PERSPECTIVE DE CORPS RÉGULIERS
plus grande que les parties postérieures, la représentation perspective exacte qu'on en obtient ne permet, en général, qu'une seule interprétation, et il est facile de reconnaître la position plus ou moins reculée des différentes parties. Mais si le point de vue est très-éloigné ou si les objets ne présentent qu'un très-faible relief, l'interprétation peut devenir indécise. C'est une observation de ce genre qu'a faite Sinsteden (1) sur un moulin à vent dont il ne voyait plus que la silhouette uniforme et foncée se détacher sur le ciel, à l'approche delà nuit. Lorsqu'il était placé de manière à voir le moulin à peu près de trois quarts, les ailes paraissaient tourner tantôt dans un sens, tantôt dans l'autre. En effet, dans ces conditions, l'observateur ne sachant pas quel est le côté que lui présente le moulin, ignore si c'est par-devant ou par derrière qu'il voit obliquement le plan des ailes ; or, suivant que la première ou la seconde de ces interprétations est la vraie, le côté de l'ellipse que paraissent décrire les extrémités des ailes au moment où elles sont le plus près de l'observateur doit lui paraître plus près ou plus loin du bâtiment. Suivant qu'il adopte l'une ou l'autre interprétation, il croit voir monter ou descendre les extrémités des ailes pendant cette moitié de leur course : le changement d'interprétation est donc accompagné d'une inversion du mouvement apparent des ailes. Il semble que ce soit le hasard qui nous fasse choisir d'abord l'une ou l'autre interprétation. Il n'est pas, non plus, toujours possible de déterminer les raisons pour lesquelles le phénomène se renverse parfois tout à coup ; cependant on peut provoquer volontairement le changement, en se représentant vivement les conditions qui donneraient lieu au mouvement opposé. Dès que l'on perçoit l'impression sensuelle comme s' accordant avec cette représentation , celle-ci s'impose avec la force d'une notion acquise par les sens.
C'est encore le lieu de citer le dessin suivant, indiqué par Schrôder (2), et qui est représenté sans ombre par la figure 188 (p. 796) . — De prime abord, on le considère comme la projection géométrique d'un escalier, le plan a étant plus rapproché de l'observateur que le plan b, qui représente le mur auquel sont adossées les marches. Mais on peut aussi le considérer comme représentant un pan de mur en surplomb, b, qui se termine en bas et à gauche en forme de gradins, la surface b étant alors plus rapprochée que a, et l'observateur regardant les degrés d'en bas et du côté gauche. La première interprétation nous étant plus familière, c'est elle qui se présente ordinairement en premier à notre idée ;
(1) Pogg. Ann., CXI, 336-339. — Mohr, zm, 638-6/»2.
(2) Poggendorff's Annalen, CV, 298.
FiG. 188.
796 {mi) TROISIÈME PARTIS^. — DES PERCEPTIONS VISUELLES. § 30. cependant, et sans motif appréciable, elle fait souvent place, tout à coup, à la seconde. Dès que je me représente vivement l'une ou l'autre
forme, j'en acquiers aussitôt l\ la notion en présence de la j figure. Quand on n'arrive I pas à remplacer, à volonté, I la première notion par la se- I conde, on peut y parvenir, I d'après l'observation de
I Sclirôder, en faisant tourner
lentement le livre de 180'' dans son plan, sans cesser de regarder la figure. Alors la surface a, que l'observateur s^est représentée comme la plus rapprochée, conserve cette position relative, et, après la rotation, on a exactement la même figure qu'en commençant, à cela près que les lettres a et b sont transposées, et que c'est le plan vertical situé à droite et en haut qui est devenu le plus rapproché. Schrôder donne, de cette figure, deux dessins ombrés de deux manières différentes, ce qui ne change rien au résultat.
Le rhomboèdre de Necker (i) offre l'exemple d'un renversement analogue à celui que présente la figure 188 ; de plus, on sait que le changement d'interprétation est facilité en regardant successivement le sommet le plus rapproché et le sommet le plus éloigné du rhomboèdre. La figure 188 donne peut-être aussi plus facilement lieu k la seconde représentation lorsqu'on regarde en f/, la première se reproduisant aussitôt qu'on vient à porter le regard en c.
hîiOn peut observer des effets analogues sur un grand nombre de dessins linéaires perspectifs , ceux , par exemple , qui représentent des corps réguliers, des cristaux, etc., en projection géométrique (c'est-à-dire vus d'un point infiniment éloigné). Le même bord ou angle peut paraître tantôt rentrant, tantôt saillant. Souvent la représentation change spontanément. Mais je trouve qu'on peut toujours la modifier volontairement lorsqu'on se représente vivement une autre interprétation.
De ces observations se rapprochent celles qu'on a faites sur le renversement apparent du relief des moules de mxdailles, mais où s'ajoute l'influence de l'ombre. — Si l'on place le moule creux de plâtre ou
(1) Edinburgh philos, journ.^ 1832, 1, 334. — Poggcnd. Ànn., XXVII, 502. — Aubert, Physiologie der Netzhaut, Breslaii, 1865, p. 320.
§ 30. îlEiNVF.RSEMI^NT DU lŒLll^F. (628) 797
de stéarine d'une médaille de manière qu'il soit éclairé sous une incidence oblique par la lumière du jour, ce qui produit des ombres bien marquées, en le regardant avec un œil, il arrive facilement qu'on croit voir un modèle en relief de la médaille. Lorsqu'on regarde le inouïe binoculairement, l'illusion cesse le plus souvent ; il en est de môme lorsqu'on déplace la tête ou l'objet : l'illusion se produit d'autant plus facilement que l'œil et l'objet sont plus immobiles. Elle est surtout presque inévitable, Schrôder a insisté sur ce point, lorsque la médaille représente une tête ou un corps humain, des animaux, des feuilles ou d'autres objets analogues ; l'illusion manque bien plus souvent quand il n'y a que des lettres ou des ornements.
Il se produit en même temps une illusion particulière sous le rapport de l'éclairage. En effet, sur une empreinte, les ombres se forment sur les parties tournées vers la fenêtre, les parties opposées étant éclairées, tandis que c'est le contraire qui a lieu pour une forme en relief. Alors donc que l'empreinte nous présente l'aspect d'un relief, elle paraît éclairée comme si le jour venait du côté opposé à la fenêtre. De plus, un relief éclairé sous une incidence aussi oblique devrait projeter, sur le fond plan, une ombre portée notable qui fait naturellement défaut sur le moule vu en relief. Il résulte de là, d'après l'expression de Schroder, une sorte d'éclairage magique du relief, qui semble venir du dedans. Je crois que la raison en est que l'ombre portée fait défaut sur le fond plan, qui, pour ce motif, paraît éclairé comme par transparence.
Du reste, ainsi que Piittenhouse et beaucoup d'autres après lui l'ont déjà remarqué, on peut augmenter et faciliter l'illusion en renversant l'éclairage du moule. — On peut arriver à ce résultat, comme Oppel l'a fait dans son Anaglyptoscope (1) , en arrêtant par un écran la lumière de la fenêtre et en disposant, du côté opposé, un miroir que l'observateur ne voit pas ; l'éclairage redevient exact, bien que l'absence d'ombre portée lui communique toujours un aspect étrange, surtout lorsque le relief est très- prononcé. L'observation à travers une lentille qui renverse l'image présente en outre l'avantage d'isoler le dessin d'avec les objets qui l'entourent ; elle exige de plus une position invariable de l'œil, car les m^ouvements feraient disparaître l'image de la médaille derrière les bords de la lentille. Toutes ces circonstances favorisant l'illusion. Il n'est donc pas étonnant que ce soit sur de semblables images renversées, produites par des lentilles ou des miroirs, qu'on ait d'abord remarqué l'illusion en question.
S'il est, en général, bien plus difficile de voir des reliefs remplacés
(1) Porjgendortfs Amialen, XCIX, 460-/169.
798 (629) TROISIÈME PARTIE. — DES PERCEPTIONS VISUELLES. § 30. par des creux, c'est ce qui me paraît tenir à ce que les reliefs présentent ordinairement quelques ombres portées qui empêchent de prendre leurs convexités pour des formes concaves.
D. Brewster (1) a décrit une illusion particulière qui peut trouver sa place ici : des empreintes de pas dans le sable lui ont présenté l'aspect d'un relief. Il se trouva que le vent y avait apporté et réuni sur un bord du sable plus clair, de sorte que ce bord paraissait plus fortement éclairé. — La lune, observée pendant le jour avec une lunette astronomique, présente souvent, comme le fait remarquer Schweizer, un renversement du relief.
Schrôder appelle encore l'attention sur quelques autres illusions du même genre. Lorsque nous plaçons une bande rectangulaire de papier sur une table horizontale et que nous la regardons obliquement de haut en bas, à travers une lentille renversante , si le renversement était régulier, le bord supérieur de l'image du papier et de la table devrait paraître plus rapproché de l'observateur que le bord inférieur. Mais, en général, c'est le contraire qui a lieu ; nous croyons voir la table et le papier dans leur position véritable et, si nous plantons obliquement, dans le papier, une aiguille mince dont une lampe placée convenablement projette une ombre portée bien nette, le même renversement nous fait souvent prendre l'image de l'ombre pour celle de l'épingle, et inversement. Brewster fait remarquer que, dans ce genre d'illusion, nous prenons aisément pour un relief une entaille pratiquée dans le plan, parce que le côté le plus rapproché nous semble le plus éloigné.
Les ombres portées présentent une importance plus grande encore que les variations que subit l'éclairage des faces d'un corps avec leur inclinaison par rapport aux rayons incidents. — Lorsque nous voyons une surface éclairée, le corps éclairant doit se trouver en avant de cette surface, et si elle reçoit une ombre portée, il faut que le corps qui projette cette ombre soit également placé en avant de cette surface. (Les expressions d'avant et arrière se rapportent ici à la surface et non à l'observateur.) Il résulte donc de là un rapport géométrique déterminé entre le corps qui projette l'ombre et la surface qui la reçoit. Nous verrons encore plus bas, à propos des phénomènes pseudoscopiques, combien est décisif le rôle des ombres portées dans l'interprétation des phénomènes visuels. Tout le monde sait, d'ailleurs, combien un dessin ombré donne une idée plus nette d'un objet qu'un simple trait, combien l'éclairage du lever et du coucher du soleil font mieux valoir les beautés
(1) Athenœum, 1860, 2, p. 24. — Rep. ofBrit, àssoc, 1860, 2, p, 7-8.