INFLUENCE DE L'EXPÉRIENCE
nière qu'ils fixent toujours simultanément le point qui attire à chaque instant notre attention ; en d'autres termes, nous amenons eonstamment l'image de ce point à l'endroit de la vision la plus distincte, et nous promenons successivement les yeux sur tous les points remarquables de l'objet. S'il nous importe, de plus, de saisir le mieux possible la forme générale et les dimensions de l'objet, nous nous plaçons de manière qae, sans mouvoir la tête, nous paissions parcourir du regard toute la surface, et qu*en outre, les dimensions que nous voulons comparer se présentent d'une manière aussi symétrique que possible. C'est ainsi que pour examiner un objet qui, comme un édifice, présente d'une manière prédominante des lignes verticales et horizontales, nous nous plaçons, presque inévitablement, de telle manière que la ligne qui joint les centres de rotation de nos yeux soit horizontale. Nous pouvons, à tout instant, contrôler cette position de nos yeux en séparant les images doubles : celles-ci sont alors sur une même horizontale.
Nous choisissons indubitablement cette manière de regarder, parce qu'elle nous fournit le moyen de comparaison et d'observation le plus exact ; c'est donc pour cette manière d'employer les yeux, que nous pouvons qualifier de normale^ que nous apprenons le mieux à comparer nos sensations avec la réalité, et, par conséquent, cette méthode nous donne les perceptions les plus justes et les plus exactes.
Si nous venons, soit par nécessité, soit avec intention, à examiner les objets d'une autre manière, • — que nous apphquions la vision indirecte des parties latérales de la rétine, que nous fixions les objets d'un seul œil, que nous maintenions le regard immobile ou que nous donnions à la tête une position insolite, — nous ne sommes plus capables de . nous former des notions aussi exactes qu'avec f usage normal des yeux, et nous ne sommes plus aussi exercés dans l'interprétation de ce que nous voyons : aussi cette interprétation devient-elle plus indécise, bien qu'en général nous ne nous en rendions pas compte. Lorsque nous voyons un objet, il nous faut le localiser : nous ne pouvons pas nous le représenter de telle manière que sa position soit indéterminée dans l'espace. Lorsque aucune réminiscence ne nous vient en aide, nous interprétons ordinairement ce que nous voyons comme il faudrait le faire si nous avions reçu la même impression dans le mode d'observation normal et le plus exact. C'est ainsi qu'il se produit certaines illusions dans la perception, lorsque nous ne dirigeons pas le regard sur les objets qui nous occupent, et que ces objets sont situés dans les parties latérales du champ visuel, ou lorsque nous tenons la tête très-obhquement, ou bien encore lorsque nous ne fixons l'objet qu'avec un seul œil. De plus, les images sur les deux rétines s'accordent de la manière la plus con-
576 (UO) TROISIÈME PARTIE. — DES PERCEPTIONS VISUELLES. § 26. stante et la plus régulière lorsque nous examinons des objets éloignés, et la situation ordinairement horizontale du sol à la partie inférieure du champ visuel paraît exercer une influence particulière sur la comparaison des champs dans les deux yeux. C'est pour ce motif que nous ne jugeons pas exactement de la position d'objets rapprochés, lorsque nous y dirigeons le regard suivant une direction sensiblement ascendante ou descendante : nous interprétons les images rétiniennes comme si elles s'étaient formées en regardant droit devant nous, et ainsi de suite. Nous rencontrerons beaucoup d'exemples de ce genre. En effet, nous n'avons pas, pour toutes les directions des yeux, la même habitude de l'interprétation des impressions : nous sommes surtout exercés à utiliser celles qui donnent les perceptions les plus exactes et les plus concordantes, et nous appliquons à tous les cas ce que nous avons appris dans ceux-là.
Il arrive souvent qu'une impression visuelle de ce genre ne présente pas, avec une des impressions possibles de l'observation normale, une ressemblance assez prédominante et assez frappante pour exclure diverses autres comparaisons, entraînant chacune une interprétation correspondante de cette impression. Dans les cas de ce genre, l'interprétation est indécise : tantôt, sans modification des images rétiniennes, le même observateur se forme successivement des notions différentes, et, dans ce cas, l'indécision est facile à constater ; tantôt des observateurs différents penchent pour des comparaisons et des interprétations différentes. Cette circonstance a introduit, dans l'optique physiologique, de nombreuses discussions, parce que chaque observateur était porté à considérer comme seule valable la notion qu'il avait obtenue par une observation à laquelle il avait donné tous ses soins. Quand nous avons donc affaire à des observateurs qui méritent notre confiance, et dont nous n'avons heu de suspecter ni le talent d'observation, ni la bonne foi, nous ne pouvons pas regarder comme la seule véritable l'une des interprétations contradictoires du phénomène visuel , ainsi que sont particulièrement disposés à le faire ceux qui cherchent à déduire principalement de causes innées la production de notions sur les objets. Il faut, au contraire, reconnaître comme un fait que, dans des cas de ce genre, il peut se former des notions différentes et rechercher quelles sont les circonstances qui favorisent la production de l'une ou de l'autre de ces notions.
Nous nous heurtons sans doute ici à une difficulté qui ne se présente pas dans les autres parties des sciences naturelles. Dans un grand nombre de cas de ce genre , nous sommes réduits aux assertions de chaque observateur, sans pouvoir les contrôler par notre propre
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observation. Dans ce domaine, il se présente une foule de particularités, attribuables peut-être, en partie, soit à la structure des différents yeux, soit à la manière dont chacun s'est habitué aies employer, soit probablement aussi à des impressions et à des notions antérieures. Ces particularités et leurs suites ne peuvent naturellement être observées que par celui auquel elles appartiennent, et aucun autre observateur ne peut le contredire. D'un autre côté, les observations de ce genre ne sont pas aussi faciles qu'on pourrait le croire au premier abord. L'acte de fixer invariablement un point pendant un temps assez long, tandis qu'on observe à la vision indirecte, la faculté d'être luaître de son attention, celle de faire abstraction de l'interprétation objective qu'on donne ordinairement à la sensation, l'évaluation des différences de couleur et de position dans le champ visuel, toutes ces choses demandent une grande pratique. Aussi un grand nombre de faits qui se rapportent à ce sujet ne peuvent-ils pas être étudiés, même par des observateurs bien exercés dans d'autres genres de recherches, tant qu'ils ne sont pas rompus aux observations d'optique physiologique. On est donc réduit, sur beaucoup de points, aux observations d'un très-petit nombre d'individus, et lorsqu'on obtient des résultats différents de ceux signalés par une autre personne, il est bien plus difficile que dans toute autre étude de décider avec certitude si l'observation en question n'a pas été influencée par des circonstances accessoires. Je ferai donc remarquer tout d'abord au lecteur que bien des choses qui lui paraîtront nouvelles dans les chapitres suivants peuvent fort bien reconnaître pour causes des particularités individuelles de mes yeux : j'ai dû me borner à observer et à décrire, avec le plus de soin possible, les faits tels qu'ils s'offrent à mes yeux, et à rechercher leur liaison. J'indiquerai partout les résultats différents que j'aurai rencontrés chez d'autres observateurs. Il appartient à l'avenir de nous apprendre, dans chaque cas, quel est le mode de vision le plus répandu.
Du reste, moins les sensations visuelles ressemblent à celles qui se présentent normalement, plus leur interprétation est, en général, incertaine, ainsi qu'on doit s'y attendre si l'on adopte la manière de voir que j'ai proposée ; c'est là un point essentiellement caractéristique en faveur de l'intervention des influences psychiques.
Comme nous ne savons pour ainsi dire rien sur la nature des activités psychiques et que nous ne connaissons qu'une série de faits, nous ne devons pas nous étonner de ne pas pouvoir donner de véritable explication de la production des perceptions sensuelles. La théorie empiristique cherche k démontrer que cette production n'exige du moins aucune autre force que les facultés connues de notre
578 {M2) TROISIÈME PARTIE. — DES PERCEPTIONS VISUELLES. § 26. âme, et cela sans se préoccuper de l'explication de ces facultés. Comme il est, en général, convenable, dans l'étude des sciences naturelles, de ne faire aucune nouvelle hypothèse aussi longtemps que les faits connus paraissent suffisants pour l'explication et que la nécessité d'hypothèses nouvelles n'est pas démontrée, j'ai cru devoir adopter, dans ses points essentiels, l'opinion empiristique. La théorie nativistique explique encore moins la production de nos notions des objets, avec son hypothèse d'après laquelle certaines notions de sohdité se produiraient directement, à l'aide d'un mécanisme inné, lorsque certaines fibres nerveuses sont excitées. Dans la forme primitive de cette théorie, le sujet est censé observer sa rétine : on lui attribue une connaissance innée de la forme de cette membrane et de la position qu'y occupent les différentes extrémités nerveuses. D'après la forme la plus récente de cette opinion, qui a été défendue en particulier par E. Hering, il faudrait admettre au-devant de nous un espace subjectif, dans lequel nous localiserions, d'après certaines lois innées, les sensations des différentes fibres rétiniennes. Cette théorie ne se borne donc pas à admettre l'opinion de Kant, d'après laquelle la notion générale de l'espace serait une forme originelle de notre conscience ; elle considère, de plus, comme innées, certaines notions spéciales de l'espace.
L'opinion nativistique a aussi été nommée plus spécialement théorie des points identiques, parce qu'elle exige qu'on admette une fusion complète des impressions des parties correspondantes dans les deux rétines. La théorie empiristique, au contraire, porte le nom de théorie des projections, parce que, d'après elle, les représentations que nous nous faisons des objets sont projetées dans l'espace par des actions psychiques. Je préférerais éviter cette dénomination, parce que des adversaires, aussi bien que des partisans de cette théorie, ont attaché une importance exagérée à vouloir que cette projection se fît suivant les lignes de direction, ce qui, en tous cas, n'était pas la désignation exacte du processus psychique, eî ne donnerait même pas, dans un très-grand nombre de cas, une détermination exacte de la position apparente des objets.
Je reconnais que, dans l'état actuel de la science, il est impossible de réfuter la théorie nativistic[ue ; pour ma part, je préfère l'opinion contraire :
1« Parce que la théorie nativistique me paraît introduire une hypothèse inutile ;
2"* Parce que ses résultats donnent toujours encore des notions d'espace qui, comme nous le verrons en détail plus loin, ne s'accordent que rarement avec la réalité et avec les représentations visuelles, incontestablement exactes, que nous en recevons. Aussi les partisans de cette théorie sont-ils obligés d'admettre à contre-cœur que leurs sensations d'espace originelles peuvent être améliorées ou surmontées continuellement par les connaissances que nous fournit l'expérience. Or, d'après l'analogie avec toutes les autres expériences, nous devrions nous attendre à voir subsister la notion de ces sensations surmontées, ne fût-ce qu'à l'état d'illusions reconnues, et c'est ce qui n'a pas lieu ;
3° On ne voit pas comment l'hypothèse de ces sensations d'espace originelles peut contribuer à expliquer nos perceptions visuelles, si les partisans de celte théorie sont obligés d'admettre, pour la grande majorité des cas, que ces sensations doivent être surmontées par une connaissance plus approfondie, acquise par