GRANDEUR DE LA LUNE A L'HORIZON
sur la voûte céleste ; près de l'horizon, ils paraissent former des bandes plus étroites, comme s'ils se présentaient par la tranche, et l'éclairage permet souvent de reconnaître, en effet, que l'on a affaire à des corps allongés horizontalement et raccourcis par la perspective. Tout cela peut servir à nous faire reconnaître que la véritable forme du ciel nuageux est celle d'une voûte très-surbaissée. A l'horizon, ces renseignements venant à nous faire défaut, les nuages nous paraissent peints uniformément, comme les montagnes, sur une surface qui relie la terre avec la voûte céleste. Gomme aucun élément de la sensation ne nous permet de faire une différence entre la distance du ciel nuageux et celle du ciel étoilé, il paraît tout naturel d'attribuer à ce dernier la forme véritable du premier, en tant que nous pouvons la distinguer; et c'est ainsi que nous sommes amenés à attribuer au ciel, sans préciser davantage, la forme d'une coupole surbaissée.
Du reste, l'augmentation de grandeur de la lune ou du soleil ne se présente d'une manière bien décisive et même surprenante que lorsque l'air est très-brumeux à l'horizon, et que ces astres n'apparaissent plus qu'avec une faible intensité lumineuse. Ils présentent alors le même effet que les montagnes éloignées; ils paraissent bien plus éloignés, et, par conséquent, plus grands que lorsque l'air est serein. L'effet peut être encore renforcé par la présence, à l'horizon, d'objets terrestres convenables. Ainsi, lorsque la lune se couche à côté ou derrière une cime d'arbre éloignée d'environ un kilomètre, et qui mesure 10 mètres de diamètre, l'astre se présente sous le même angle visuel que l'arbre, mais comme on le voit situé à une distance plus grande, on le considère comme bien plus grand. Lorsque la lune se couche, au contraire, derrière un horizon dont le profil uni ne nous offre aucun objet de comparaison, rien ne nous apprend que sa faible grandeur apparente répond à une grandeur absolue très-considérable.
Lorsqu'à l'aide d'une lame de verre à faces parallèles on projette une image réfléchie de la lune qui paraisse voisine de l'horizon, je ne trouve pas que cette image paraisse sensiblement plus grande que la lune vue directement au haut du ciel, bien que l'on puisse facilement comparer la grandeur apparente de la lune réfléchie avec celle des corps terrestres que l'on voit en même temps; l'image réfléchie ne présente pas, en effet, l'apparence d'un objet qui serait vu à travers la partie brumeuse de l'atmosphère.
Il me semble également que l'augmentation de grandeur apparente à l'horizon se manifeste d'une manière bien plus sensible pour la lune que pour le soleil; car lorsqu'on peut encore reconnaître la forme du soleil, il est en général encore trop lumineux pour qu'on puisse le
802 (632) TROISIÈME PARTIE. — DES PERCEPTIONS VISUELLES. § 30. regarder bien commodément, et, par conséquent, comparer immédiatement ses dimensions avec celles d'objets terrestres situés à l'horizon. Lorsque le ciel est très-serein, l'illusion n'est même pas très-évidente pour la lune. Elle dépend toujours, à un degré très-élevé, de l'état de l'atmosphère.
Les éléments indiqués jusqu'ici sont les seuls que les peintres puissent utiliser pour nous donner, par des peintures ou des dessins plans, une représentation des objets à trois dimensions. Leur tâche est bien plus facile lorsqu'il s'agit d'objets dont la forme est bien connue ou géométriquement régulière ; la première condition est remplie en particulier lorsqu'il s'agit de peindre des êtres vivants ; les maisons, les ustensiles et tous les produits de l'industrie humaine, satisfont à la seconde. Ces différents objets n'exigent, le plus souvent, qu'un dessin perspectif exact, et l'application exacte des ombres suffit pour donner une idée très-vive de la nature. On sait que les portraits des anciens maîtres se distinguent par la manière vigoureuse dont les ombres sont traitées, et qui donne au modelé un relief si remarquable. Quelle que soit l'exactitude d'un portrait, si le modèle était comme noyé dans la lumière, de manière à ne présenter que de faibles ombres, Timpression de ressemblance n'est vive que tant qu'on continue à voir souvent la personne représentée ; mais quand cette condition vient à manquer, le portrait cesse bientôt de paraître vivant. La tâche du peintre est plus difficile lorsqu'il doit représenter des objets de forme irrégulière, des paysages, des montagnes, des rochers. L'addition de personnages et de fabriques de toute espèce fournit alors un puissant secours pour indiquer approximativement la distance des objets représentés; mais les moyens principaux sont la perspective aérienne et les ombres. Aussi, les différents modes d'éclairage sont-ils loin de se prêter également à la représentation d'un même paysage. Une transparence imparfaite de l'air et un soleil rapproché de l'horizon sont des conditions presque nécessaires pour rendre bien intelligibles les formes du paysage, sans parler des colorations plus riches et plus variées qui apparaissent alors, et qui en rehaussent encore la beauté.
Les moyens que nous avons étudiés jusqu'ici, et qui servent à l'appréciation de la troisième dimension, présentent également de l'intérêt et de l'importance au point de vue psychologique, parce que leur examen nous a donné l'occasion de voir quelle est l'influence de Fex^ périençe sur nos perceptions sensuelles, qu'on aurait pu croire acquises d'une manière immédiate et sans le concours d'aucune action psychique. — Nous ne pouvons avoir appris que par l'expérience les lois si variées de l'éclairage, de l'ombre portée, de la perspective aérienne, de