passion de la science, elle était la forme de l'énergie la plus noble aussi. C'était à la Contemplation que la passion de la sainteté conduisait les saints et les mystiques du moyen-âge.

ERNEST

Nous existons donc pour ne rien faire ?

GILBERT

C'est pour ne rien faire que l'élite existe. L'action est limitée et relative.. Illimitée et absolue est la vision de celui qui s'assied à l'aise et qui observe, qui marche dans la solitude et qui rêve. Mais nous qui sommes nés à la fin de ce siècle prodigieux, nous sommes à la fois trop cultivés et trop critiques, trop subtils intellectuellement et trop curieux de plaisirs exquis, pour accepter des spéculations sur la vie en échange de la vie elle-même. Pour nous, la citta divina est sans couleur, et le jruitio Dei dépourvu de signification. La métaphysique ne contente point nos tempéraments, et l'extase religieuse est passée de mode. Le monde dans lequel le philosophe de l'Académie devient « le spectateur de tous les temps et de toute la vie », n'est pas réellement un monde idéal, mais simplement an monde d'idées abstraites. Lorsque nous y entrons, nous nous sentons transir parmi

les calculs glacials de la pensée. Les salles de la Cité de Dieu maintenant ne nous sont plus ouvertes. Ses portes sont gardées par l'Ignorance, et pour les franchir, nous devrions abandonner tout ce qui, dans notre nature, est le plus divin. C'est assez que nos pères aient cru. Ils ont épuisé dans l'espèce la faculté de la foi. Ce qu'ils nous ont légué, c'est le scepticisme dont ils avaient peur. S'ils l'avaient mis en des paroles, il pourrait ne pas vivre en nous comme pensée. Non, Ernest, non. Nous ne pouvons retourner aux saints. Il y a beaucoup plus à apprendre du pécheur. Nous ne pouvons retourner au philosophe, et le mystique nous égare. Qui donc, comme M. Pater l'insinue quelque part, voudrait échanger la courbe d'une seule feuille de rose pour cet Etre intangible et sans forme que Platon estime si fort ? Que nous est rilluminisme de Philon, l'Abîme d'Eckhart, la Vision de Bôhme, et même le Ciel prodigieux qui fut révélé aux yeux aveugles de Swdenborg ? De telles choses sont moins que le calice jaune d'une jonquille de la prairie, beaucoup moins que le plus humble des arts visibles ; car, de même que la Nature est la matière luttant contre l'esprit, de même l'Art est l'esprit s'ex-^ primant au moyen de la matière, et ainsi, même dans' les plus infimes de ses manifestations, il parle tout' ensemble aux sens et à l'âme également. Pour les tem-'

péraments esthétiques, le vague est toujours répulsif. Les Grecs furent une nation d'artistes, parce que le sentiment de l'infini leur fut épargné. Comme Aristote, comme Gœthe après sa lecture de Kant, nous désirons le concret, et rien, sauf le concret, ne peut nous satisfaire.

ERNEST

Que proposez-vous donc ?

GILBERT

Il me semble qu'avec le développement de l'esprit critique, nous serons capables de réaliser non seulement nos propres vies, mais la vie collective de la race, et ainsi de nous faire absolument modernes, dans le vrai sens du mot modernité. Car celui pour qui le présent est la seule chose présente, ne sait rien de l'époque dans laquelle il vit. Pour réaliser le dix-neuvième siècle, il faut réaliser chaque siècle qui 'a précédé et qui a contribué à sa formation. Pour connaître quelque chose de soi-même, il faut connaître tout des autres. Il faut qu'il ne soit nulle disposition d'esprit avec laquelle on ne puisse sympathiser, nulle forme de vie disparue qu'on ne puisse faire revivre. Est-ce impossible ? Je ne le pense pas. En nous révélant le caractère absolument machinal de toute action, et en nous délivrant ainsi du fardeau

embarrassant, et par nous-mêmes imposé, de la responsabilité morale, le principe scientifique de l'Hérédité est devenu, pour ainsi dire, l'autorisation à la vie contemplative. Il nous a montré que nous ne sommes jamais moins libres que lorsque nous essayons d'agir. Il a tendu autour de nous les filets du chasseur, et écrit sur le mur la prophétie de notre sort. Nous ne pouvons la déchiffrer, car elle est au-dedans de nous. Nous ne pouvons la voir, sauf dans un miroir qui reflète l'âme. C'est Némésis sans son masque. C'est la dernière des Destinées, et la plus terrible. C'est le seul des Dieux dont nous connaissions le vrai nom.

Et cependant, tandis que dans la sphère de la vie pratique et extérieure, le principe d'hérédité a dépouillé l'énergie de sa liberté et l'activité de son choix, dans la sphère subjective, où l'âme est au travail, il vient à nous, ce compagnon terrible, avec maints présents dans les mains, présents de tempéraments singuliers et de sensibilités subtiles, présents de sauvages ardeurs et de glaciales dispositions à l'indifférence, présents complexes et multiformes de pensées en désaccord les unes avec les autres et de passions qui se combattent entre elles. Et ainsi, ce n'est pas nôtrepropre vie que nous vivons, mais les vies des morts, et l'âme qui habite en nous n'est pas une simple entitt spirituelle, qui nous fait personnels et individuels, créée

pour notre service, et entrant en nous pour notre joie.

C'est une chose qui a habité en des Heux effrayants,

et qui a séjourné en des sépulcres anciens. Elle est

malade de maintes maladies, et garde les souvenirs de

péchés singuliers. Elle est plus sage que nous ne

sommes, et sa sagesse est amère. Elle nous remplit

j d'irréalisables désirs, et nous fait poursuivre ce que

j nous savons ne pouvoir obtenir. Il est une chose,

I néanmoins, Ernest, qu'elle peut faire pour nous. Elle

I peut nous emmener loin de milieux dont la beauté

i est obscurcie pour nous par le brouillard de l'habi-

I tude, ou dont l'abjecte laideur et les sollicitations

misérables gâtent la perfection de notre développe-

! ment. Elle peut nous aider à quitter le siècle dans

j lequel nous sommes nés, et à passer en d'autres siècles,

I et à ne pas nous trouver exilés de leur air. Elle peut

1 nous enseigner à nous échapper de nos impressions, et

ï à réaliser les impressions de ceux qui sont plus grands

que nous. La souffrance de Léopardi maudissant la

I vie devient notre souffrance. Théocrite souffle dans ses

ij pipeaux, et nous rions avec les lèvres de la nymphe

I et du berger. Sous la peau de loup qui couvre Pierre

Vidal, nous fuyons devant la meute, et dans l'armure

de Lancelot, nous chevauchons au sortir de la cham-

|bre de la reine. Nous avons murmuré le secret de notre

imour sous le capuchon d'Abélard, et, dans les vête-

ments tachés de Villon, nous avons mis en poésie notre opprobre. Nous pouvons voir l'aurore par les yeux de Shelley, et lorsque nous errons avec Endymion, la Lune s'éprend de notre jeunesse. Nôtre est la torture d'Atys, et nôtre la colère indécise et les nobles tristesses du Prince Danois. Pensez- vous que ce soit l'imagination qui nous rende capables de vivre ces vies sans nombre ? Oui : c'est l'imagination ; et l'imagination est le résultat de l'hérédité. Elle est simplement l'expérience concentrée de la race.

ERNEST

Mais où est, dans tout ceci, la fonction de l'esprit critique ?

GILBERT

La culture que rend possible cette transmission des expériences de la race peut être rendue parfaite par l'esprit critique seul, et vraiment on peut dire qu'elle est une avec lui. Car qu'est-ce que le vrai critique, sinon celui qui porte en lui-même les rêves, et les idées, et les sentiments de milliers de générations, et à qui nulle forme de pensée n'est étrangère, ni obscur nul mobile d'émotion ? Et qu'est-ce que l'homme véritablement cultivé, sinon celui qui, par une érudition achevée et un choix sévère, a rendu l'instinct conscient de lui-même et intelligent, qui peut séparer l'œuvre douée de distinction de celle qui

n'en a pas ; qui, de la sorte, par le rapprochement et la comparaison, se rend maître des secrets du style et de l'école, comprend leurs significations et écoute leurs voix, et développe cet esprit de curiosité désintéressée qui est la vraie racine, comme il est la vraie fleur, de la vie intellectuelle, et ainsi atteint à la splendeur de l'intelligence, et, ayant appris « ce qu'on a connu et pensé de meilleur dans le monde », vit, — l ce n'est point une fantaisie de le dire, — avec ceux qui sont les Immortels.

Oui, Ernest, la vie contemplative, la vie qui a pour but, non pas d'agir mais d'être, et non pas seulement d'être, mais de devenir, — voilà ce que l'esprit critique peut nous donner. Les dieux vivent ainsi : ou bien méditant sur leur propre perfection, comme nous l'enseigne Aristote, ou bien, comme l'imaginait Epicure, observant avec les yeux calmes du spectajteur la tragi-comédie du monde qu'ils ont créé. Nous aussi, nous pouvons vivre comme eux, et nous poser en témoins, avec des émotions appropriées, des scènes changeantes que produisent l'homme et la nature. Nous pouvons nous spiritualiser en nous détachant de l'action, et devenir parfaits par le renoncement à l'énergie. Il m'a souvent semblé que Browning sentait quelque chose de ceci. Shakespeare lance flamlet dans la vie active, et lui fait réaliser sa mis-

sion par l'effort. Browning aurait pu nous donner un Hamlet qui eut réalisé sa mission par la pensée. L'accident et l'événement étaient pour lui irréels et insignifiants. Il faisait de l'âme le protagoniste de la tragédie de la vie, et considérait l'action comme le seul élément anti-dramatique d'une pièce. Pour nous, en tout cas, le BIOS 0EQPHÏIKOS est le véritable idéal. De la haute tour de la Pensée, nous pouvons promener nos regards sur le monde. Calme, et concentré en lui-même, et complet, le critique esthétique contemple la vie, et nulle flèche lancée au hasard ne peut pénétrer entre les joints de son armure. Lui, au moins, est en sûreté. Il a découvert comment on doit vivre.

Un tel mode de vie est-il immoral ? Oui : tous les arts sont immoraux, excepté ces formes inférieures d'art sensuel ou didactique qui cherchent à excitei à l'action dans le mal ou dans le bien. Car l'action de tout genre appartient à la sphère de l'éthique. Le but de l'Art est simplement de créer une disposition d'âme. Un tel mode de vie est-il anti-pratique ? Ah I il n'est pas si aisé d'être anti-pratique que l'imagine l'ignorant Philistin. Ce serait un bien pour l'Angleterre, s'il en était ainsi. Nul pays dans le monde n'a autant que le nôtre, besoin de gens anti-pratiques. Chez nous, la Pensée est rabaissée par son associa-

tien constante avec l'action pratique. Lequel de ceux qui se meuvent dans la violence et l'agitation de l'existence réelle, politiciens bruyants, ou braillards réformateurs de la société, ou pauvres prêtres à l'esprit étroit, aveuglés par les souffrances de cette portion insignifiante de l'humanité à laquelle ils ont consacré leur destin, lequel peut sérieusement se prétendre capable de former un jugement intellectuel désintéressé sur une chose quelconque ? Toute profession amène un préjugé La nécessité d'une carrière oblige chacun à se diriger d'un côté spécial. Nous vivons dans le siècle du travail forcé et de l'éducation affaiblie, le siècle où les gens sont si laborieux qu'ils deviennent absolument stupides. Et, si durement que puisse résonner ce mot, je ne peux m'eni^ pêcher de dire que de tels gens méritent leur sort. Le moyen assuré de ne rien connaître de la vie est d'essayer de se rendre utile.

ERNEST

Charmante doctrine, Gilbert î

GILBERT

Je ne suis pas sûr qu'elle soit charmante, mais elle a au moins le mince mérite d'être vraie. Que le désir de faire du bien aux autres produise une abondante

moisson de fats, c'est le moindre des maux dont ce désir est la cause. Le fat est une très intéressante étude psychologique, et, quoique de toutes les attitudes, une attitude morale soit la plus insupportable, cependant avoir une attitude est, au moins, quelque chose. C'est reconnaître formellement l'importance qu'il y a à traiter la vie d'un point de vue déterminé et raisonné. Que la Sympathie Humanitaire entre en guerre contre la Nature en assurant l'existence du faible, ceci peut faire mépriser par l'homme de science ses faciles vertus. L'économiste politique peut s'indigner contre elle, puisqu'elle met l'imprévoyant sur le même niveau que la prévoyant, et ainsi enlève à la vie l'impulsion au travail qui est la plus forte, parce qu'elle est la plus basse. Mais, aux yeux du penseur, le vrai mal produit par la sympathie sentimentale, c'est qu'elle restreint la connaissance, et nous empêche ainsi de résoudre aucun problème social Nous essayons aujourd'hui d'arrêter la crise qui approche, la révolution montante, comme l'appel- 1 lent mes amis les Fabianistes, au moyen des dons ! et des aumônes. Eh bien ! quand la révolution ou la crise arrivera, nous serons impuissants, parce que nous ne saurons rien. Et ainsi, Ernest, ne nous abusons pas. L'Angleterre ne sera jamais civilisée jusqu'à ce qu'elle ait ajouté Utopie à ses possessions. Il est

plus d'une de ses colonies qu'elle pourrait avec avantage échanger contre une si belle terre. Ce qu'il nous faut, ce sont des gens anti-pratiques qui voient au-delà de l'instant, et pensent au-delà du jour. Ceux qui essaient de conduire le peuple ne peuvent le faire qu'en suivant la populace. C'est par la voix de Celui qui crie dans le désert que les chemins des dieux doivent être préparés.

Mais peut-être pensez-vous qu'à examiner pour la seule joie d'examiner, et à contempler pour l'amour de la contemplation, il y a quelque chose d'égoïste. Si vous pensez ainsi, ne le dites point. Il convient à un siècle profondément égoïste, comme le nôtre, de déifier le sacrifice de soi-même. Il convient à un siècle profondément avide, tel que celui dans lequel nous vivons, de placer au-dessus des nobles vertus intellectuelles ces frivoles vertus émotionnelles qui sont pour lui un avantage pratique immédiat. Ils manquent leur but aussi, ces philanthropes et ces sentimentaux contemporains, toujours occupés à discourir auprès de chacun sur ses devoirs envers son voisin. Car le développement de la race dépend du développement de l'individu ; et là où la culture de soimême a cessé d'être l'idéal, la mesure intellectuelle est immédiatement abaissée, et, souvent, finalement perdue. Si vous rencontrez dans un dîner un homme

qui a passé sa vie à s'éduquer lui-même, — un type rare à notre époque, je l'admets, mais qu'on peut encore rencontrer quelquefois, — vous vous lèverez de table plus riche, et sentant qu'un haut idéal a, pour un moment, touché et sanctifié vos jours. Mais, oh ! mon cher Ernest, être assis près d'un homme qui a passé sa vie à essayer d'éduquer les autres ! Quelle terrible impression ! Combien épouvantable est cette ignorance qui est l'inévitable résultat de la funeste habitude d'imposer ses opinions ! De quel ordre limité se montre l'esprit de cet individu ! Comme il nous fatigue, et doit se fatiguer lui-même, avec ses répétitions sans fin et son recommencement maladif î Comme il manque de tout élément de croissance intellectuelle ! Dans quel cercle vicieux il se meut toujours !

ERNEST

Vous parlez avec une singulière vivacité, Gilbert. Avez-vous donc éprouvé récemment cette impression terrible, comme vous dites ?

GILBERT

Peu de nous y échappent. On dit que le maître d'école n'existe plus. Je le désirerais de bon cœur. Mais le type dont, après tout, le maître d'école n'est qu'un représentant, et certainement le moins

important, ce type me semble en réalité dominer nos vies ; et, de même que le philanthrope est le fléau de la sphère éthique, ainsi le fléau de la sphère intellectuelle est l'homme si occupé à essayer d'éduquer les autres, qu'il n'a jamais eu le temps de s'éduquer luimême. Non, Ernest : la culture de soi-même est le véritable idéal de l'homme. Gœthe le comprit, et la dette immédiate que nous devons à Gœthe est plus grande que celle que nous devons à aucun homme depuis les jours des Grecs. Les Grecs le comprirent, et ils nous ont laissé, comme leur legs à la pensée moderne, la conception de la vie contemplative aussi bien que la méthode critique par laquelle seule cette vie peut être véritablement réalisée. Ce fut là l'unique chose qui fit grande la Renaissance, et qui nous donna l'Humanisme. C'est là l'unique chose qui pourrait faire grand notre siècle aussi ; car la faiblesse réelle de l'Angleterre consiste, non dans ses armements incomplets ou dans ses côtes sans fortification, non dans la pauvreté qui rampe par les ruelles sans soleil ou l'ivresse qui braille dans les cours dégoûtantes, mais simplement dans ce fait que son idéal est émotionnel et non intellectuel.

Je ne nie pas que l'idéal intellectuel ne soit difficile à atteindre, d'autant plus qu'il est, et peut-être sera pour bien des années encore, impopulaire parmi la

foule. Il est si aisé aux hommes d'avoir de la sympathie pour la souffrance ! Il leur est si difficile d'avoir de la sympathie pour la pensée ! En vérité, les hommes ordinaires comprennent si peu ce qu'est réellement la pensée que, lorsqu'ils ont dit qu'une théorie est dangereuse, ils semblent s'imaginer qu'ils ont prononcé sa condamnation, alors que ce sont seulement de telles théories qui ont quelque véritable valeur intellectuelle. Une idée qui n'est pas dangereuse est indigne d'être une idée.

Gilbert, vous me déroutez. Vous m'avez expliqué que tout art est, en son essence, immoral. Allez-vous m 'expliquer maintenant que toute pensée est, dans son essence, dangereuse ?

GILBERT

Oui, dans la sphère pratique, il en est ainsi. La sécurité de la société repose sur la coutume et l'instinct inconscient, et la base de la stabilité de la société, comme organisme sain, est l'absence complète de toute intelligence parmi ses membres. La grande majorité des hommes, sentant parfaitement ceci, se rangent eux-mêmes naturellement du côté de ce magnifique système qui les élève à la dignité de machines, et s'irritent si furieusement contre

l'intrusion de la faculté intellectuelle dans toute question relative à la vie, que l'on est tenté de définir l'homme : un animal raisonnable qui sort toujours de son caractère lorsqu'on l'invite à agir suivant les préceptes de la raison. Mais détournons-nous de la sphère pratique, et ne parlons plus de ces méchants philanthropes, que, vraiment, on peut bien abandonner à la miséricorde du sage aux yeux en amande de là Rivière Jaune, Chuang-Tsu le philosophe, lequel a prouvé que ces brouillons bien intentionnés et insupportables ont détruit la vertu naturelle et spontanée qui est en l'homme. C'est un ennuyeux sujet, et je suis impatient de revenir à la sphère où la critique est libre.

ERNEST

La sphère de l'intellect ?

GILBERT

Oui. Vous vous souvenez que j'ai parlé du crtique comme étant à sa manière aussi créateur que l'artiste, dont l'œuvre, en vérité, peut n'avoir de valeur qu'autant qu'elle donne au critique une suggestion pour quelque mode nouveau de pensée ou de sentiment, mode que le critique peut réaliser avec une égale, ou peut-être plus grande, distinction de forme, et faire, par l'usage d'un nouveau moyen d'expression, différemment beau et plus parfait. Eh bien ! vous me

sembliez être un peu sceptique à Tégard de cette théorie. Mais peut-être je vous faisais tort ?

ERNEST

Je ne suis pas réellement sceptique là-dessus, mais je dois admettre que je sens très profondément qu'une œuvre pareille à celle que vous décrivez comme produite par votre critique, — œuvre qu'il faut sans aucun doute appeler création, — est, de toute nécessité, purement subjective, tandis que les œuvres très grandes sont toujours objectives, objectives et impersonnelles.

GILBERT

La différence entre l'œuvre objective et l'œuvre subjective est seulement une différence de forme extérieure. Elle est accidentelle, non pas essentielle. Toute création artistique est absolument subjective. Le paysage même que regardait Corot n'était, comme l'a dit le peintre lui-même, qu'un état de son propre esprit; et ces grandes figures du drame grec ou du drame anglais qui nous semblent posséder une existence réelle et propre, distincte de celle des poètes qui les ont formées et façonnées, sont, en dernière analyse, simplement les poètes eux-mêmes, non pas comme ils pensaient être, mais comme ils pensaient n'être pas et comme, par une telle pensée, ils arrivaient d'une façon

singulière, et quoique pour un seul moment, à être réellement. Car nous ne pouvons jamais sortir de nousmêmes, et il ne peut y avoir dans la création ce qui n'était pas dans le créateur. Même, je dirais volontiers que plus objective paraît être une création, plus subjective elle est réellement. Shakespeare pouvait j avoir rencontré Rosencrantz et Guildenstern dans les î blanches rues de Londres, ou vu les serviteurs de î familles rivales s'attaquer sur la place publique ; i| mais Hamlet sortit de son âme, et Roméo de sa passion. C'étaient des éléments de sa propre nature aux- ,\ quels il donnait une forme visible, des impulsions qui s'agitaient si fortement en lui qu'il devait, pour ainsi :\ dire malgré lui, les laisser réaliser leur énergie, non ! pas sur le terrain inférieur de la vie réelle, où ils l\ auraient été entravés et contraints et ainsi rendus î{ imparfaits, mais sur le terrain imaginatif de l'art où ' j l'Amour peut vraiment trouver dans la Mort son y\ magnifique accomplissement, où l'on peut transî I percer derrière la tapisserie l'écouteur indiscret, et î f lutter dans une tombe nouvellement creusée, et faire fî boire son crime à un roi coupable, et voir, à travers i ^ le brouillard, le spectre de son propre père, sous les ii lueurs de la lune, passer en armure complète de muji raille en muraille. L'action, étant limitée, aurait laissé )] Shakespeare insatisfait et inexprimé; et, de même

que c'est parce qu'il ne fit rien qu'il a été capable d'accomplir toute chose, ainsi c'est parce qu'il ne nous parle jamais de lui-même dans ses pièces que ses pièces nous le révèlent absolument, et nous montrent sa vraie nature et son caractère beaucoup plus complètement que ne font même ces sonnets singuliers et délicieux, dans lesquels il découvre aux yeux clairvoyants la retraite secrète de son cœur. Oui, la forme objective est, en somme, la plus subjective. L'homme est moins lui-même lorsqu'il parle en son propre nom. Donnez-lui un masque, et il vous dira la vérité.

ERNEST

Le critique, alors, étant limité à la forme subjective, sera nécessairement moins capable de s'exprimer complètement que l'artiste, lequel a toujours à sa disposition les formes impersonnelles et objectives.

GILBERT

Non pas nécessairement, et certainement pas du tout s'il reconnaît que chaque forme de critique est, dans son développement le plus élevé, simplement une disposition d'esprit, et que nous ne sommes jamais plus vraiment nous-mêmes que lorsque nous sommes inconséquents. Le critique esthétique, fidèle > seulement au principe de la beauté en toutes choses, sera toujours à la recherche d'impressions neuves.

prenant aux différentes écoles le secret de leur charme, s'inclinant, peut-être, devant des autels étrangers ou souriant, si c'est sa fantaisie, à des dieux nouveaux et singuliers. Ce que les autres appellent Qotre passé a, sans doute, beaucoup d'importance pour eux, mais n'en a absolument aucune pour nous. L'homme qui considère son passé mérite de n'avoir aucun avenir à contempler. Quand on a trouvé l'expression pour une disposition d'âme, on en a fini avec 5lle. Vous riez ; mais croyez-moi, il en est ainsi. Hier, c'était le Réalisme qui plaisait. On recevait de lui ce frisson nouveau ^ qu'il avait pour but de proiuire. On l'analysait, on l'expliquait, et on s'en fatiguait. Au déclin de son soleil vinrent les Luminisles m peinture, et les Symbolistes en poésie, et l'esprit iu moyen-âge, cet esprit qui n'appartient pas à 'époque, mais au tempérament, s'éveilla tout à coup lans la Russie blessée, et nous émut un moment par a terrible séduction de la souffrance. Aujourd'hui, le uccès est pour la Fantaisie, et déjà les feuilles trem- )lent dans la vallée, et sur les sommets pourprés des uontagnes s'avancent les pieds sveltes et dorés de a Beauté. Les vieilles formes de création languissent, laturellement. Les artistes se copient eux-mêmes ou

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