‹ Optique physiologique [electronic resource]Chapitre 41 sur 105 · DU VERTIGE VISUEL · texte numérisé non relu

DU VERTIGE VISUEL

vement consécutif. Il me semble donc que lorsqu'on porte l'attention sur la figure mobile, il se produit de faibles mouvements des yeux, mouvements probablement circulaires, et dont la direction tend toujours vers la partie du champ visuel sur laquelle se dirige l'attention dans la vision indirecte. Par le fait, sans la présence de pareils mouvements dans le sens de la rotation, la figure ne paraîtrait pas tout à fait aussi nette qu'elle l'est, lorsqu'on l'observe de la manière convenable pour développer le vertige. Quand on dirige ensuite ce genre de regard sur un objet immobile, celui-ci doit naturellement présenter un mouvement apparent en sens inverse.

Tant que nous avons devant nous un grand nombre d'objets immobiles, il est facile de vérifier continuellement, d'après l'observation de ces objets, le degré d'innervation qui est nécessaire pour maintenir l'œil dans des positions déterminées. Mais si les objets mobiles dominent, il est difficile de maintenir exact le jugement que nous portons relativement au repos et au mouvement. Lorsqu'on veut traverser un torrent en marchant sur une poutre, il faut éviter de regarder l'eau, sous peine de s'exposer à perdre l'équilibre. Lorsqu'on approche de la chute du Rhin par la partie inférieure du château de Laufen, et qu'on ne voit rien devant soi que la masse d'eau qui tombe, on éprouve une tendance à tomber en arrière. C'est pour la même raison qu'on est si embarrassé pour marcher sur un vaisseau; on sent l'attraction de la pesanteur se produire tantôt à droite, tantôt à gauche, tantôt en avant, tantôt en arrière, parce qu'on ne sait plus trouver la direction de la verticale. Ce n'est qu'après une longue habitude, comme je l'ai éprouvé sur moi-même, qu'on apprend à se servir de la pesanteur comme moyen d'orientation, et c'est alors que le vertige cesse. Les marins se font souvent un malin plaisir de ne pas abréger les perplexités des nouveaux venus en ne leur donnant pas le conseil, bien connu, de porter constamment le regard à l'horizon, pour conserver la notion de la verticale. Le novice croit voir osciller de côté et d'autre, dans la cabine d'un vaisseau, le baromètre suspendu à des anneaux de Cardan, et qui, en réalité, reste toujours vertical, tandis que la cabine, qui est dans un état d'oscillation continuel, lui paraît immobile. Dès que le vertige a disparu, on voit le baromètre immobile et l'on sent que la cabine oscille. L'atteinte portée à la sûreté de l'innervation des muscles de l'œil est si profonde, qu'une fois débarqués, ceux qui ont eu le mal de mer croient, à chaque mouvement rapide de l'œil, voir les murs de la chambre où ils se trouvent exécuter les mouvements que faisait la cabine du bateau.

Tous ces phénomènes font nettement reconnaître que la force d'innervation nécessaire pour les positions et les mouvements des yeux

770 [606) TROISIÈME PARTIE. — DES PERCEPTIONS VISUELLES. § 29. demande à être contrôlée d'une manière permanente par l'observation de ses résultats sur les images visuelles, pour que l'appréciation de la la position de la ligne visuelle et des objets fixés puisse se faire exactement.

F. Zollner (1) a décrit une autre espèce d'illusion qui doit trouver place ici. On dessine un cercle sur une feuille de papier, et, dans une feuille noire et peu flexible, qu'on place sur la précédente, on découpe une fente dont la longueur soit plus grande que le diamètre du cercle et dont la largeur mesure de i/10 à 3/10 de ce diamètre. On tient immobile la feuille noire, et l'on donne à la feuille inférieure un mouvement de va-et-vient dirigé perpendiculairement à la fente, de telle sorte qu'à chaque oscillation les différentes parties du cercle apparaissent toutes successivement. Dans ces conditions, le cercle présente la forme d'une ellipse dont le grand axe serait perpendiculaire à la direction du mouvement. La raison en est qu'en cherchant à voir la figure mobile, l'observateur la suit des yeux , involontairement et sans le savoir, et avec une vitesse inférieure à celle qu'elle possède en réalité, îl se produit ainsi, sur les différentes bandes de la rétine qui reçoivent l'image de la fente pendant ce mouvement, une suite d'impressions des parties du cercle qui apparaissent successivement, absolument comme dans Fanorthoscope, avec cette différence que, dans cet appareil, l'œil est en repos et la fente se déplace, tandis qu'ici c'est l'œil qui se meut et la fente qui est immobile. La sensation optique est ici la même que si la fente se déplaçait en sens inverse du mouvement de l'œil, et, par conséquent, du mouvement de Fimage, et c'est là ce qui produit dans fanorthoscope un raccourcissement apparent de la figure suivant la direction du mouvement, ainsi qu'on fa vu plus haut (p. Zi65-Zi68).

Pour s'assurer que cette illusion est attribuable à des mouvements de l'œil, il suffit de remarquer que, pour la vitesse la plus favorable à sa production, on ne peut absolument plus rien distinguer de la figure dès qu'on fixe invariablement un point du bord de la fente : pour pouvoir distinguer la figure, il faut précisément la suivre du regard. Du reste, ainsi que l'a déjà remarqué Zollner, on peut parfaitement observer les mouvements qu'effectue F œil de F expérimentateur.

Lorsque le cercle passe très-lentement derrière la fente, il paraît au contraire, allongé dans le sens du mouvement. — Ceci provient sans doute de ce que les parties de la circonférence qui se présentent derrière la fente paraissent se rapprocher plus qu'elles ne le font en réalité de la perpendiculaire aux côtés de la fente, à cause de l'augmentation appa-

(1) Ueber eine neue Art auorthoskopischer Zerrbilber, in Pogg> Ann.^ 1862.

§ 29. CAUSb: DE LA VISION DROITE. 771

rente des angles aigus. Les éléments de la circonférence afiectent donc la direction qu'auraient effectivement ceux d'une ellipse à grand diamètre horizontal qui passerait derrière la fente, et l'observateur croit voir une semblable ellipse.

Après nous être assurés, par tout ce qui précède, que même l'œil formé d'un adulte a besoin d'une comparaison constante avec l'expérience pour maintenir l'accord entre les perceptions de la vue et celles du toucher, la question si rebattue de savoir pourquoi les objets paraissent droits, bien que leurs images rétiniennes soient renversées, se trouve résolue d'elle-même. Le sens du toucher est capable, à lui seul, de nous donner des notions complètes sur l'espace, même sans le concours du sens visuel; l'observation des aveugles-nés suffit pour nous en convaincre. Bien plus, la direction de la pesanteur, qui détermine le haut et le bas, ne s'obtient pas immédiatement par le sens visuel, mais exclusivement par celui du toucher. Admettre que les sensations visuelles seules, sans le concours d'une expérience préalable, soient susceptibles de nous fournir des représentations de directions déterminées des objets que nous voyons, c'est faire, ce me semble, une hypothèse parfaitement inutile ; se mettant au point de vue de la théorie empiristique ^ on peut encore bien moins admettre l'hypothèse d'après laquelle l'idée de la direction serait même influencée par l'endroit de la rétine sur lequel se forme l'image, de sorte qu'un point représenté en bas devrait paraître en bas, par cela même ; en effet, notre conscience naturelle ignore complètement jusqu'à l'existence de la rétine et la formation des images optiques : comment saurait-elle quelque chose de la position des images qui s'y forment ?

Quant à la théorie natimstique des perceptions sensuelles, où l'on admet que l'excitation nerveuse peut produire, immédiatement et indépendamment de toute expérience, l'idée d'une certaine position de l'objet perçu, il lui faut admettre que les localisations visuelles innées présentent une certaine harmonie innée avec celles qu'on obtient par le sens du toucher. Parmi les partisans de cette théorie, les uns admettront que les fibres nerveuses qui viennent des parties inférieures des rétines se dirigent vers les parties supérieures du cerveau, et inversement, de manière à y former une image droite de l'objet, que l'âme regarderait ; d'autres placeront cet acte dans la rétine , et les sensations tactiles s'y représentant à l'envers, comme les mains et les pieds de l'observateur, ils diront que toutes nos représentations de l'espace sont et restent toujours renversées. Dès qu'on s'engage dans cette voie, le champ est évidemment ouvert aux hypothèses les plus fantastiques;

Je crois qu'en présence des faits qui nous montrent l'utilité d'une expérience de tous les instants pour contrôler constamment l'exactitude de la relation entre la vue et le toucher, il faut renoncer à l'idée d'une harmonie préexistante entre les localisations fournies par ces deux sens ; faute de prendre ce parti, on se trouve dans la nécessité embarrassante d'admettre que cette harmonie préexistante et donnée par la sensation immédiate, est modifiée et surmontée à chaque instant par l'expérience, qui est un acte de jugement, à un point tel qu'il ne reste plus aucune trace de cette sensation hypothétique.

La discussion sur la cause de la vision droite ne présente, à mon avis, aucun autre intérêt que celui de nous montrer combien il est difficile, même à des hommes d'une capacité scientifique incontestable, de reconnaître l'existence et la nature de l'élément subjectif de nos perceptions sensuelles, combien il est difficile de considérer ces perceptions comme des actions des objets sur les organes, au lieu d'y rechercher des images intactes des objets, idée que le langage se refuse à exprimer clairement, tant elle est peu naturelle.

Jusqu'ici nous n'avons recherché que les directions suivant lesquelles nous croyonsvoir des objets très -éloignés; il nous reste encore à déterminer le centre auquel nous rapportons ces lignes de direction, recherche

percevons la direction des objets comme si les deux yeux se trouvaient dans le plan médian de la tête et dirigés vers leur point de fixation commun.

Supposons d'abord que deux yeux A ç^i B (fig. 187) regardent suivant des directions parallèles, Aa et Bb, qu'on ferme ensuite l'œil ^, tandis que l'œil A continue à fixer l'objet infiniment éloigné a, de sorte

Fig. 187.

qui est surtout importante pour l'appréciation de la position des objets voisins. — Autrefois on admettait que chaque œil extériorait les objets suivant les hgnes de direction que nous avons définies pages 92 et 93 ; il en résulterait qu'en général, les objets rapprochés seraient vus sous des directions différentes pour les deux yeux. Mais E. Hering a récemment appelé l'attention, sous ce rapport, sur une illusion remarquable, d'après laquelle nous

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