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CONFORMITÉ DE LA NOTION ET DE L'OBJET. {U

rexpérieiice. S'il faut en arriver là, il me paraît bien plus simple et plus facile d'admettre que toutes les notions d'espace nous sont fournies par l'expérience seule, sans que celle-ci ait à combattre des notions innées, fausses dans la plupart des cas.

Voilà pour justifier mon point de vue. Comme il fallait en choisir un pour mettre quelque ordre dans le chaos des phénomènes, je me suis arrêté à celui qui me paraissait préférable ; j'espère cependant que ce choix n'aura exercé aucune influence sur l'observation consciencieuse et sur la description des faits.

Je vais encore donner quelques explications pour éviter tout malentendu au sujet de mon point de vue, et pour le rendre plus facilement accessible à ceux des lecteurs qui n'ont pas encore réfléchi sur leurs perceptions sensuelles.

Je n'ai désigné, plus haut, les sensations que comme des symboles des circonstances extérieures, et je leur ai refusé toute analogie avec les choses qu'elles représentent. Nous touchons ici à cette question, si controversée, de savoir jusqu'à quel point les représentations que nous faisons s'accordent avec les objets, de savoir, comme on disait, si elles sont vraies ou fausses. Cet accord a été tantôt affirmé et tantôt nié. A cet effet, on a admis une harmonie préétablie entre la nature et l'esprit, ou bien, on a soutenu Videntitéde la nature et de l'esprit, en considérant la nature comme un produit de l'action d'un esprit général, dont l'esprit humain serait une émanation. La théorie nativistique des notions d'espace se rattache à ces opinions, en ce sens qu'elle admet un mécanisme inné et une certaine harmonie préexistante des notions qui, quoique d'une manière assez incomplète, devraient répondre aux faits réels.

D'autres ont nié la conformité des objets avec les idées que nous nous en formons; ils ont considéré, par suite, ces représentations comme des illusions; système qui, poussé à ses dernières conséquences, amènerait à nier la possibilité de connaître un objet quelconque : on a compris qu'il s'agit ici des sensualistes anglais du siècle dernier. Je ne développerai pas ici les opinions des différentes écoles philosophiques sur cette question, ce qui nous mènerait beaucoup trop loin : je me bornerai à indiquer quel est, à mon avis, le terrain sur lequel doit se maintenir la méthode scientifique, en présence de ces discussions.

Nos notions et nos représentations sont des effets que les objets que nous voyons, ou que nous nous figurons, exercent sur notre système nerveux et sur notre conscience. Tout eifet dépend nécessairement aussi bien de la nature de l'objet agissant que de celle de l'objet sur lequel il a agi. Demander à une représentation de reproduire exactement la nature de l'objet, lui demander, par conséquent, d'être vraie d'une manière absolue, c'est vouloir un effet qui soit complètement indépendant de la nature de l'objet sur lequel il serait exercé, ce qui est une contradiction manifeste. Ainsi toutes les représentations que nous faisons, toutes celles que puisse avoir un être intelMgent quel qu'il soit, sont des images dont la nature dépend essentiellement de celle de l'intelligence qui se les figure, et qui sont influencées par les particularités de cette intelligence.

Je crois donc que cela ne présente absolument aucun sens, de parler d'une vérité de nos représentations autre cju'une vérité pratique. Les représentations que

580 (iii) TROISIÈME PARTIE. — DES PERCEPTIONS VISUELLES. § 26. nous formons des choses ne peuvent être que des symboles, des signes naturels des objets, dont nous apprenons à nous servir pour régler nos mouvements et nos actions. Lorsque nous avons appris à déchiffrer correctement ces symboles nous sommes à même, avec leur aide, de diriger nos actions de façon à produire le résultat désiré, c'est-à-dire à faire naître les sensations nouvelles que nous attendons. Non-seulement il n'existe en idéalité aucune autre comparaison entre les représentations et les objets, — toutes les écoles sont d'accord sur ce point, — mais encore on ne peut se figurer aucuu autre genre de relation : cela ne présenterait absolument aucun sens. C'est là le point qui nous importe et qu'il faut comprendre pour se débrouiller dans le labyrinthe des opinions contradictoires. Demander si l'idée que je me fais d'une table, de sa forme, de sa consistance, de sa couleur, de son poids, etc., est vraie en elle-même, indépendamment de l'usage pratique que je puis en faire, si elle est conforme à l'objet réel, ou bien si elle est fausse et produite par une illusion, c'est faire une question qui ne présente pas plus de sens que de demander si un certain son est rouge, jaune ou blanc. L'idée et l'objet qu'elle représente sont deux choses qui appartiennent évidemment à deux mondes tout à fait différents et qui sont aussi peu susceptibles de comparaison que les couleurs et les sons, ou que les caractères d'un livre et le son du mot qu'ils représentent.

S'il existait quelque analogie de conformité entre l'idée qui existe dans la tête d'un homme A et l'objet dont elle est la représentation, une seconde intelligence B, qui se représenterait, d'après les mêmes lois, l'objet et la représentation qui s'en forme dans la tête de A, pourrait trouver ou au moins concevoir quelque analogie entre les deux choses. Car la même chose, représentée de la même manière, devrait produire des représentations pareilles. Mais, je le demande, quelle analogie peut-on se figurer entre le processus cérébral qui accompagne l'idée d'une table et cette table elle-même? Doit-on se figurer la forme de la table reproduite dans le cerveau par des courants électriques, et si l'observateur conçoit qu'il fait le tour de la table, doit-on se figurer de plus la forme d'un homme dessinée à l'aide de courants électriques ? Les projections perspectives des objets extérieurs, telles qu'on a voulu les admettre dans les hémisphères cérébraux, ne suffisent évidemment pas pour nous donner l'idée d'objets à trois dimensions. Et en admettant même qu'une imagination fantastique ne reculât pas devant une semblable hypothèse, cette image électrique de la table qui se formerait dans le cerveau ne serait encore elle-même qu'un second objet corporel qu'il resterait à percevoir : ce ne serait pas une représentation intellectuelle de la table. Cependant ce ne sont pas les matérialistes, mais plutôt les spiritualisles qui seront probablement choqués de ma manière de voir, bien que ces derniers, ce me semble, doivent plutôt me donner raison. En effet, quel rapport peut-il y avoir entre l'idée, modification de l'âme immatérielle et sans dimensions, et la table, objet matériel et limité dans l'espace? Les philosophes spiritualistes n'ont jamais essayé, que je sache, aucune hypothèse ni aucune imagination pour expliquer ce rapport, et il est évidemment dans la nature de leur point de vue de leur interdire tout essai de ce genre.

Pour ce qui concerne d'abord les propriétés des objets extérieurs, il suffit d'un

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peu de réflexion pour voir que toutes les propriétés que nous pouvons leur attribuer désignent seulement les actions qu'ils exercent soit sur nos sens, soit sur d'autres objets de la nature. La couleur, le son, le goût, l'odeur, la température, le poli, la consistance appartiennent à la première classe : elles désignent des effets produits sur les organes de nos sens. Le poli et la consistance désignent le degré de résistance que les corps opposent au glissement ou à la pression de la main. Mais la main peut être remplacée par d'autres corps ; il en est de même pour l'examen des autres propriétés mécaniques, comme l'élasticité et le poids. Les propriétés chimiques se rapportent également à des réactions, c'est-à-dire à des actions que le corps examiné exerce sur d'autres corps. Il en est de même des autres propriétés physiques des corps : propriétés optiques, électriques, magnétiques. Il s'agit toujours de relations et d'actions réciproques qui dépendent des forces que les corps manifestent les uns à l'endroit des autres. Car toutes les forces de la nature sont des actions exercées par un corps sur un autre. Si nous nous figurons la matière dépourvue de force, elle est aussi sans propriétés autres que la position dans l'espace et le mouvement. Aussi les propriétés des corps ne se manifestentelles que lorsque nous les mettons en rapport avec d'autres corps ou avec les organes de nos sens. Mais comme ce rapport peut se produire à tout instant et être occasionné à chaque instant par notre volonté, comme nous voyons toujours alors se produire des actions mutuelles, nous attribuons aux objets une faculté d'action continuelle, toujours prête à agir : c'est à cette faculté continuelle que nous donnons le nom de propriété.

Il résulte de là qu'en réalité, malgré leur nom, les propriétés des corps ne désignent absolument rien de propre à chaque corps en lui-même, mais bien par rapport à un autre objet, y compris les organes de nos sens. Naturellement, le mode d'action doit toujours dépendre des propriétés du corps agissant aussi bien que de celles du corps qui subit l'action : c'est un point dont nous ne doutons pas un instant lorsqu'il s'agit des propriétés que présentent les corps en agissant les uns sur les autres, dans les réactions chimiques, par exemple. Mais lorsqu'il s'agit des propriétés qui reposent sur les rapports de modification qui existent entre les objets et nos organes des sens, on a toujours eu de la tendance à oublier qu'il s'agit encore d'une réaction sur un réactif particulier à savoir notre appareil nerveux, et que la couleur, l'odeur et le goût, la sensation de chaud et de froid sont également des actions qui dépendent tout à fait essentiellement de la nature de l'organe qui les subit. Les réactions des corps sur les sens sont assurément celles que l'on perçoit le plus fréquemment et le plus généralement, elles ont la plus grande importance pour notre bien-être et pour notre commodité; mais si le réactif au moyen duquel nous les éprouvons a été mis en nous par la nature, la relation n'en est pas moins la même.

C'est donc une question qui ne présente absolument aucun sens que de demander si le cinabre est réellement rouge, tel que nous le voyons, ou si c'est seulement là une illusion des sens : la sensation du rouge est la réaction normale des yeux normaux, pour la lumière réfléchie par le cinabre. Un individu atteint d'anérythropsie verra le cinabre noir ou d'un jaune-gris foncé; c'est également la réaction exacte pour son œil, mais il a besoin de savoir que son œil est autrement conformé

582 iM6) TROISIÈME PARTIE. — DES PERCEPTIONS VISUELLES. § 26. que ceux des autres. En elle-même, l'une de ces sensations n'est ni plus vraie ni plu s fausse que l'autre, bien que ceux qui déclarent le cinabre rouge aient pour eux une grande majorité ; la couleur rouge du cinabre n'existe qu'en tant qu'il existe des yeux conformés comme ceux de la majorité des hommes, et c'est à tout aussi juste titre que le cinabre possède la propriété d'être noir, relativement aux individus atteints d'anérythropsie. Lorsque nous parlons des propriétés que présente un corps par rapport aux autres corps du monde extérieur, nous n'oublions jamais de spécifier aussi relativement à quel corps cette propriété existe chez lui. C'est ainsi que nous disons : « Le plomb est soluble dans l'acide azotique et ne l'est pas dans l'acide sulfurique ». Si l'on nous disait simplement : « le plomb est soluble », nous remarquerions aussitôt que c'est là une assertion incomplète, et nous demanderions dans quoi le plomb est soluble. Mais quand on dit : « le cinabre est rouge », on comprend implicitement qu'il est rouge pour notre œil et pour ceux d'autres hommes que nous supposons conformés comme les nôtres ; nous pensons qu'il est inutile de faire cette mention, et cette omission constante du langage peut contribuer à nous faire croire que le rouge soit une propriété qui appartienne au cinabre, ou à la lumière que réfléchit ce corps, et indépendante de nos organes sensuels. C'est tout autre chose quand nous disons que les ondes de la lumière refléchie par le cinabre ont une certaine longueur : c'est là une assertion que nous pouvons faire indépendamment de la nature particulière de notre œil, mais qui n'exprime que des relations entre la substance lumineuse et les différents systèmes d'ondulations de l'éther.

Le seul rapport sous lequel noire perception puisse être véritablement conforme à la réalité est la suite des temps où se passent les faits avec leurs différentes particularités. La simultanéité, la succession, le retour périodique de la simultanéité ou de la succession peuvent se présenter aussi bien pour nos sensations que pour les faits. Les faits extérieurs, comme les perceptions, se succèdent dans le temps ; par conséquent les conditions de temps des dernières peuvent représenter fidèlement celle des premières. La sensation du tonnerre dans l'oreille succède à celle de l'éclair dans l'œil, comme le mouvement sonore de l'air, produit par la décharge électrique, arrive à l'observateur plus tard que Tébranlement de l'éther lumineux. Cependant il faut remarquer que la suite des sensations ne représente pas tout à fait fidèlement la suite des phénomènes extérieurs, en ce sens que la transmission de la sensation au cerveau exige du temps et que ce temps est différent pour les différents organes. Il faut encore ajouter, pour l'œil et pour l'oreille, le temps que mettent la lumière et le son pour arriver à l'organe : c'est ainsi que nous voyons actuellement les différentes étoiles fixes telles qu'elles étaient il y a nombre d'années, et à une époque différente pour chacune.

En ce qui concerne la représentation des conditions d'espace, elle se fait, à un certain degré, dans les extrémités périphériques des nerfs, dans l'œil et dans la peau, mais ce n'est que d'une manière restreinte, puisque l'œil ne donne que des images perspectives des surfaces, et que la main nous représente la surface objective par la surface de notre corps qui peut le mieux s'y adapter. Mais ni l'œil ni la main ne donnent immédiatement une image étendue suivant les trois dimensions de l'espace. La représentation des corps ne se produit que par la comparaison

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