PERSPECTIVE AÉRIENNE
d'un paysage que l'éclairage de midi, surtout lorsqu'on est sur une hauteur. Cela ne tient pas seulement à la richesse plus grande des tons que donne le soleil lorsqu'il est près de l'horizon : la richesse plus grande des ombres fait mieux ressortir le modelé du terrain. En effet, peu de pentes sont assez rapides pour ne pas recevoir la lumière directe du soleil lorsqu'il est haut dans le ciel. Aussi, à peu d'exceptions près, tous les objets sont-ils éclairés vers le milieu du jour et les ombres sontelles alors peu nombreuses ; par suite, les formes des montagnes et des vallées ressortent très-mal, tant qu'elles ne sont pas très-abruptes. Lorsque, au contraire, le soleil envoie des rayons obliques et donne beaucoup d'alternatives d'ombre et de lumière, tout devient bien plus net et plus compréhensible.
L'éclairage nous fournit encore une autre donnée pour apprécier les distances, et surtout celles des objets éloignés, je veux parler de ce que l'on appelle la perspective aérienne, — - On comprend sous cette dénomination l'obscurcissement et le changement de couleur que les images d'objets éloignés subissent par le fait de la transparence incomplète des couches d'air qui séparent ces objets de l'observateur. L'air, lorsqu'il contient un peu d'eau à l'état de brouillard, ce qui a lieu pour les couches les plus basses, surtout dans le voisinage des grands cours d'eau, agit comme un milieu trouble , qui paraît bleu lorsqu'il est éclairé devant un fond sombre, et qui colore en rouge la lumière d'objets éclairés qui le traverse. Plus la couche d'air est épaisse entre l'œil de l'observateur et l'objet éloigné, plus la coloration de cet objet se modifie, soit en bleu, lorsqu'il est plus sombre, soit en rouge, lorsqu'il est plus clair que la couche d'air interposée. C'est ainsi que les montagnes éloignées paraissent bleues, que le soleil couchant paraît rouge.
C'est surtout lorsque l'air présente une transparence bien plus grande ou bien moindre que de (coutume, que nous pouvons facilement constater l'influence exercée sur notre jugement par la perspective aérienne. — Dans le premier cas, les chaînes de montagnes éloignées paraissent bien plus rapprochées et plus petites qu'à l'ordinaire ; dans le second, elles paraissent plus grandes et plus éloignées. C'est sur cette circonstance que repose une illusion à laquelle l'habitant de la plaine n'échappe pas quand il arrive dans un pays de montagnes. En plaine, et surtout dans le voisinage de grandes nappes d'eau, l'air est ordinairement trouble, tandis que, dans les pays de montagnes, il présente ordinairement une transparence extrême ; il en résulte que les soiumets des montagnes éloignées, surtout lorsqu'ils sont couverts de neige et éclairés par le soleil, apparaissent au voyageur avec une netteté qu'il n'a encore ren»
contrée qu'en regardant des objets rapprochés ; aussi commet-il, en moins, des erreurs énormes dans l'appréciation des distances et des hauteurs, jusqu'à ce que quelques courses sur le terrain lui aient appris, souvent à ses dépens, à mieux évaluer les distances.
Ici vient se placer encore la célèbre question de savoir pourquoi la lune paraît plus grande lorsqu'elle est près de l'horizon, bien que la réfraction des rayons dans l'atmosphère doive diminuer alors son diamètre vertical. Ptôlémée et les astronomes arabes (1) savaient déjà que si la lune nous paraît plus grande à l'horizon, c'est qu'elle nous y semble plus éloignée. Le fond de la question est donc de savoir pourquoi la voûte céleste nous paraît plus éloignée à l'horizon qu'au zénith. On en a donné une foule de raisons, et je crois effectivement que cela ne tient pas à une cause unique, mais au concours de plusieurs circonstances, ce qui rend difficile de démêler quelle est la cause qui prédomine dans chaque cas particulier.
Il faut d'abord se rappeler qu'il n'y a aucune raison décisive pour que la voûte étoilée nous présente la forme d'une surface sphérique régulière. Nous y voyons des objets infiniment éloignés ; de là, il ne résulte qu'une chose, c'est que, sous l'influence de n'importe quelle autre cause, elle peut présenter la forme de toute autre surface. Si nous étions suspendus dans l'espace, de manière à pouvoir en embrasser du regard, simultanément et uniformément toute l'étendue, ou si le ciel exécutait une rotation assez rapide pour qu'il nous fût possible d'en recevoir une véritable notion sensuelle, il y aurait quelque raison de le considérer comme sphérique. Mais, en réahté, la position et la forme apparentes de l'espace varient considérablement pour nous avec les objets terrestres qui entourent la partie que nous en voyons, et avec la hauteur plus ou moins grande de notre point de fixation. Nous verrons plus loin que, lors de la fixation binoculaire et tranquille d'un point, nous avons de la tendance à confondre l'espace qui l'environne avec un plan perpendiculaire à la ligne de regard momentanée.
îl en est tout autrement pour un ciel parsemé de nuages, — Le plus souvent, les nuages sont assez éloignés de nous pour que les données fourmes par la vision binoculaire et les mouvements de notre corps ne nous apprennent rien, ou autant dire rien, au sujet de leur distance. Mais ils affectent souvent la disposition de bandes parallèles ; ils se meuvent ordinairement tous dans le même sens et avec une vitesse constante î
(1) MoNTUCLA, Histoire des Mathém., I, 309, 352. — Rogeri Baconis Perspect., p. 118. Porta, De refractione, p. 24, 128. — Priestley, Geschichte der Optik^ Période 6, Kap. 8.