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CONFORMITÉ DE LA NOTION ET DE L'OBJET

des images reçues dans les deux yeux, ou par un déplacement du corps ou de la main de l'observateur. Comme notre cerveau a trois dimensions, l'imagination a beau jeu pour se figurer le mécanisme à l'aide duquel ce centre nerveux peut recevoir des images à trois dimensions des objets corporels extérieurs, mais je ne vois ni la nécessité ni la probabilité d'une semblable hypothèse. La représentation d'un corps à trois dimensions, comme une table, contient une foule d'observations particulières; elle comprend toute la série des images que me présenterait cette table, si je l'examinais à partir des points de vue les plus différents ; elle comprend, de plus, toutes les impressions tactiles que j'éprouverais en plaçant mes mains successivement sur toutes les parties de sa surface. Une semblable représentation d'un corps est donc déjà une idée y qui renferme un nombre indéfini de perceptions différentes qui se succèdent dans le temps et (|ui peuvent toutes en être déduites, de même que l'idée générale de « table » contient en elle toutes les tables et en exprime les propriétés communes. La représentation que j'ai d'une certaine table est juste et précise si je puis en déduire, avec exactitude et précision, les sensations que j'éprouverais en amenant mon œil ou ma main dans telle ou telle position déterminée par rapport à la table. Je ne puis concevoir aucun autre genre d'analogie entre une pareille idée et l'objet qu'elle représente. La première est le signe spirituel du second. Je n'ai pas choisi arbitrairement la nature de ce signe, c'est la nature de mes organes sensuels et de mon esprit qui me l'a imposée. — C'est par là que les signes qui expriment nos notions se distinguent de ceux que nous avons choisis arbitrairement pour la parole et pour l'écriture. Une écriture est exacte quand elle fournit des représentations exactes à celui qui sait la lire, et la représentation d'un objet est exacte quand elle nous permet de déterminer d'avance les impressions sensuelles que nous recevrons de cet objet en nous mettant en rapport avec lui sous des conditions déterminées. La nature de ces signes mentaux importe peu, d'ailleurs, pourvu qu'ils forment un système qui présente une variété et un ordre suffisants; de même que les sons des mots d'une langue sont indifférents, pourvu qu'on en ait un nombre suffisant et qu'on possède assez de moyens de désigner leurs rapports grammaticaux.

Cette manière d'envisager la question ne doit pas nous faire supposer que toutes nos idées sur les objets soient fausses, parce qu'elles ne sont pas semblables à ces objets, et il faut se garder d'en conclure que nous ne pouvons rien savoir de la nature véritable des choses. Il est dans la nature de la conscience que les idées ne peuvent pas être semblables aux objets. Les représentations ne doivent être que des images des choses, et une image ne représente un objet que pour celui qui sait la déchiffrer et qui, à l'aide de l'image^ peut se former une idée de la chose. Toute image ressemble à son objet sous un rapport et en diffère sous tous les autres^ que cette image soit un tableau, une statue, la représentation musicale ou dramatique d'un sentiment, etc. C'est ainsi que nos représentations du monde extérieur sont des images de la succession régulière des événements naturels, et si elles sont formées régulièrement suivant les lois de notre pensée, si, par nos actions, nous pouvons les reporter exactement dans la réalité, ces représentations sont aussi les seules vraies pour notre entendement; toutes les autres seraient fausses.

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Je crois donc que c'est un malentendu que de vouloir chercher une harmonie préexistante entre les lois de la pensée et celles de la nature, en admettant, sous un nom quelconque, une identité entre la nature et l'esprit. Un système de signes peut être plus ou moins complet et approprié à son but : il en devient plus ou moins facile à appliquer, et les désignations qu'il fournit sont plus ou moins précises, — les différentes langues nous en fournissent un exemple ; — cependant chacun permet, dans une certaine mesure, d'atteindre le but proposé. S'il n'existait pas un grand nombre d'objets semblables, notre faculté de former des notions d'espèce ne nous serait d'aucune utilité ; s'il n'y avait pas de corps sohdes, nos facultés géométriques resteraient sans développement et sans usage, de même que l'œil ne nous servirait à rien dans un monde où il n'y aurait pas de lumière. Si c'est dans ce sens que l'on parle d'un accord entre les lois de notre pensée et celles de la nature, nous pouvons l'admettre ; mais il est évident que cet accord n'a besoin d'être ni complet, ni exact L'œil est un organe qui nous rend d'excellents services dans l'observation du monde extérieur, bien qu'il ne puisse ni voir nettement h toutes les distances, ni percevoir toutes les espèces de vibrations de l'éther, ni réunir exactement en un point les rayons émis par un même point. Nos activités intellectuelles sont liées à celle d'un organe corporel, le cerveau, comme 1? faculté visuelle est dépendante de l'œil. L'intelligence humaine se rend maîtresse de bien des choses, et renoue merveilleusement la chaîne des effets et des causes : est-elle nécessairement susceptible d'embrasser tout ce qui peut exister et survenir dans le monde? C'est là ce que rien ne me parait prouver.

Nous avons encore à parler de la manière dont nos représentations et nos perceptions se forment par des conclusions inductives. — C'est dans la logique de Stuart Mill que la nature de nos conclusions me paraît le mieux analysée. Dès que la majeure du syllogisme n'est pas un principe imposé à notre foi par une autorité étrangère, dès que c'est une proposition qui se rapporte à la réalité, — et ne peut être, par conséquent, que le résultat de Fexpérience, — la conclusion ne nous apprend rien de nouveau, rien que nous n'ayons pas su avant de la faire. Prenons un exemple :

Majeure : Tous les hommes sont mortels. Mineure : Caius est un homme.

Conclusion : Caius est mortel.

Nous n'avons pas, à proprement parler, le droit de poser la majeure que tous les hommes sont mortels, proposition fournie par l'expérience, tant que nous ne sommes pas certains de la justesse de la conclusion, tant que nous ne sommes pas sûrs que Caius, qui est un homme, est mort ou mourra. Nous avons donc besoin d'être sûrs de la conclusion avant de pouvoir poser la majeure à l'aide de laquelle nous voulons la démontrer. Il semble donc que nous tournions dans un cercle vicieux. — Voici quel est évidemment le fond de noire raisonnement : On a toujours observé jusqu'ici, sans exception, qu'aucun homme n'a vécu au delà d'un certain âge. Par suite, on a réuni, dans cette proposition générale : que tous les hommes sont mortels, l'expérience que Lucius, Flavius, et tous les autres dont on

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a connu le sort, sont morts; comme cette terminaison s'est présentée dans tous les cas qui ont été observés, on s'est cru en droit d'étendre la validité de cette proposition générale à tous les cas qui devraient être observés plus tard ; c'est ainsi que, sous la forme de la proposition générale qui sert de majeure au syllogisme dont nous venons de parler, nous conservons dans notre mémoire l'ensemble des expériences qui ont été acquises jusqu'ici, à ce sujet, par nous ou par d'autres observateurs.

Il est évident que, sans passer sciemment par la proposition générale, nous aurions également pu arriver immédiatement à la conviction que Gains mourra : il nous aurait suffi, à cet effet, de comparer ce cas à d'autres qui nous sont connus, et c'est même le procédé que nous suivons le plus ordinairement et le plus naturellement dans nos inductions. Les raisonnements de ce genre se font sans réflexion consciente, et c'est spontanément que notre mémoire réunit les points de ressemblance des faits observés antérieurement; il est facile de s'en assurer dans les cas de conclusions inductives où nous ne pouvons point parvenir à formuler^ avec les expériences acquises, une loi sans exception, dont la validité ait des limites bien définies : et c'est ce qui a lieu pour tous les phénomènes ou les actes un peu complexes. Ainsi, nous pouvons souvent prédire avec certitude^ par analogie avec des cas antérieurs semblables, le parti que prendra, dans des circonstances données, un individu que nous connaissons : ce qui nous guide, c'est la connaissance de son caractère : nous savons, par exemple, s'il est vaniteux ou lâche, sans être en état de mesurer exactement à quel degré s'étend sa vanité ou sa lâcheté, et sans être capables de dire pourquoi la lâcheté et la vanité de cet homme devront se combiner précisément de façon à le faire agir dans le sens que nous présumons.

Ainsi dans ceux des raisonnements proprement dits et conscients qui ne s'appuient pas sur des axiomes, mais sur des propositions établies par l'expérience, nous ne faisons, en réalité, que répéter avec attention et avec discernement les actes de généralisation inductive de nos expériences, qui ont déjà été faits plus rapidement et sans réflexion consciente par nous-mêmes ou par d'autres observateurs auxquels nous accordons notre confiance. Bien que l'expression de nos expériences antérieures sous forme de proposition générale n'ajoute rien d'essentiellement nouveau à nos connaissances, elle n'en est pas moins utile sous bien des rapports. Nous gardons bien plus facilement dans la mémoire, et nous pouvons mieux communiquer aux autres, une proposition générale exprimée sous une forme déterminée que nous ne le ferions pour chacun des faits particuliers qu'elle contient, pris successivement. En présence de cette proposition, nous sommes amenés à vérifier chaque fait nouveau au point de vue de l'exactitude de la généralisation, et les exceptions s'imposent bien plus nécessairement à notre attention ; lorsque nous sommes en présence de la proposition exprimée sous sa forme générale, les exceptions à la règle nous frappent bien plus que s'il nous fallait nous reporter successivement à tous les cas en particulier. Cette manière de donner une forme définie aux conclusions inductives ajoute donc beaucoup à la commodité et à la sûreté de notre manière de procéder; mais, en réafilé, nous n'apprenons par là rien qui ne soit déjà étabh dans les conclusions inductives que nous avons obtenues sans réflexion, et au moyen desquelles nous jugeons, par exemple, le carac-

586 {dd9) TROISIÈME PARTIE. — DES PERCEPTIONS VISUELLES. § 26.

tère d'un homme d'après les traits de son visage et la nature de ses mouvements,

ou qui nous permettent de prévoir, d'après son caractère, ce qu'il fera dans

une circonstance donnée.

Il en est exactement de même pour nos perceptions sensuelles. — Lorsque nous

avons senti une excitation dans les appareils nerveux dont les extrémités périphériques se trouvent du côté droit des deux rétines, nous avons appris, par une expérience répétée de tous les instants, qu'il y avait à notre gauche un corps lumineux. Nous avons constaté €{u'il nous a fallu porter la main à gauche pour cacher cette lumière ou pour saisir l'objet lumineux^ que nous avons dû nous transporter vers notre gauche pour nous en rapprocher. Si donc, dans les cas de ce genre, nous ne faisons pas de raisonnements conscients, nous n'en avons pas moins exécuté le travail essentiel et primitif d'un raisonnement, et nous en avons obtenu la conclusion, bien que ce travail n'ait été fait, sans doute, que par les procédés inconscients de l'association des idées, qui résident dans les parties inexplorées de notre mémoire. Aussi ces résultats s'imposent-ils à notre conscience comme produits, pour ainsi dire, par une puissance extérieure qui îîgus domine et sur laquelle notre volonté n'a aucune action.

A ces conclusions inductives, qui servent à la formation de nos perceptions visuelles, manque assurément le travail de vérification et de rectification de la pensée consciente; cependant je crois pouvoir les considérer, dans leur essence, comme des conclusions, comme des résultats de raisonnements inductifs accomphs à notre insu.

Pour les admettre dans la pensée consciente et pour les formuler suivant les règles des conclusions logiques, nous sommes arrêtés par cette circonstance, qui leur est tout k fait particulière, que nous ne pouvons pas indiquer nettement ce qui s'est passé en nous lorsque nous avons éprouvé une sensation dans une fibre nerveuse, ni ce qui distingue cette sensation déterminée d'avec les sensations analogues ressenties dans les autres fibres nerveuses. C'est ainsi que, lorsque nous avons éprouvé une sensation lumineuse dans certaines fibres de l'appareil nerveux visuel, nous savons seulement que nous venons d'éprouver une sensation particulière, qui se distingue de toutes les autres sensations et même des autres sensations visuelles, et en présence de laquelle nous avons toujours rencontré un objet lumineux à gauche. Dans notre état naturel, et avant d'avoir étudié la physiologie, nous ne parlerions pas autrement de nos sensations, et, dans notre esprit, nous ne pouvons déterminer et définir autrement la sensation qu'en désignant les conditions sous lesquelles elle s'est produite. Il me faut dire : « Je vois quelque chose de clair vers la gauche »; c'est la seule expression que je puisse donner de cette sensation. C'est seulement plus tard, par l'investigation scientifique, que nous apprenons que nous avons des nerfs, que ces nerfs ont été excités et que l'excitation a porté sur ceux qui aboutissent au côté droit de la rétine : ce n'est qu'alors que nous sommes en mesure de définir l'espèce de la sensation indépendamment des circonstances qui lui donnent ordinairement naissance.

Il en est de même pour la plupart des sensations. Le plus souvent, sauf quelques désignations un peu vagues (doux, acide, amer, brûlant, etc.), nous ne savons définir les sensations de goût et d'odeur, même d'après leur quahté, qu'en nom-

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