‹ Optique physiologique [electronic resource] (volume 2)Chapitre 119 sur 124 · DU CONTRASTE SIMULTANÉ · texte numérisé non relu

DU CONTRASTE SIMULTANÉ

couleur complémentaire est bien plus durable que ne le serait une image accidentelle obtenue dans les mêmes conditions. Pour qu'on puisse distinguer une image accidentelle sur un fond uniformément coloré, il faut que cette image soit bien développée et bien délimitée : une pareille image se déplace avec le regard, ce qui en fait reconnaître immédiatement la nature subjective, et nous sommes généralement habitués h ne donner notre attention qu'aux phénomènes visuels objectifs. Lorsque, au contraire, une image accidentelle mal circonscrite recouvre un champ coloré plus petit, objectivement délimité, et qui se présente toujours sous l'influence de l'image accidentelle, cette influence ne peut pas être immédiatement séparée dans la perception d'avec les autres phénomènes objectifs du champ visuel, et c'est pour cette raison qu'elle attire plus facilement notre attention. Nous parlerons plus en détail, dans la troisième partie, de cette particularité de notre attention.

Il faut ajouter que, dans les phénomènes de contraste dont nous nous occupons ici, la fatigue de la rétine est constamment renouvelée, et que, pour cette raison, l'effet est durable, tandis qu'il disparaît asse/, vite dans la plupart des méthodes employées pour produire des images accidentelles.

11. — Passons à l'étude du contraste simultané pur. — Pour être certain d'avoir affaire à des phénomènes de ce genre, il faut disposer les expériences de telle sorte qu'il ne puisse pas se produire d'images accidentelles, et que la partie de la rétine où doit se former la sensation de la couleur induite ne reçoive pas, même d'une manière passagère, l'image du champ inducteur. En général, on ne peut atteindre cet effet d'une manière complète que si l'on ne fait apparaître la couleur inductrice qu'après avoir fixé l'œil sur un point déterminé du champ induit, point sur lequel la fixation devra être maintenue pendant toute la durée de l'expérience. Si la couleur inductrice n'est ni trop intense, ni trop saturée, il suffit de diriger rapidement, sur le champ induit, les yeux qui ont été fermés ou qui ont erré sur des objets foncés et peu colorés : oh fixe un point de ce champ sans laisser séjourner préalablement le regard sur le champ ihducteur. Si cette méthode suffit, dans la plupart des cas, cela tient surtout à ce que les phénomènes de contraste dont nous nous occupons ici apparaissent précisément avec la netteté la plus grande pour de faibles 'différences de couleur entre le champ inducteur et le champ induit, à l'inverse des phénomènes du contraste successif, qui sont favorisés par de fortes oppositions de couleur et d'éclairage.

Les phénomènes dont nous nous occupons ici me paraissent être

Ô16 (595) DEUXIÈME PARTIE. — DES SENSATIONS VISUELLES. §24. d'une tout autre nature que les précédents. On peut, en général, les caractériser comme étant des cas où il est impossible de juger exactement la couleur réagissante en la comparai il à d'autres qu'à la couleur inductrice. Dans des cas de ce genre, nous sommes disposés à considérer les différences qui apparaissent d'une manière nette et certaine comme plus grandes que celles qui ne ressortent que d'une manière incertaine dans l'observation, ou qu'il faut juger à l'aide de la mémoire. C'est sans doute là une loi générale de toutes nos perceptions. Un homme de taille moyenne paraît petit à côté d'un homme de grande taille, parce que, dans le moment, nous voyons nettement qu'il existe des hommes plus grands que lui et non point qu'il y en a de plus petits. Le même homme de taille moyenne paraît grand à côté d'un homme de petite taille.

On compare avec le plus de certitude deux couleurs ou deux intensités, lorsqu'elles sont tout à fait contiguës dans le champ visuel et que leur limite n'est marquée que par leur différence. Plus elles sont éloignées l'une de l'autre, plus leur comparaison est difficile; cette comparaison devient bien plus difficile encore si l'une des couleurs n'est donnée que de mémoire. De là il résulte déjà que lorsqu'un champ coloré, le champ réagissant, est tout à fait entouré par un autre, le champ inducteur, on perçoit plus facilement la différence qui existe entre la couleur du champ réagissant et celle du champ inducteur que celle que présente le champ réagissant avec d'autres couleurs plus éloignées. Cette comparaison présente sa plus grande difficulté lorsque le champ inducteur occupe la totalité, ou du moins la plus grande partie du champ visuel, et que les autres couleurs sont seulement perçues par les parties périphériques de la rétine, où la distinction des couleurs est incomplète, ou quand elles ne sont connues que de mémoire. Aussi, d'après la règle donnée plus haut, la différence qu'on assigne entre le champ réagissant et le champ inducteur est, en général, trop grande relativement à la différence entre le champ réagissant et les autres couleurs ; et cet effet est d'autant plus prononcé, que la couleur inductrice exclut davantage du champ visuel toutes les autres couleurs.

De plus, il est plus facile de se tromper dans l'appréciation de petites différences que clans celle de différences considérables ; aussi les phénomènes de contraste sont-ils relativement plus prononcés pour des différences d'éclairage minimes.

Enfin, une différence qui fournit seule le moyen de distinguer deux surfaces voisines paraît plus grande que lorsque d'autres circonstances contribuent à faire distinguer la séparation : aussi le contraste shnul-

§ 24. OMBRES COLORÉES. (m) 517

tané est-il, en général, plus vif si le champ induit ne se distingue du champ inducteur que par la différence de coloration.

Il reste encore à remarquer qu'il ne faut pas fixer trop longtemps les objets Si la fixation est maintenue trop longtemps, la fatigue de l'œil produit une série de phénomènes qui amènent en partie un résultat opposé à celui du contraste primitif.

Passons maintenant à la description des cas particuliers. — Le plus favorable de tous, pour la vivacité du contraste, est donné par l'expérience des ombres colorées, parce qu'ordinairement les trois conditions indiquées s'y trouvent réunies. C'est aussi pour cette raison que, parmi les phénomènes de contraste, ce senties ombres colorées qui ont attiré l'attention en premier et le plus souvent.

Le moyen le plus facile de les observe^ consiste à éclairer simultanément une feuille de papier, d'un côté par la lumière affaiblie du jour et de l'autre par la lumière d'une bougie. — La lumière naturelle, c'està-dire la lumière blanche provenant, soit d'un ciel nuageux, soit d'une surface blanche éclairée par le soleil, soit enfin du disque lunaire, pénètre à travers une ouverture qui ne doit pas être trop large, afin qu'il puisse se former des ombres nettes. On place ensuite, en avant du papier, un corps opaque quelconque (le doigt, un crayon) qui projette aussitôt deux ombres sur le papier. Nommons ombre de la lumière naturelle celle qui se formerait aussi en l'absence de la bougiè, et ombre de la lumière artificielle celle dont la formation dépend de la présence de la bougie. L'ombre de la lumière naturelle est éclairée par la lumière jaune-rouge de la bougie, et ne reçoit pas la lumière du jour. Elle apparaît avec sa coloration objective jaune-rouge. L'ombre de la bougie est éclairée par la lumière blanche du jour et ne reçoit pas la lumière jaune-rouge de la bougie. Sa couleur objective est donc blanche, mais elle apparaît avec une coloration bleue, complémentaire de celle du fond, qui est un jaune-rouge blanchâtre, puisque les parties libres du papier reçoivent simultanément la lumière blanche du jour et la lumière jaune-rouge de la bougie. Les colorations présentent leur plus grande netteté lorsqu'on égalise l'intensité des deux sources lumineuses de telle façon que les deux ombres présentent la même obscurité.

Le bleu de l'ombre de la bougie devient plus vif lorsqu'on laisse fréquemment errer le regard sur le fond jaune-rouge, mais il se produit aussi sans l'intermédiaire d'images accidentelles. Marquons un point quelconque a, situé dans l'ombre bleue ; plaçons devant la bougie un écran opaque de manière à ne laisser parvenir sur le papier, pendant un certain temps, que la lumière du jour, jusqu'à ce que l'effet cou-

f>18 (.195; DEUXIÈME PARTIE. - DES SENSATIONS VISUELLES. § 26. sécutif de la lumière jaune-rouge ait complètement disparu, et que la lumière du jour paraisse de nouveau complètement blanche, et, fixant le point «, enlevons l'écran qui masquait la bougie. Aussitôt l'ombre de la bougie se colore en bleu et reste bleue, même sans que le regard ait subi la moindre oscillation. De plus, la couleur par contraste se présente aussitôt dans l'ombre lorsque après avoir fermé et recouvert les yeux pendant un certain temps, on les ouvre brusquement en les dirigeant vers l'ombre.

Qu'on place un tube, noirci intérieurement, clans une position telle qu'en regardant à travers, l'œil ne puisse voir que des parties du papier placées dans l'ombre de la bougie ; si on ne laisse arriver d'abord que la lumière du jour, et qu'après avoir appliqué l'œil à l'ouverture du tube, on laisse arriver aussi la lumière de la bougie, dans ces conditions l'observateur ne voit aucune des parties éclairées par la bougie : elles sont non avenues pour lui, et les parties du papier qu'il voit à travers le tuyau ne présentent aucun changement d'aspect. Il résulte de là, et il est utile de le remarquer, parce qu'Osann l'a mis en doute, que la couleur du papier n'est pas objectivement modifiée dans l'ombre de la bougie.

Mais si l'on dirige le tube de manière à apercevoir une partie du champ éclairé par la lumière jaune-rouge artificielle, l'ombre de la bougie devient bleue. Une fois ce bleu développé d'une manière bien intense, si l'on dirige de nouveau le tube de manière que le champ visuel ne contienne plus que ce bleu subjectif, sa coloration subsiste, soit qu'on laisse, soit qu'on ne laisse pas la lumière de la bougie arriver sur le reste du papier, ce qui est évidemment indifférent, puisque dans ces conditions l'observateur n'en perçoit rien. La couleur bleue est tellement constante dans ces conditions, que c'est précisément d'expériences de ce genre qu'Osann a conclu à sa nature objective; mais cette opinion ne résiste pas à cette remarque que la coloration bleue persiste lors môme qu'on éteint la bougie. Mais au moment où Ton supprime le tube, le bleu subjectif disparaît aussi, parce qu'on reconnaît son identité avec le blanc qui recouvre le reste du champ visuel. Il n'y a pas d'expérience qui fasse voir d'une manière plus frappante et plus nette l'inlluence du jugement sur nos déterminations des couleurs. Dès que, par suite du contraste successif ou simultané, nous avons jugé bleue la couleur de l'ombre de la bougie, cette couleur paraît rester bleue, même après élimination des conditions qui ont déterminé ce jugement, jusqu'à ce que la suppression du tube ait rendu possible une nouvelle comparaison avec d'autres couleurs, et que de nouveaux faits provoquent en nous un jugement différent.

§ 9',. CONTHASTE SUR GRAND CHAMP COLORÉ. (m) 519

Au lieu de la couleur jaune-rouge naturelle a la flamme de bougie, on peut aussi employer d'autres couleurs. — On pèut colorer la lumière de la bougie en mettant devant elle des verres de couleur et en combinant la lumière ainsi colorée avec la lumière du jour ou avec celle d'une autre bougie* Mais les phénomènes présentent le plus d'éclat, si l'on fait les expériences dans une chambre obscure où l'on fait pénétrer de la lumière solaire colorée, à travers une ouverture pratiquée dans le volet et munie d'un verre de couleur, et de la lumière blanche du jour à travers une autre petite ouverture. Dans tous ces cas, la lumière blanche présente la coloration complémentaire de la lumière colorée : le résultat est le même, qu'on maintienne ou non la fixité du regard.

Lorsque le regard est mobile, la couleur complémentaire apparaît, dans ces expériences, môme sur des surfaces tout à fait noires ou faiblement colorées par la couleur prédominante. Lorsque le regard est fixe, ui 1 1 ! surface sombre présente tantôt la couleur complémentaire et tantôt la couleur homonyme. C'est ordinairement la première qui se présente pour une lumière faible, et la seconde pour une lumière intense: cependant lorsque la fixation a duré un certain temps, la surface prend, même dans le premier cas, la couleur de la lumière prédominante : la couleur complémentaire n'apparaît que sur les bords et par rares éclairs, à cause des petits déplacements inévitables de l'axe visuel. Dès qu'on laisse errer le regard, la couleur complémentaire se produit toujours, ou bien elle devient plus brillante si elle existait déjà faiblement.

La couleur complémentaire apparaît même lorsqu'on fait passer la lumière par deux verres de même couleur et dont l'un est plus faiblement coloré que l'autre, ou bien lorsqu'on emploie deux verres pareils en laissant arriver encore de la lumière blanche à côté de l'un d'eux. Dans les cas de ce genre, le ton de l'ombre la plus blanchâtre passe précisément au ton opposé. Ces effets sont attribuables en partie à du contraste successif et en partie à des actions analogues à celles qui seront indiquées plus bas.

Les mêmes phénomènes de contraste que nous présentent les ombres colorées apparaissent constamment dès que la plus grande partie du champ visuel est occupée par une couleur prédominante, ou bien si, tandis qu'une grande partie du champ visuel est dans l'obscurité, la partie éclairée contient une couleur qui prédomine par son étendue et par son intensité.

Qu'on prenne un fragment de papier, blanc ou gris, au bout d'une petite pince ou d'un fil de fer, et, tenant un mil fermé, qu'on le regarde fixement avec l'autre. Si l'on place ensuite derrière ce morceau de

papier une grande feuille de papier ou de verre coloré, qui remplisse la plus grande partie du champ visuel, on voit immédiatement la couleur complémentaire teindre le petit papier. Le blanc réagissant ne doit pas en général, être pris trop clair. Si l'on fait l'expérience dans unè chambre éclairée par une lampe ou par une fenêtre assez éloignée on peut facilement modifier la clarté du papier blanc en lui faisant recevoir^ la lumière sous une incidence plus ou moins oblique ; on obtient ainsi l'intensité la plus favorable, intensité moyenne et qui doit être à peu près égale à celle du fond coloré. Si le blanc est trop clair ou trop sombre, de telle sorte qu'il se rapproche du noir, les couleurs par contraste sont moins nettes ou manquent absolument. Plus la surface colorée occupe d'étendue dans le champ visuel, plus le blanc peut être clair. Si l'on éloigne l'œil des objets, ce qui diminue leur grandeur apparente, la couleur induite devient plus faible ou disparaît complètement. Elle disparaît de même lorsqu'on fixe longtemps, et devient semblable à la couleur inductrice, d'autant plus facilement que la grandeur apparente du champ inducteur est plus petite, que ce champ est plus éclairé et que le champ induit est plus foncé. Si l'on forme ce champ induit d'un petit disque noir qu'on amène devant une lame de verre coloré, fixée dans une ouverture du volet à travers laquelle on voit la surface éclairée du ciel, il arrive souvent que le disque noir se recouvre, dès le commencement, de la couleur du verre, pourvu qu'on évite les images accidentelles. La seule différence que je trouve à cet égard entre les différentes couleurs, c'est que les verres rouges du commerce sont ordinairement plus foncés que les jaunes, verts ou bleus, et que, pour cette raison, le rouge exige une intensité lumineuse plus grande, telle que celle des nuages éclairés par le soleil, pour se communiquer dès l'abord au petit disque. Pour les verres bleus, qui présentent le phénomène même quand ils sont assez foncés, la fluorescence du cristallin et de la cornée pourrait peut-être contribuer à propager de la lumière bleue sur le disque obscur. La couleur pareille à celle du fond se manifeste toujours après une fixation de peu de durée, et ce n'est qu'au bord du champ noir qu'on voit le liséré complémentaire, provenant des oscillations de la ligne visuelle.

A) Si nous négligeons d'abord les cas où la couleur induite est pareille à la couleur inductrice, nous pouvons encore exprimer, de la manière suivante, le résultat principal des expériences. Quand une certaine couleur prédomine dans le champ visuel, une nuance plus blanchâtre de ce ton nous paraît blanche, et le blanc véritable prend l'aspect complémentaire de la couleur dominante. Ainsi la notion du blanc s'altère

en nous. Or la sensation du blanc n'est pas une sensation simple; elle est composée, dans un rapport déterminé, des sensations des trois couleurs fondamentales ; pour reconnaître, dans un cas déterminé, une couleur donnée pour du blanc, lorsque nous ne pouvons pas la comparer avec un autre blanc reconnu comme tel, il nous faut reconnaître la présence ou l'absence d'une altération dans les rapports des intensités des trois couleurs fondamentales qui y sont contenues. Mais, comme nous avons vu au § 21, la comparaison des intensités des couleurs différentes ne se fait que d' une manière très-incertaine et très-inexacte ; donc enfin la détermination du blanc, qui repose sur cette comparaison, ne peut guère être très-exacte, et, comme nous le trouvons réellement, il peut se présenter des différences assez importantes dans ce que nous prenons pour du blanc à des époques différentes.

On comprend également, d'après ce qui précède, pourquoi l'incertitude de la notion du blanc ne va pas assez loin pour que nous puissions jamais prendre pour du blanc une couleur saturée, telle que le rouge des verres colorés par l'oxydule de cuivre, qui ne transmettent que la lumière de l'extrémité rouge du spectre, lors même que nous nous trouvons assez longtemps dans une chambre qui ne reçoit sa lumière qu'à travers un verre de cette espèce. En effet, nous ne sommes pas dans le doute pour savoir quelle est la couleur la plus forte, lorsque nous comparons un rouge très-intense avec un bleu faible. Nous jugeons avec certitude les grandes différences, mais non pas les petites. Lors donc qu'on présente à l'œil une lumière rouge homogène, et que, par suite, la sensation de la couleur fondamentale rouge est trèsintense en comparaison de celle des autres couleurs fondamentales, nous n'hésitons pas à la reconnaître comme rouge ; nous ne nous trompons même pas lorsque la sensation du rouge est considérablement affaiblie par la fatigue de l'œil ; mais, dans ces conditions, nous pouvons aussi prendre pour du blanc un rouge un peu blanchâtre, mais encore assez saturé, comme dans l'expérience décrite plus haut, où un papier rouge de minium paraît verdâtre devant un verre rouge fortement éclairé.

Il est une autre particularité qui, dans des cas de ce genre, permet d'éviter des erreurs trop grossières : lorsqu'on promène le regard pendant un certain temps, la lumière propre de la rétine paraît complémentaire de la couleur prédominante et devient sensible dans toutes les parties tout à fait obscures du champ visuel. — Si nous regardons sans interruption à travers un verre rouge, bientôt tous les objets tout à fait obscurs nous paraissent d'un vert vif. Ainsi, h côté du rouge apparaît sa couleur complémentaire, ce qui nous oblige à reconnaître le rouge

522 (398) DEUXIÈME PARTI K. — DKS SENSATIONS YlStîÉLLES. S 2/j. comme tel et nous empêche de le confondre avec le blanc. Lorsque l'éclairage blanc prédomine, le brouillard répandu sur les parties obscures paraît blanc, et, pour cette raison, on ne le distingue qu'en y apportant une attention particulière. Môme avec une lumière faiblement colorée, comme celle d'une lampe ou d'une bougie, la htmiàse propre de la rétine se manifeste de la manière indiquée. Il suffit de tenir en avant d'un papier blanc, éclairé par la bougie, un petit objet opaque et qui ne reçoive pas de lumière ; promenant le regard sur cet objet et sur le papier, on distingue bientôt sur le noir le reflet indigo, complémentaire du jaune-rouge de la lumière de la bougie. Le papier blanc paraît blanc à la lumière d'une bougie aussi bien qu'à celle du jour; mais si on le regarde à travers un tube noirci intérieurement et de petit diamètre, et que l'on compare avec le champ obscur l'aspect de la petite partie du papier qu'on peut encore voir, on reconnaît bientôt que le papier est jaune-rouge et que le champ paraît bleuâtre, tandis qu'à la lumière du jour il ne se produit aucune différence de ce genre. C'est là un moyen de reconnaître la couleur qui prédomine dans un éclairage, môme lorsqu'on ne peut pas le comparer à la lumière du jour. Il en résulte encore que là couleur de la lumière propre de l'œil concorde avec le blanc de la lumière du jour; aussi ce blanc a-t-il encore une signification particulière par rapport à l'œil, et mérite-t-il le nom de blanc, à l'exclusion de toutes les autres couleurs blanchâtres.

La lumière propre de l'œil ne peut naturellement pas donner, par comparaison, une détermination exacte du blanc, clans un champ visuel coloré un peu étendu : cette lumière est évidemment trop faible pour permettre d'atteindre ce résultat. Si nous avons, dans le champ visuel, un nombre limité d'objets colorés, nous sommes donc assez à même de déterminer les différences relatives des diverses couleurs présentes, soit les unes par rapport aux autres, soit par rapport à la couleur moyenne, tandis que ce n'est que bien peu exactement que nous évaluons la différence entre cette moyenne et le blanc. Or, à l'éclairage normal du jour, lorsque nous pouvons comparer librement un grand nombre d'objets très-divers, le blanc de la lumière solaire est la couleur moyenne par rapport à laquelle nous apprécions les positions relatives des autres couleurs dans la table des couleurs. Mais si la couletir prédominante est A, de telle sorte que la moyenne de toutes les couleurs qu'on voit en même temps se rapproche de la couleur A , nous sommes disposés à prendre cette moyenne comme point de départ temporaire de nos déterminations de couleurs, et h l'identifier aveO le blanc.

Cette circonstance que, lorsqu'on évite les images accidentelles, une coloration très-faible de la lumière prédominante produit des colorations par contraste tout aussi nettes que peut les produire une couleur très-saturée, me paraît venir particulièrement à l'appui des explications précédentes. Le jaune-rouge faible de la lumière de la bougie communique aux ombres colorées un bleu très-intense. Je ne trouve pas que ce bleu devienne ni plus vif, ni plus net, observé sur un papier ou un vôtre d'un rouge intense, tant qu'on maintient la fixité du regard: mais dès qu'on le laisse errer, l'emploi du fond saturé donne des images accidentelles bien plus saturées que celles dues simplement h la lumière de la bougie.

Une disposition indiquée pour la première fois par H. Meyer (1) fait ressortir d'une manière très-saillante de petites différences de ce genre. — On place une feuille de papier à lettres blanc et mince sur une autre

1 d'un papier coloré, par exemple en vert, les deux étant exactement de la même grandeur ; après les avoir amenées à coïncider exactement, on

! intercale un petit morceau de papier gris, qui soit aussi foncé ou un

i peu plus foncé que le vert. Le papier noir ou blanc est moins favorable.

! La translucidité du papier blanc laisse voir faiblement le vert et le gris, et ce dernier se teint nettement et vigoureusement en rose. Si l'on fait varier la couleur du papier employé, le gris, vu à travers le blanc, présente toujours la coloration complémentaire. On réussit fréquemment à trouver des conditions telles que la couleur complémentaire par contraste ressorte plus distinctement que la couleur faible du fond. Ce n'est pas assez de dire que je vois, dans ces expériences, la couleur par contraste tout aussi facilement que lorsque le fond est formé par une couleur saturée, je devrais dire plutôt que je la vois plus facilement, car il m'a fallu faire des tentatives nombreuses pour réussir à voir les couleurs par contraste des fragments de papier sous lesquels je glissais un papier coloré sans dévier le regard.

Pour comparer directement les deux phénomènes, on peut procéder de la manière suivante. — On met sur la feuille rouge la feuille blanche et translucide, sur laquelle on pose un fragment de papier blanc opaque qu'on maintient avec une pince. On fixe le regard sur ce dernier en se tenant à une distance convenable pour qu'il présente nettement la couleur complémentaire— cette fixation ne doit durer que quelques instants, parce que les images accidentelles font disparaître rapidement la différence de couleur — puis on retire brusquement le papier à lettres. On voit alors le fragment de papier blanc à même sur le rouge. Si l'expè-

(1) Pogg. Ann., XCV, 170.

524 {MO) DEUXIÈME PARTIE. - DES SENSATIONS VFSUELLES. § 2 rience a été faite assez vivement, c'est à peine si la couleur complémi taire paraît se renforcer.

D'après les explications que nous avons données sur l'incertitude de la notion du blanc, l'altération de cette notion ne peut jamais dépasser une certaine limite ; or cette limite est déjà atteinte pour une faible saturation de la couleur du fond, et elle ne paraît pas pouvoir s'étendre bien plus loin, tant qu'il ne se produit pas d'images accidentelles. D'un autre côté, on peut beaucoup mieux déterminer la nature d'une couleur comparativement à une couleur du fond qui s' en rapproche beaucoup , que lorsqu'on la compare à une couleur bien plus saturée. La comparaison de deux couleurs est également plus facile lorsqu'elles ont la même intensité lumineuse que lorsque leurs intensités sont très-différentes^ C'est là ce qui me paraît expliquer pourquoi la coloration par contraste se présente de la manière la moins douteuse lorsque les couleurs inductrice et réagissante sont de même intensité, et que leur différence ne porte que sur la coloration.

Ces mêmes considérations paraissent applicables à l'explication du phénomène suivant. Qu'on tienne, à l'aide d'une pince, un fragment de papier blanc au-dessus d'un fond blanc de même intensité, et qu'on interpose ensuite un papier coloré entre le fragment de papier et le fond. Lorsque le nouveau fond coloré est assez grand, le fragment de papier affecte la coloration complémentaire. Après avoir laissé le papier coloré pendant deux à quatre secondes, on le retire en fixant toujours attentivement un point du fragment de papier blanc. Aussitôt ce fragment affecte la coloration de la couleur inductrice transitoire, aussi nettement qu'il en avait pris précédemment la teinte complémentaire ; bien plus, dans tous les cas où le fond coloré n'était pas trèsétendu, cette coloration homonyme est plus nette encore que ne l'était précédemment la coloration complémentaire. Par le fait, après suppression du papier coloré, le fond blanc se teint légèrement de la couleur complémentaire, et comme il est à peu près de même intensité que le fragment de papier, la production de la couleur par contraste est plus favorisée que par la coloration plus intense du papier coloré qu'on avait employé. Il en est de même si le grand et le petit morceau de papier sont noirs tous les deux : dans ce cas également la coloration homonyme est plus nette lorsqu'on enlève le fond coloré que n'était la coloration complémentaire au moment de l'interposition de ce fond.

Il est clair que les choses se passent absolument de même lorsqu'on enlève le fragment de papier en même temps que le fond coloré, et qu'on projette leurs images accidentelles sur un fond blanc ou noir, ce qui justifie notre assertion du paragraphe précédent, où nous avons

attribué à un effet de contraste la coloration que prend, dans ce cas, l'image accidentelle du blanc.

Burkhardt a fait récemment une série d'expériences sur les colorations par contraste dans les images accidentelles, colorations qui sont en général extrêmement vives, parce que la production du contraste trouve ici des conditions particulièrement favorables. Nous avons déjà vu des cas de ce genre (page 488), et nous venons de répéter que l'image accidentelle du blanc entouré d'un fond coloré uniforme reproduit la coloration de ce fond. Si le champ blanc est contigu à deux champs également étendus et de couleurs différentes, l'image accidentelle du blanc affecte la couleur résultante des deux couleurs du fond. Si l'on projette l'image accidentelle sur un fond coloré, à la couleur de ce fond vient encore se mélanger celle que présentait l'image accidentelle sur un fond blanc. — Voici une jolie expérience de Burkhardt : on regarde fixement un disque qui porte deux secteurs colorés ; puis, sans cesser de fixer, on met brusquement le disque en mouvement. L'image accidentelle présente alors, sur le disque, une coloration inverse de celle des secteurs.

B) Avant d'abandonner les cas de contraste où la couleur inductrice occupe la plus grande partie du champ visuel, il faut encore indiquer la raison pour laquelle le champ réagissant prend parfois la même coloration que le champ inducteur. Ce phénomène se présente dans deux circonstances : V lorsque le champ inducteur présente une trèsgrande intensité lumineuse, et 2° lorsqu'on fixe longtemps le même point.

1) Lorsque le champ inducteur possède une très-grande intensité lumineuse, je n'attribue pas la coloration homonyme du champ réagissant à une cause subjective, mais à une propagation de la lumière objective. —Toutes les substances transparentes connues, solides ou fluides, diffusent, dans toutes les directions, une petite portion de la lumière qui les traverse, et, pour cette raison, elles paraissent ellesmêmes faiblement éclairées lorsqu'elles sont traversées par une lumière intense. Nous avons déjà vu plus haut (§ 14, p. 193) que la cornée et le cristallin sont dans ce cas. Qu'on se rappelle, de plus, les objets entoptiques du corps vitré, qui doivent nécessairement dévier une partie de- la lumière qui les traverse ; qu'on remarque aussi que les parties éclairées de la rétine réfléchissent de la lumière vers les autres parties du fond de l'œil, et l'on devra s'attendre à ce que, lorsqu'une grande quantité de lumière pénètre dans l'organe, il s'en répand toujours des quantités sensibles sur des parties plus ou moins grandes du fond de

620 {401) DEUXIÈME PARTIE. — DES SENSATIONS VISUELLES. § 24. l'œil* Cet éclairage par de la lumière diffuse se, présente le plus nette ment dans la seconde des méthodes, décrites au § 15, pour rendre visibles les vaisseaux de la rétine, et qui consiste à donner un mouvement de va-et-vient, au-dessous de l'œil, à la lumière d'une bougie. On voit l'ombre des vaisseaux rétiniens dans le brouillard lumineux qui remplit alors le fond de l'œil ; l'éclairage est donc assurément objectif et n'est pas simplement une propagation de la sensation lumineuse dans la rétine.

On peut facilement constater, dans les expériences objectives avec les lentilles, que la lumière diffusée offre toujours sa plus grande intensité dans la proximité du faisceau lumineux régulièrement réfracté, et qu'elle est d'autant plus faible qu'on s'en éloigne davantage. Lorsqu'on fait tomber sur une lentille éloignée la lumière solaire qui pénètre ii travers l'ouverture d'un écran noir et qu'on reçoit l'image de cette ouverture sur un écran blanc, on voit autour de l'image éclairée un nuage blanc, qui ne cesse pas d'être visible lorsqu'on fait en sorte que l'image de l'ouverture éclairée vienne raser le bord de l'écran. Ce nimbe blanc n'est donc pas une irradiation produite dans l'œil, mais un phénomène objectif. On s'en assure mieux encore lorsqu'on fait dans l'écran une petite ouverture qu'on rapproche de l'image de l'ouverture éclairée sans les faire coïncider. Si l'on regarde la lentille à travers l'écran, elle paraît d'autant plus éclairée qu'on se rapproche davantage de l'image de la source lumineuse. — Il se produit dans l'œil un phénomène tout à fait analogue. Si l'on voit uue flamme lumineuse en avant d'un champ très-obscur, par exemple devant l'ouverture d'une porte qui donne dans une chambre tout à fait sombre, la lumière paraît entourée d'un nuage blanchâtre dont la plus grande intensité appartient aux points où il touche la flamme. On remarque mieux encore ce reflet lumineux lorsqu'on amène un petit corps opaque entre l'œil et la lumière, de manière à masquer la flamme : aussitôt le brouillard lumineux disparaît, et le fond reprend la coloration noire qui lui est propre. Si la lumière est colorée, le nuage lumineux coloré diffusé présente naturellement la même couleur. Je crois que, dans ce cas encore, le nuage lumineux provient certainement de la diffusion de la lumière objective, car la distribution de la lumière diffuse ne diffère pas de celle que donnerait* dans les mêmes conditions, un système de lentilles de verre. Mais il nous manque assurément ici la preuve fournie par l'ombre des vaisseaux rétiniens, et que nous avons pu donner pour le cas précédent. Pour la lumière bleue, on voit encore s'ajouter la lumière blanc bleuâtre diffusée par la fluorescence du cristallin, et qui s'étend également sur tout le fond de IVil. Lors donc que l'œil reçoit une grande quantité de

§ 9ù. mmm% m mand champ coloué. imm

lumière colorée, les parties de la rétine qui reçoivent les images d'objets obscurs sont éclairées faiblement par la lumière prédominante, et cela avec d'autant plus d'intensité, qu'elles sont plus voisines des images des surlaces éclairées. De plus, les parties qu'occupe l'image obscure conservent l'excitation interne de la masse nerveuse, la lumière propre, blanchâtre de la rétine. Cette lumière, considérée seule, paraîtrait, par contraste, posséder la coloration complémentaire de la couleur prédominante. Mais s'il y a beaucoup de lumière homonyme à la couleur inductrice, cette dernière produit, dès Fabord, l'impression prédominante, et c'est pour cette raison que, comme nous l'avons remarqué plus haut, de petits disques noirs tenus devant des verres colorés paraissent complémentaires pour une faible intensité, et homonymes pour une intensité considérable.

2) Le second cas où la couleur induite est homonyme à la couleur inductrice, celui d'une fixation prolongée, s'explique par ce qu'on a vu dans le paragraphe précédent sur la disparition successive des images par suite d'une fixation de longue durée. — Nous avons remarqué, à l'endroit précité, que lorsqu'une portion de la rétine reçoit longtemps la même impression lumineuse, l'intensité de la sensation lumineuse et la saturation de la couleur diminuent graduellement. Cependant nous ne remarquons ce changement dans l'impression que par comparaison avec l'impression qu'exerce la même lumière sur les parties non faticruées de la rétine. Nous maintenons donc, dans ce cas, le jugement que nous avons formé, au premier aspect, sur la couleur et sur 1 intensité. Effectivement, même si quelque attention suffisait pour nous faire distinguer ce changement d'impression, nous en reconnaîtrions bientôt la nature subjective, et nous apprendrions bientôt à ne pas le voir, d'après notre manière générale de procéder par rapport aux autres phénomènes subjectifs analogues.

Si la surface fixée présente des parties claires et des parties obscures, ces différences s'effacent graduellement à mesure que l'impression s'affaiblit. — Marquons, sur une semblable surface, un point qui doit servir de point de fixation — il est avantageux, du reste, pour éviter la production d'images accidentelles trop intenses par suite des oscillations de l'œil, que les limites entre les parties claires et les parties obscures sont faiblement dessinées — et fixons ce point d'une manière ferme et soutenue : il suffit souvent de dix à vingt secondes pour voir s'effacer des différences de lumière très-notables ; les parties les plus claires commencent par s'assombrir, et en même temps les parties obscures deviennent plus claires. Il est remarquable comment, dans cette expérience, de grandes surfaces obscures ou lumineuses se transforment

528 DEUXIÈME PARTIE. - DES SENSATIONS VISUELLES. § y/,,

souvent en taches mal dessinées, respectivement obscures ou lumineuses, comme si les objets étaient peints avec des couleurs trèsfluides qui viennent se confondre les unes dans les autres.

Du reste, sous cette forme, l'expérience est très-fatigante et d'une exécution difficile à cause de la fixation soutenue qu'elle exige. Un battement de paupière, le moindre mouvement de l'œil, suffisent pour faire réapparaître l'image. On réussit d'une manière bien plus commode et plus complète en employant des objets qui ont une position fixe par rapport à la rétine même, c'est-à-dire les vaisseaux rétiniens. J'ai exposé, au § 15, les méthodes qui permettent de rendre visibles les vaisseaux rétiniens. Ce que ces méthodes ont de commun, c'est qu'on fait arriver l'ombre des vaisseaux suivant une direction insolite, ou qu'on cherche à allonger l'ombre totale. Mais il faut aussi modifier continuellement la direction de la lumière qui projette l'ombre, et l'on ne voit que ceux des vaisseaux dont l'ombre se déplace. Dès qu'on laisse la source lumineuse en repos, les troncs vasculaires disparaissent en peu de secondes en devenant aussi clairs que le reste du champ visuel. Ils disparaissent plus vite et plus complètement que ne le font les images d'objets extérieurs, sur lesquels il est difficile de fixer le regard ; ils s'évanouissent d'autant plus vite, que l'éclairage est plus faible. Ils se maintiennent le plus longtemps, lorsqu'au moyen d'une lentille on concentre la lumière solaire sur la surface extérieure de la sclérotique, parce que c'est par ce procédé que le champ est le plus éclairé.

Il suffit de quelque réflexion pour voir facilement que la disparition des vaisseaux rétiniens reconnaît tout à fait les mêmes causes que la disparition de toutes les images qu'on fixe fortement, et qu'il ne s'agit nullement ici d'une particularité des parties de la rétine situées derrière les vaisseaux. Nous ne pouvons pas admettre que ces parties soient douées d'une excitabilité plus grande que le reste de la rétine, et que, pour cette raison, elles éprouvent, malgré l'ombre, une sensation aussi forte que les autres parties ; car lorsque nous projetons l'ombre suivant une direction insolite, en éclairant une partie de la sclérotique, soit à travers la pupille, soit extérieurement, de manière à la faire servir de source lumineuse pour le fond de l'œil, les parties de la rétine qui reçoivent alors l'ombre se comportent absolument de même que celles qui la reçoivent ordinairement. Sur ces parties comme sur les autres, l'image disparaît rapidement lorsqu'elle ne change pas de position, et les parties ordinairement ombragées ne se distinguent nullement par la persistance d'une intensité plus grande. On voit, sans doute, apparaître de temps à autre des bandes éclairées à côté de l'ombre, dès que celle-ci est restée immobile pendant un certain temps et qu'elle recommence

§ 24. CONTRASTE SUll GRAND CHAMP COLOllÊ. (403) 529

ensuite à se mouvoir. Mais ce fait se produit aussi bien lorsque l'éclairage est latéral que lorsqu'il se fait en avant de l'œil : cette apparition lumineuse montre donc, sans doute, que les parties ombragées de la rétine se reposent et deviennent plus vivement sensibles à de nouvelle lumière incidente; mais 1'eiïet consécutif au repos, l'image accidentelle négative et claire de l'ombre, ne dure pas plus longtemps que l'image accidentelle d'objets extérieurs obscurs. Je crois donc qu'il est hors de doute que, dans la disparition rapide de l'ombre des vaisseaux, nous ne voyons rien d'autre que dans la disparition de toute autre image objective, présentant de médiocres différences d'intensité, et qu'on regarde fixement ; seulement, dans le cas qui nous occupe, la fixation rigoureuse ne rencontre plus de difficultés.

Si donc une partie A de la rétine reçoit, d'une manière continue, un éclairage plus intense qu'une autre partie B, il s'ensuit nécessairement, puisque A se fatigue plus que B., que la différence primitive de l'excitation diminue jusqu'à un certain degré, et nous la voyons peu à peu complètement disparaître pour notre sensibilité, soit qu'elle devienne réellement trop faible pour être perçue, soit, ce qui me paraît plus probable, parce que notre faculté de distinguer est bien plus imparfaite pour les excitations nerveuses continues que pour les excitations intermittentes. Mais, comme dans cette expérience, nous conservons notre premier jugement sur la couleur, et que nous en négligeons la modification successive, les surfaces A et B nous paraissent devenir plus semblables, tandis que leur intensité moyenne semble rester à peu près constante. En général, la surface la plus claire A devient plus obscure et la surface obscure B devient plus claire. Ainsi, par exemple, une tenture d'un gris d'argent avec des feuillages d'un gris plus foncé, devant laquelle sont suspendues des gravures, me paraît comme recouverte de lait, après une longue fixation.

Lorsqu'il y a différentes couleurs dans le champ visuel, ce n'est également que dans le premier moment que leur impression présente toute sa force. Lorsqu'on fixe d'une manière soutenue, toutes les couleurs deviennent de plus en plus sombres et grises, et, par conséquent, de plus en plus semblables. Nous remarquons bien cette égalisation, tandis que nous ne remarquons pas, ou seulement d'une manière inexacte, la modification de la couleur prédominante, tant que nous n'avons pas de points de comparaison avec des sensations fraîches; nous la considérons donc, le plus souvent, comme inaltérée.

Si nous avons donc fixé un champ blanc sur fond rouge et que les deux couleurs deviennent de plus en plus semblables, nous jugeons que le blanc devient rouge. 11 faut ajouter qu'à la limite commune des deux

530 (404) DEUXIÈME PARTIE. — DES SENSATIONS VISUELLES. § 24. champs, il se produit, pour chaque mouvement, sur le blanc une image accidentelle verte, et sur le rouge une image accidentelle de rouge saturé, images qui renforcent l'effet par une action de contraste.

On voit très-nettement que les deux couleurs se rapprochent lorsqu'on fixe un petit champ rouge sur un large fond blanc. Dans ce cas encore, comme l'a remarqué Fechner, le blanc devient rougeâtre au bout d'un certain temps, et cela d'une manière uniforme dans toute son étendue. Un second petit champ coloré, situé latéralement et à distance, n'exerce aucune influence sur la marche du phénomène. Mais si l'on choisit le point de fixation sur la ligne de séparation de deux petits champs différemment colorés et situés sur un fond blanc, le fond affecte, d'après Fechner, la résultante de ces deux couleurs. On voit donc ici une ciion prédominante particulière de la couleur que reçoit la tache jaune, circonstance qui tient sans doute à ce que cette couleur se distingue avec le plus de netteté et de certitude, tandis que la sensation colorée est bien plus imparfaite sur les parties latérales de la rétine.

Dans les cas que nous avons considérés jusqu'ici et où nous avons supposé que la couleur inductrice occupe la plus grande partie du cham p visuel, ou tout au moins qu'elle prédomine par son intensité et son éclat, les phénomènes de contraste sont très-constants et très-nets, et ne paraissent dépendre d'aucune condition accessoire. Il en est autrement lorsque le champ de la couleur inductrice est plus petit et que, à côté de celle-ci, on peut voir encore, à la limite du champ visuel, un nombre suffisant d'objets blancs et différents. Alors les phénomènes de contraste sont loin d'être aussi constants et dépendent de plusieurs autres conditions remarquables qui me paraissent très-importantes pour la théorie de ces phénomènes. Si, en dehors des champs inducteur et induit, le champ visuel est obscur, ce n'est pas là une grande cause perturbatrice : alors seulement que l'obscurité occupe une grande partie du champ visuel, lorsqu'on regarde, par exemple, à travers un tube noirci, la lumière propre de la rétine paraît agir comme un éclairage blanc et les phénomènes de contraste deviennent incertains.

1) Qu'on place un fragment de papier blanc, gris ou noir, sur une feuille colorée in- 4° ou in-8°, et qu'on la regarde à environ un pied de distance ; en général, avec une fixation exacte, on ne voit que des traces peu ou point sensibles de la couleur de contraste. Mais si, comme dans l'expérience de Meyer, citée plus haut, on recouvre la feuille colorée in-8°, qui porte le fragment gris, d'une feuille de même dimension en papier à lettres mince, on est frappé de voir la couleur par contraste présenter une netteté et une constance remarquables,

bien que les différences de couleur soient fort affaiblies par cette addition. Ici encore, le mieux est de prendre un fragment de papier gris, et qui ait environ la même intensité que le papier de couleur.

Le papier coloré, recouvert par le papier à lettres, nous offre un fond blanchâtre très-faiblement coloré. Au-dessus du fragment gris, la couleur objective du papier supérieur est d'un blanc pur. Lorsqu'on recouvre la partie objectivement blanche avec un fragment de papier blanc ou gris clair, placé sur le papier à lettres , on devrait s'attendre à voir aussi ce fragment avec la coloration complémentaire du fond : on est surpris de voir, au contraire, cette partie apparaître avec sa coloration objective, sans effet de contraste. Bien plus, si l'on choisit un fragment qui ait exactement la même couleur et la même intensité que le papier à lettres aux endroits où il recouvre le papier gris, qu'on place ce fragment à la partie correspondante du papier à lettres, et qu'on se mette alors à comparer exactement les couleurs des deux parties, l'effet de contraste disparaît aussi sur la partie blanche du papier à lettres, où il existait auparavant, et celle-ci paraît blanche tant qu'on laisse en présence l'autre fragment qui sert de point de comparaison. L'effet du contraste disparaît également lorsqu'on dessine, par un trait noir, sur le papier à lettres, les contours du morceau de papier gris qui est audessous. Donc, en premier lieu, la couleur par contraste ne subsiste qu'en tant que les deux champs ne sont différenciés par rien autre que par la différence des couleurs : dès que l'un des champs est limité comme corps solide ou par un contour déterminé, l'effet disparaît ou devient au moins bien plus douteux.

*2) Les expériences avec les ombres colorées réussissent, même lorsque la partie du champ visuel, éclairée par une lumière chromatique, est relativement petite; lorsqu'on élève, par exemple , perpendiculairement à un papier blanc, un verre coloré, de telle sorte que la lumière chromatique ne tombe que sur une partie du papier*

3) Le procédé suivant, de Ragona Scina, fait très-bien voir les couleurs par contraste, même lorsque le champ coloré est médiocrement étendu, — Soient ab et ac (fig. 151), deux surfaces de papier blanc, l'une horizontale et l'autre verticale, et ad une lame de verre coloré, inclinée de 45° sur les deux papiers; soient e et f deux taches noires. Un observateur, dont l'œil est placé en B, voit la surface ab à travers le verre coloré et la surface ac par

Fie. 151.

532 (400J DEUXIÈME PARTIE, — DES SENSATIONS VISUELLES. § 24, réflexion. L'image réfléchie de la surface ac paraît coïncider avec la surface ab; soit g la position de l'image réfléchie de la tache noire /, à cùté de e. La lumière transmise par les verres colorés est colorée; celle qu'ils réfléchissent consiste en lumière blanche pure réfléchie par la surface antérieure, mélangée d'une proportion relativement faible de lumière chromatique réfléchie par la surface postérieure, ou qui a subi plusieurs réflexions à l'intérieur de la lame. Ainsi, pour des lames de couleur foncée, la lumière réfléchie est presque blanche, ou du moins bien plus faiblement colorée que la lumière transmise. Cela posé, l'observateur ne reçoit de l'image g de la tache f que de la lumière transmise , et par conséquent colorée , provenant de ab ; le fond clair lui envoie de la lumière transmise colorée et de la lumière blanchâtre réfléchie ; enfin la tache e ne donne que de la lumière blanchâtre réfléchie. Bien que cette dernière lumière ne soit pas complètement blanche et qu'elle contienne toujours une certaine quantité de lumière de la couleur du verre, elle n'en prend pas moins, par contraste, la coloration complémentaire de celle du fond, tandis que la tache g présente évidemment la couleur saturée du verre. Si, par exemple, le verre est vert, e paraît rose, et g vert.

Ici encore il faut faire en sorte qu'il n'y ait pas de trop grande différence entre les intensités de e et du fond ; aussi faut-il ombrager la surface ab avec un papier blanc, lorsqu'on emploie des verres colorés qui laissent passer beaucoup de lumière. Au reste, la couleur par contraste de e est plus nette en présence de la tache f, homonyme du fond, qu'en l'absence de cette tache. Dans notre expérience, on voit les deux taches sous des conditions qui paraissent les mêmes, et la comparaison de leur aspect augmente encore le contraste. Si l'observateur choisit un papier qui ait exactement la même nuance que présenterait la tache e, * sans effet de contraste, et qu'il en place un fragment sur la lame colorée, de manière à cacher à moitié la tache e, ce fragment ne présente pas du tout, ou seulement d'une manière douteuse, la coloration complémentaire, et dès qu'on lui compare la couleur de la tache e et qu'on reconnaît l'égalité de ces deux couleurs, on voit aussi la couleur complémentaire de e disparaître pour faire place à du gris pur. C'est tout à fait le même phénomène que dans la première méthode.

Voici des phénomènes analogues, qui ne présentent assurément que de très-petits champs colorés par contraste, mais qui offrent cependant un effet vif et bien net. — Prenons une lame de verre un peu épaisse et faiblement colorée, comme un verre à vitre ordinaire, verdâtre, et examinons-y l'image réfléchie d'une surface blanche éclairée. La surface antérieure de la lame renvoie de la lumière blanche pure, et la surface

g 2*. CONTRASTE SUR PETIT CHAMP COLORÉ. 533

postérieure, de la lumière verdâtre, par suite de l'action absorbante du verre. Interposons, entre la lame de verre et la surface éclairée, une petite baguette noire qui projette deux images réfléchies, dont l'une est produite par la surface antérieure, et l'autre par la surface postérieure de la lame de verre. L'observateur reçoit encore de la lumière verdâtre de la surface postérieure, à l'endroit où il voit l'image de la baguette réfléchie par la surface antérieure, et de la lumière blanche de la surface antérieure, sur l'image réfléchie par la surface postérieure. Aussi le fond parait-il blanc, à peine un peu verdâtre, la première image réfléchie est-elle verte et la seconde d'un rose très-net, par contraste. Le phénomène devient encore plus sensible lorsqu'on étame un semblable verre coloré, et qu'on examine les images sous une incidence convenable pour que les deux images paraissent d'une intensité égale.

L'expérience suivante est du même genre. — On place un papier coloré en vert, par exemple, sur un papier blanc, ou mieux encore sur un papier gris de môme intensité. Près de la ligne de contact des deux champs vert et blanc, on fait sur chacun des papiers une petite tache noire, et l'on pose, à cet endroit, un rhomboèdre de spath d'Islande. Tous les points situés au-dessous du cristal paraissent doubles. Au milieu, on voit une bande d'un blanc vert, répondant à la superposition de l'image ordinaire du blanc et de l'image extraordinaire du vert. Il faut disposer les choses de telle sorte que, dans cette bande, on voie l'une des images de chacune des deux taches noires. 11 n'y a pas de blanc dans l'image ordinaire de la tache noire qui se trouve sur le blanc, mais il y a du vert : la tâche est verte ; dans l'image extraordinaire de la tache noire qui se trouve sur le vert, il n'y a pas de vert, mais il y a du blanc : la tache paraît d'un rose vif, par contraste.

Dans toutes ces expériences, l'effet du contraste ne dépend plus seulement d'une distribution déterminée des couleurs dans le champ visuel. Nous avons vu que cette distribution peut être exactement la même lorsqu'on répète la même expérience sous deux formes à peine différentes, et que cependant le contraste se produit dans l'un des cas et non dans l'autre. Toutes les fois que le champ contrastant se présentait comme un corps solide situé sur le fond coloré, toutes les fois même qu'il se distinguait comme un champ à part, par une délimitation suffisante de ses contours, nous avons vu disparaître le contraste. Puisque donc le jugement sur la position et la solidité de l'objet considéré exerce une influence décisive pour la détermination de la couleur, il s'ensuit que la couleur par contraste ne réside pas ici dans un acte de sensation, mais dans un acte de jugement. Nous décrirons, en détail, dans la troi-

53A (407) DEUXIÈME PARTIE. - DES SENSATIONS VISUELLES. § 24. sième partie, la nature de ces raisonnements qui nous font percevoir les objets avec des propriétés particulières. Comme ces actes de jugement se font toujours d'une manière inconsciente et involontaire, il est naturellement souvent difficile de déterminer sur quel enchaînement d'impressions repose le résultat final, et il est dans la nature de la chose que des circonstances très-diverses puissent exercer ici leur influence Je vais essayer de désigner des circonstances de ce genre, en tant que la nouveauté du sujet me permet de les découvrir.

Les expériences décrites jusqu'ici ont un caractère commun qui paraît très -favorable à la production de l'effet de contraste, bien que le contraste puisse également se produire sans cette circonstance. En effet, dans toutes, le champ paraît recouvert d'un éclairage ou d'un voile coloré transparent, et l'aspect immédiat n'apprend pas que cette coloration manque à la partie blanche, de telle sorte qu'on ne place pas simplement la couleur complémentaire du fond sur la partie blanche, mais qu'on suppose, à la place du blanc, deux nouvelles couleurs, celle du fond et son complément. Cette circonstance est surtout saisissable dans la disposition représentée par la figure 151, où l'on regarde à travers une glace verte inclinée de 45°. On juge que la tache noire de la feuille horizontale est rose, mais on est aussi amené à penser qu'on voit à travers la glace verte cette tache rose, tout aussi bien que la feuille entière ; on juge que la coloration verte, qui est donnée par le verre, s'étend sans interruption sur toute la surface qui est au-dessous, y compris la tache foncée. On croit donc voir simultanément deux couleurs en cet endroit : le vert, qu'on attribue à la lame de verre, et le rose, qu'on attribue au papier qui est placé derrière cette lame ; ces deux couleurs donnent, en réalité, la vraie couleur de cette partie, c'està-dire le blanc. Effectivement, un objet qui, vu à travers une glace verte, enverrait à l'œil de la lumière blanche, devrait être rose comme cette tache. Mais si l'on amène au-dessus de la lame de verre un objet blanc ayant exactement le même aspect que la tache, on n'a plus aucune raison pour décomposer en deux la couleur de l'objet, qui nous paraît alors blanc.

Il en est de même lorsque les surfaces colorées sont recouvertes de papier translucide. Si le fond est vert, le papier lui-même paraît verdâtre. Si la substance du papier s'étend, sans interruption, au-dessus du gris, on croit voir apparaître un objet à travers le papier verdâtre ; or, cet objet doit être rose pour donner de la lumière blanche. Mais si la partie blanche est limitée comme un objet solide, s'il n'y a plus de continuité avec la partie verdâtre de la surface, on considère cette partie blanche comme étant un objet blanc placé sur la surface en ques-

§ 2û. • CONTRASTE SUR PETIT CHAMP COLORÉ. (408) 535

tion. J'ai déjà dit plus haut (§ 20) que cette distinction, par le raisonnement, de deux couleurs situées dans la même partie du champ visuel, peut parfois se produire : cette circonstance se présentait alors à nous comme un obstacle à la sensation d'une couleur composée. Une distinction de ce genre se présente très-fréquemment, dès que les deux couleurs sont inégalement réparties. Suivant la description de Volkmann (1) qui a le premier mentionné ces phénomènes, on croit alors voir l'une des couleurs à travers l'autre.

La faculté de produire une semblable distinction me paraît reposer sur cette circonstance que la signification la plus importante que nous présentent les couleurs, c'est d'être des propriétés des corps qui nous servent à en reconnaître la nature. Aussi, dans l'usage que nous faisons du sens de la vue, cherchons-nous toujours à former un jugement sur les couleurs des corps et à éliminer les différences d'éclairage sous lesquelles un même corps peut se présenter à nous. J'ai déjà dit au § 20 que, dans ce sens, nous distinguons parfaitement un papier blanc faiblement éclairé d'avec un papier gris soumis à un éclairage intense, circonstance qui nous a contraint de recourir à un artifice pour nous convaincre qu'un gris bien éclairé est pareil à un blanc faiblement lumineux : il nous a fallu faire tomber la lumière intense exclusivement sur le champ gris, de telle sorte que la sensation ne^pût pas nous apprendre que le gris fût plus fortement éclairé que le reste du champ visuel, et c'est alors seulement que nous avons pu constater son identité avec le blanc. De même que nous sommes habitués et exercés à nous former un jugement sur les couleurs des corps en éliminant les différences d'intensité de l'éclairage sous lequel nous les voyons, de même aussi nous avons appris à éliminer la couleur de l'éclairage. Nous avons perpétuellement l'occasion d'examiner les mêmes colorations à l'éclat du soleil, à la lumière bleue d'un ciel clair, à la faible lumière blanche d'un ciel couvert, à la lumière jaune-rouge du soleil couchant, à là lumière jaune-rouge des bougies. Il faut encore ajouter les reflets colorés des corps environnants. Dans une forêt, l'éclairage vert est prédominant; dans nos appartements, c'est la couleur des murs qui prédomine. Nous n'avons même pas bien conscience de ces deux dernières modifications de l'éclairage, et il nous est cependant assez souvent donné de les démontrer au moyen des ombres colorées. En voyant les mêmes objets colorés sous ces différents éclairages, nous apprenons à nous former, quand même, une idée exacte des couleurs des corps , c'est-à-dire à juger quel serait l'aspect de chacun à la

(1) MMer's Archiv fur Anal. undPhysioL, 1838, p. 373.

536 {.109) DEUXIÈME PARTIE. - DES SENSATIONS VISUELLES. § 24. lumière blanche, et comme la couleur constante du corps nous présente seule de l'intérêt, nous n'avons aucunement conscience des difl'érentes sensations sur lesquelles repose notre jugement.

C'est ainsi que, lorsque nous voyons un corps à travers un milieu coloré, nous n'éprouvons aucun embarras a faire la part de la couleur du voile et de celle du corps, et , dans les expériences que nous avons décrites, c'est en étendant la môme manière de procéder aux parties où le voile n'est pas coloré, que nous tombons, ou du moins que nous tombons plus facilement, dans l'erreur qui nous fait attribuer faussement au corps une couleur complémentaire à celle de la partie colorée du voile.

Tandis que nous sommes exercés à reconnaître exactement les couleurs des corps, pour un éclairage d'une couleur uniforme, notre habitude ne va cependant pas jusquW nous mettre en état de le faire lorsque deux éclairages de différentes couleurs viennent de deux côtés différents et de sources lumineuses de petite dimension, qui projettent des ombres bien nettes. En effet, dans la plupart des cas d'éclairage coloré que nous venons de passer en revue, les surfaces colorées sont très-étendues et, par suite, la lumière chromatique est assez uniformément étalée sur toutes les parties des objets considérés. Aussi pour toutes les surfaces colorées sans exception, aussi loin que s'étend l'éclairage chromatique, nous exerçons-nous à faire abstraction de l'éclairage pour trouver la couleur du corps. Nous procédons de même pour les ombres colorées, tant que les deux éclaiïages chromatiques se superposent. Quand la lumière d'une bougie se mêle à la lumière du jour, la coloration du fond est d'un jaune-rouge blanchâtre : nous retranchons donc cette coloration jaune-rouge de la couleur de celle des ombres à laquelle n'arrive pas la lumière de la bougie, et cette ombre nous paraît bleue, tandis qu'elle est blanche en réalité. Pour vérifier que, dans notre idée, pour ces ombres colorées et pour le voile de papier transparent, l'éclairage s'étend aussi sur les parties blanches objectivement, on peut remarquer que, lorsque de petites irrégularités du papier forment des taches dans l'éclairage, on croit voir des mouchetures douées d'un éclairage chromatique, dont elles sont assurément dépourvues en réalité.

Je vais donner encore quelques exemples qui sont très-propres à faire ressortir notre faculté de discerner deux couleurs d'objets placés l'un derrière l'autre. — Le premier se rapproche de l'expérience déjà citée de Volkmann, qui, tenant devant l'œil deux bandelettes étroites de papier coloré, l'une très-rapprochée et l'autre à la distance de la vision distincte, remarqua qu'au lieu de la couleur résultante, il voyait l'une des couleurs à travers l'autre. Tenons un voile vert , tout près des

yeux , et éclairons-le d'une manière assez intense pour que tout le champ visuel se recouvre d'un reflet vert, le dessin et les plis du voile n'apparaissent que sous forme d'une image de diffusion très-faible : on reconnaîtra exactement et sans difficulté la couleur des objets vus à travers le voile, bien que, sur la rétine, la lumière verte du voile vienne se mêler à toutes les autres couleurs. L'expérience devient encore plus remarquable quand, au bout d'un certain temps, l'œil est fatigué pour la lumière verte : les objets vus à travers le voile se colorent alors en rose, bien que la lumière verte vienne s'ajouter à leur image rétinienne. Ce résultat ressort mieux encore si, fermant l'œil gauche, nous ne regardons à travers le voile qu'avec l'œil droit. Bientôt un papier blanc, vu à travers le voile, paraît blanc et même rougeâtre. Si nous fermons alors l'œil droit et que nous ouvrons l'œil gauche, qui n'est pas derrière le voile, le papier paraît vert, par opposition. En ouvrant alternativement les deux yeux, on voit le papier prendre une teinte rougeâtre pour l'œil droit, où son image rétinienne est blanc-verdâtre, et une teinte verdâtre pour l'œil gauche, où son image rétinienne est blanche.

Au lieu du voile, vert, on peut fort bien employer un verre d'urane, éclairé par le soleil, qui répand alors, par sa fluorescence, de la lumière verte dans le champ visuel. On verra plus loin, au § 32 (p. 792 de l'édit. allem.) , plus de détails sur cette expérience..

Le même résultat se présente dans l'expérience indiquée par Smith (1) de Fochabers, et qui a été modifiée et expliquée théoriquement depuis par Brûcke (2). — Lorsqu'on amène tout près de l'œil droit une flamme brillante, ou qu'on éclaire le côté droit de l'œil droit par la lumière directe du soleil, mais de telle façon que la lumière ne pénètre pas par la pupille, l'œil gauche étant maintenu dans l'ombre, les objets blancs paraissent verdâtres à l'œil droit et rougeâtres à l'œil gauche. Ces colorations sont faciles à constater, soit en ouvrant alternativement les deux yeux, soit en fixant binoculairement une feuille de papier blanc, au devant de laquelle on tient, à quelque distance desyeux, une baguette noire qui se projette sur le papier en deux images relatives chacune à l'un des yeux. Alors encore, l'image de gauche, qui correspond à la partie où l'œil gauche seul voit la surface du papier, paraît rouge, tandis que l'image de droite paraît verte. Si l'on fixe, au contraire, un tableau noir devant lequel on tient, à quelque distance, un objet blanc qui apparaît double, l'image droite, vue par l'œil gauche, est rouge, et l'autre est verte. Ainsi, pour l'œil éclairé

(1) Edin/j. Journ. of Science, V, 52. — Pogg. Ann., XXVII, 494.

(2) Denhctir. (1er k. le. Aknd. zu Wien, III. — Pogy. Ann., LXXXIV, 418.

538 {Mi) DEUXIÈME PARTIE. — DES SENSATIONS VISUELLES. § 24, latéralement, le blanc paraît plus verdâtre que pour l'œil non éclairé. Or, clans ces conditions, la sclérotique et les paupières laissent parvenir de la lumière dans l'œil éclairé, et cette lumière est rouge, comme nous le savons, d'après des expériences déjà vues (1). Lorsqu'on fait pénétrer la lumière solaire latéralement dans l'œil, on reconnaît d'ailleurs la coloration rouge sur des objets foncés : c'est ainsi que si l'on examine une page imprimée, les lettres noires paraissent d'un rouge éclatant, tandis que le papier blanc paraît vert. Cette lumière rouge, qui pénètre latéralement, se diffuse sur la plus grande partie du fond de l'œil, et les parties de la rétine de l'œil éclairé qui reçoivent l'image d'un objet blanc, bien qu'éclairées simultanément par de la lumière blanche et de la lumière rouge, perçoivent du blanc verdâtre. Lorsqu'on prolonge l'expérience, la coloration verdâtre devient de plus en plus nette, parce qu'elle dépend de la fatigue de l'œil pour le rouge. Mais avec la prédominance de la lumière rouge sur la rétine, cette coloration verte ne peut provenir que de ce que nous ne confondons pas l'éclairage primitif et général du fond avec la lumière de l'objet, qui vient s'y ajouter, et cet objet paraît verdâtre par suite de fatigue de l'œil pour le rouge. En revanche, le blanc pur paraît rougeâtre dans l'œil non modifié.

Qu'on examine, sur la surface bien polie d'une table d'acajou, les images des tentures et du plafond d'une chambre ; si l'on accommode l'œil pour les objets réfléchis, ils peuvent présenter soit leur couleur naturelle, soit une coloration bleuâtre, complémentaire de celle de la table ; si l'on accommode, au contraire, pour la table, on voit que la lumière qu'elle émet possède, en masse, une coloration jaune-rouge bien accentuée. La coloration complémentaire des images réfléchies me paraît se produire surtout lorsque la lumière réfléchie des objets est faible par rapport à l'éclairage de la table. Mais si, au contraire, la lumière réfléchie augmente beaucoup d'intensité, ainsi que cela a lieu pour une incidence très-oblique, les veines du bois disparaissant , les images réfléchies paraissent souvent rougeâtres, car rien ne nous sollicite plus alors à faire la distinction.

Bien que la production du contraste soit remarquablement favorisée par les circonstances qui nous engagent à séparer la lumière blanche en deux portions, ces conditions ne sont cependant pas nécessaires. — En effet, il peut se présenter des phénomènes de contraste analogues dans d'autres cas où le champ induit ne se distingue du champ induc-

(1) Voyez plus haut, p. 21 A.

teur que par une faible différence de coloration. Ces phénomènes apparaissent très-nettement sur un disque chromatique formé, comme celui de la figure 152, de secteurs colorés étroits, sur fond blanc, interrompus en leur milieu par une bande composée de blanc et de noir, qui devront produire, clans la rotation, un anneau gris sur un fond blanchâtre faiblement coloré. Par le fait, cette couronne ne paraît pas grise, mais présente la coloration complémentaire, avec une netteté d'autant plus grande que l'intensité de l'anneau est plus près d'être égale à celle du fond, ou un peu moindre. Si les secteurs colorés sont larges, cela donne trop d'intensité à la couleur du fond, et la couleur complémentaire de la couronne devient plus faible ou, au moins, plus douteuse que pour une coloration plus faible du fond ; il en est de même lorsqu'on entoure l'anneau gris de deux circonférences noires, étroites, qui marquent nettement sa séparation d'avec le fond. Dans ces derniers cas, la coloration par contraste ne fait peut-être pas absolument défaut, mais elle est accompagnée d'une grande incertitude de jugement sur la couleur du champ induit, et, par comparaison avec un champ blanc voisin du disque, on peut arriver facilement à déclarer que le champ induit est réellement blanc, tandis que, sans ces circonférences, la coloration complémentaire par contraste s'impose à notre perception d'une manière non douteuse. On ne voit, au contraire, aucune coloration par contraste sur un fragment de papier blanc tenu, au moyen d'une pince, en avant du disque coloré, même si l'on a soin qu'aucune ombre portée ne détache ce fragment sur la coloration pâle du disque rotatif; si l'on oblique le fragment de papier par rapport à la lumière, de telle sorte que son intensité soit exactement égale à celle de l'anneau gris , cet anneau paraît aussi brusquement blanc dans le voisinage du fragment de papier, comme ce fragment lui-même ; cependant les parties plus éloignées de l'anneau restent le plus souvent colorées. Si la couronne grise est limitée par des traits noirs, dans cette expérience, sa coloration paraît devenir grise sur toute son étendue.

Dans ce cas, on ne peut pas dire que l'une des couleurs soit vue à travers l'autre; mais dans l'appréciation de la couleur de la couronne

FlG. 152.

540 (412) DEUXIEME RA^TIE. — DUS SENSATIONS VISUELLES. § 24. on prend pour point de départ celle du fond, et l'on croit voir une dégradation de cette couleur du fond. Si deux couleurs appartiennent à deux corps différents, il n'y a pas de raison pour supposer entre elles une relation : on cherche, au contraire, à déterminer chacune de ces couleurs indépendamment de tout rapprochement fortuit; mais lorsqu'une surface plane continue, qui offre en tous ses points la même structure et la même matière, nous présente des parties différemment colorées, de telle sorte que ces parties ne se distinguent absolument que par la différence de leur coloration, notre jugement est nécessairement amené à supposer une relation entre ces couleurs avant de les comparer. Le résultat de cette comparaison est, comme nous l'apprend l'expérience, que nous évaluons la différence comme plus forte qu'elle n'est réellement ; soit parce que cette différence, lorsqu'elle existe seule et qu'elle attire seule notre attention, fait une impression plus forte que lorsqu'il y en a encore d'autres ; soit que, dans ce cas encore, les différentes couleurs de la surface soient perçues comme des modifications de la couleur unique du fond, analogues à celles que pourraient produire des ombres portées, des reflets colorés, des taches produites par des liquides ou des poussières colorées. Effectivement, il faudrait une matière colorante rougeâtre pour produire une tache objective gris-blanc sur une surface verdâtre, etc.

Au reste, les résultats incertains de ces expériences expriment clairement la difficulté que nous éprouvons à comparer, d'une manière exacte, l'intensité et la couleur de deux surfaces qui ne sont pas absolument contiguës. Nous avons déjà remarqué, à propos des méthodes photométriques, que la comparaison n'est exacte et sûre que lorsque la limite entre les champs à comparer ne présente aucune autre particularité que la différence de coloration ou d'intensité lumineuse. Plus ces champs sont éloignés l'un de l'autre, plus la comparaison devient inexacte, de telle sorte que, clans les cas semblables, les circonstances accessoires conservent une assez large influence sur notre appréciation de l'intensité ou de la couleur. Dans les expériences qui nous occupent, la différence entre la surface induite et la surface inductrice est présentée sous les conditions les plus favorables, mais la comparaison entre la surface induite et d'autres surfaces situées latéralement dans le champ visuel ne peut s'effectuer que d'une manière très-imparfaite.

Les mêmes circonstances se présentent encore plus nettement dans les expériences que nous allons décrire, et clans lesquelles la surface induite est en contact, par deux bords opposés, avec deux couleurs différentes. Dans ce cas, la surface induite présente, sur ces bords, les

§ 24. DEUX COULEURS INDUCTRICES'.

couleurs complémentaires ; lorsque la surface induite touche par un bord une surlace plus foncée et, par l'autre bord, une surface plus claire, le premier bord parait plus clair, le second plus foncé. Mais ici encore le contraste n'apparaît nettement que lorsque le champ inducteur ae se distingue du champ induit que par la différence décoloration ou d'intensité et qu'il n'existe aucune autre délimitation.

On peut facilement faire ces expériences avec le voile de papier iransparent. — Qu'on colle ensemble un papier vert et un papier rose, de manière à obtenir une feuille mi-partie verte et rose ; sur la ligne de séparation des deux couleurs, qu'on fixe une bandelette de papier gris et qu'on recouvre le tout par une feuille de même grandeur en papier à lettres mince. La bande grise paraît rose au bord qui touche le vert, et verte au bord qui touche le rose ; au milieu, se présente une nuance intermédiaire à ces deux couleurs qui est grise, sans cloute, mais que nous ne pouvons pas reconnaître positivement comme telle. Le phénomène est bien plus prononcé, si la bandelette grise est perpendiculaire à la ligne de séparation des couleurs : la partie du gris qui s'avance dans le vert peut alors présenter un rose aussi vif que le fond de l'autre côté. La coloration par contraste est plus faible, mais cependant encore nette , si la ligne médiane de la bande grise recouvre exactement la ligne de séparation des couleurs : les bords latéraux du gris présentent alors des lisérés complémentaires étroits, qui sont estompés vers le milieu de la bande.

On obtient des effets analogues lorsqu'on superpose en gradins des feuilles de papier mince, de manière à former des bandes successives qui présentent une, deux, trois... épaisseurs de papier. Eclairant le tout par derrière, l'intensité objective est évidemment constante dans l'étendue de chaque assise ; cependant chaque gradin paraît plus foncé sur le bord où il confine à un gradin plus clair, et paraît plus clair au contact du gradin plus foncé. — Des teintes plates d'encre de Chine superposées en gradins de plus en plus foncés produisent une illusion analogue (1).

Tous ces phénomènes se produisent sur le disque rotatif avec des dégradations bien plus belles et plus délicates. — Donnons aux secteurs du disque la forme représentée par la figure 153 (p. 542), et faisonsles blancs et noirs ; on voit alors, dans la rotation, une série d'anneaux concentriques de plus en plus foncés à mesure qu'on s'avance de la périphérie vers le centre. Sur chacune de ces couronnes, la surface angulaire des portions noires est constante ; l'intensité de chaque couronne est

(I) Chbvreui-, De la loi du contraste simultané des couleurs. Paris, 1839, pl. 1, fig. 3 bis.

5/i2 {MA) DEUXIÈME PARTIE. — DES SENSATIONS VISUELLES. § 24. donc elle-même uniforme pendant la rotation rapide; c'est seulement d'un anneau à l'autre que l'intensité varie. Cependant chaque couronne

paraît plus claire à sa partie interne, où elle confine à une couronne plus foncée, et plus foncée à sa partie externe, au contact d'une couronne plus claire. Si les différences d'intensité des couronnes sont très-faibles, c'est souvent à peine si l'on s'aperçoit que les couronnes intérieures sont plus foncées que les extérieures ; l'œil est seulement frappé par les alternances périodiques de clair et d'obscur que Fig. 153. paraissent présenter les bords des

anneaux.

Si, au lieu du blanc et du noir, on prend deux couleurs différentes, chaque couronne présente deux colorations différentes à ses deux bords, bien que la coloration soit objectivement uniforme sur toute l'étendue de chaque couronne. Chacune des couleurs constituantes se présente avec plus d'intensité sur celui des bords de chaque couronne qui confine à une couronne contenant une plus faible quantité de cette couleur. C'est ainsi que si l'on a mélangé du bleu et du jaune, et que le bleu prédomine dans les couronnes extérieures, le jaune dans les couronnes intérieures, chaque couronne paraît jaune à son bord extérieur, bleue à son bord intérieur ; et si les couleurs des anneaux présentent, en somme, des différences très-faibles, on peut tomber dans l'illusion qui fait disparaître les différences qui existent réellement entre les colorations des différents anneaux, et fait apparaître sur un fond uniformément coloré la coloration par contraste alternativement bleue et jaune des bords des couronnes. Il est très-caractéristique que, dans ces cas, on ne voit ordinairement pas la couleur mixte} mais qu'on croit Voir isolément les couleurs composantes, l'une à côté de l'autre, et comme l'une à travers l'autre.

Mais ces remarquables effets de contraste disparaissent dès qu'on marque les contours des anneaux par de fines circonférences noires. Chaque anneau apparaît aussitôt avec la coloration et l'intensité uniformes qu'il possède en réalité. Ici aussi if importe essentiellement que les différents champs soient des parties d'une surface tout à fait continue et homogène sous tous les rapports autres que la coloration. Il ne s'agit donc, ici encore* que de modifications dans le jugement et non

§ 2/i. THÉOUIK DU CONTRASTE. 5/»3

pas dans la sensation. Les différences d'éclairage des différentes parties de cette surface étant les seules différences existantes, ressortent d'une manière remarquable, et comme les différences qui existent entre deux éléments de surface contigus sont perçues d'une manière plus nette et plus certaine que celles entre des éléments éloignés, les différences d'éclairage qui existent le long des limites de deux champs captivent particulièrement l'attention ; comme elles sont perçues avec plus de netteté et de certitude, elles sont jugées plus grandes que celles qui existent entre les parties médianes de deux champs et qui sont perçues avec moins de certitude. Comme, clans les expériences en question, l'éclairage ne présente pas de saut brusque au milieu de chaque champ, la couleur de chaque bord doit paraître passer peu à peu à celle de l'autre par une transition située au milieu du champ. Mais si l'on fait une raie noire au milieu du champ induit, ou qu'on place entre deux champs colorés un champ gris dont les deux moitiés, inégalement claires, sont séparées par une ligne bien nette, les colorations complémentaires s'avancent de part et d'autre jusqu'à cette ligne de séparation, où elles viennent se toucher. Si le champ induit et le champ inducteur présentent une différence de coloration assez grande pour qu'on puisse la percevoir avec certitude entre tous les points de ces champs, l'effet de contraste disparaît, ou devient du moins bien plus douteux. Si le champ induit présente encore quelque autre délimitation, on perçoit avec bien moins de certitude la différence entre sa coloration et celle du champ inducteur, et le contraste disparaît également ou s'affaiblit.

Les anciens observateurs ont toujours admis, dans les explications théoriques des phénomènes de contraste, que le mode de réaction des nerfs, c'est-à-dire la sensation, soit modifié dans les parties induites de la rétine : ainsi compris, les phénomènes de contraste rentreraient, d'une certaine manière, dans la catégorie des sensations sympathiques, où Un grand nombre d'observateurs ont aussi rangé l'irradiation. Sous un certain point de vue, on avait assurément raison de parler d'une modification de la sensation, puisque* dans les observations, on n'avait pas distingué le contraste successif d'avec le contraste simultané, et qu'on pouvait donc avoir affaire à une modification de la sensation produite par les images accidentelles. Si je ne me irompe, les pages précédentes renferment le premier essai qui ait été fait de distinguer méthodiquement, dans tous les cas, les effets du contraste successif d'avec ceux du contraste simultané. J'ai montré également que, dans les cas où la couleur inductrice ne prédomine pas sur toutes les autres par son étendue et par son intensité, la coloration par contraste dépend de circonstances qui ne peuvent être attribuées qu'aux fonctions psychiques qui accompagnent la perception. Si l'on attribue au champ induit une existence corporelle, dans les conditions de l'expérience, la production du contraste fait le plus habituellement défaut. J'ai déjà indiqué plus haut la nature des illusions que notre

5M (41$) DEUXIÈME PARTIE. - DES SENSATIONS VISUELLES. § 1h. jugement subit dans les cas do ce genre. Il s'agit toujours de cas où il existe une certaine marge dans l'appréciation de la nature de la couleur induite, incertitude qui provient de l'impossibilité d'établir une comparaison exacte entre celte couleur et le blanc, et qui a pour résultat d'abandonner notre jugement à l'influence de diverses circonstances accessoires, dont l'effet est de nous foire rapprocher la couleur en question tantôt de l'une, tantôt de l'autre des extrémités de Pinter* valle dans lequel est comprise notre incertitude. Ceux des lecteurs qui sont encore peu familiarisés avec l'influence des actions psychiques sur les perceptions sensuelles, admettront peut-être difficilement qu'une fonction psychique puisse nous faire voir, dans le champ visuel, une couleur qui n'y existe pas; je les prierai de suspendre leur jugement jusqu'à ce qu'ils aient étudié les faits mentionnés dans la troisième partie de cet ouvrage, consacrée aux perceptions des sens, et où ils rencontreront un grand nombre d'exemples de ce genre. Ce paragraphe nous a fait empiéter sur l'étude des perceptions visuelles. Je l'ai cependant laissé dans la partie qui traite des sensations, parce que, jusqu'ici, le contraste a toujours été considéré comme étant une sensation et que les phénomènes les plus ordinaires qui s'y rapportent sont de nature mixte.

Comme la plupart des phénomènes de contraste dépendent de l'étendue de l'incertitude qui accompagne notre appréciation de l'intensité et de la qualité de nos sensations visuelles, l'habitude dans l'appréciation des couleurs doit nécessairement exercer une influence considérable sur la production du contraste. De même qu'un œil exercé à l'appréciation des dimensions dans l'espace sait éviter bien des erreurs auxquelles n'échappe pas un œil moins exercé, il doit en être de même dans la détermination des couleurs, et je crois, pour cette raison, que le contraste doit présenter, en général, moins de vivacité à des yeux exercés qu'à ceux qui ne le sont pas. Mes expériences ont élé facilement confirmées par des personues expérimentées dans les observations d'optique. En revanche, dans bien des livres, les phénomènes de contraste sont décrits de manière à me faire penser que, pour nombre d'observateurs, ces phénomènes sont beaucoup plus visibles et plus fréquents que pour moi.

Lorsque le champ inducteur est limité, les phénomènes de contraste ne laissent aucun doute sur leur signification, puisque la coloration dépend d'autres circonstances qui ne peuvent provenir que du jugement; mais lorsque le champ inducteur n'est pas limité, les effets sont bien plus constants, et, pour cette raison, on serait encore plus porté à les attribuer à des modifications de la sensation. Cependant, dans ce dernier cas, les circonstances sont évidemment bien plus défavorables que dans le premier, pour pouvoir déterminer avec certitude quelle est la couleur qu'on perçoit dans le champ induit; en effet, la comparaison de la couleur de ce champ avec du blanc fait complètement défaut, ou est du moins bien plus restreinte. En outre, si les contrastes sur champ inducteur non limité sont plus constants, ils ne présentent pas moins, dans leurs conditions d'intensité, une analogie complète avec ceux du champ limité. Dans tous ces cas, la coloration par contraste présente déjà toute son intensité pour une très-petite intensité de la couleur inductrice, et celle-ci, en augmentant, n'ajoute que peu ou point à l'intensité de la coloration par contraste. En revanche, le contraste peut être sensible-

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