‹ Optique physiologique [electronic resource]Chapitre 6 sur 105 · DES RAISONNEMENTS PAR INDUCTION · texte numérisé non relu

DES RAISONNEMENTS PAR INDUCTION

rnant les corps qui présentent le goût ou l'odeur que nous voulons désigner.

Ainsi, dans l'état ordinaire de notre conscience, nous ne pouvons même pas donner la forme de jugements conscients à ces jugements par lesquels nous passons de nos sensations à l'existence d'une cause extérieure. Une personne qui ne connaît pas la structure interne de l'œil ne dira pas qu'elle reconnaît à sa gauche la présence d'un objet éclairé parce que les fibres nerveuses qui se terminent à droite dans la rétine se trouvent dans un état d'excitation, elle peut dire seulement : u II existe à gauche quelque chose de clair, parce que je l'y vois. » De même, au point de vue de l'expérience journalière, cette circonstance qu'une pression sur la partie droite de l'œil excite les fibres nerveuses qui s'y terminent, ne peut pas s'exprimer autrement qu'en disant : « Lorsque je presse mon œil à droite, je vois une lueur à gauche. » Il n'existe aucun autre moyen de décrire la sensation et de l'identifier avec d'autres sensations antérieures que de désigner la position des objets extérieurs qui paraissent y répondre. Aussi ces faits d'expérience ont-ils ceci de particulier que nous ne pouvons même pas exprimer le rapport de la sensation à un objet extérieur sans préjuger déjà ce rapport dans la désignation de la sensation, c'est-à-dire sans admettre d'avance ce dont nous voulons parler.

Si, lorsque nous avons appris à connaître l'origine physiologique et la connexion des illusions des sens, nous ne pouvons cependant pas nous défaire de ces illusions, c'est que l'induction est produite par un acte inconscient et involontaire de la mémoire, et qu'elle se présente par conséquent à notre entendement comme une force naturelle étrangère et irrésistible. Nous trouvons, du reste, des actions analogues fort nombreuses à la base des autres espèces d'apparences. J'inclinerais à dire que toute apparence provient d'inductions précipitées et irréfléchies, qui nous font conclure des faits antérieurs aux faits actuels et où nous penchons vers les fausses conclusions, malgré la connaissance plus exacte que nous donne la réflexion consciente. Tous les soirs, le soleil paraît descendre derrière l'horizon immobile, bien que nous sachions fort bieji que c'est le soleil qui reste immobile et l'horizon qui se déplace. Un acteur qui représente habilement un vieillard est pour nous un vieillard sur la scène, tant que nous laissons libre cours à l'impression immédiate, sans faire un effort pour nous souvenir que nous savons, par l'alFiche, avoir affaire à un jeune acteur bien connu. Nous assistons à sa colère ou à sa souffrance, suivant l'expression qu'il donne à sa physionomie et à ses gestes ; il réveille en nous la terreur ou la pitié; nous tremblons à l'approche du moment où il va commettre une action terrible, et la conviction motivée que tout cela n'est qu'apparence et comédie ne peut servir de frein à nos émotions, tant que l'acteur ne sort pas de son rôle. Bien plus, une pareille histoire mensongère, qui paraît se passer en notre présence, nous touche et nous agite beaucoup plus que ne ferait une histoire analogue, mais véritable, dont nous lirions un compte rendu sec et authentique.

Cependant, les expériences d'après lesquelles nous savons que certaines expressions du geste, de la voix et de la physionomie, décèlent une colère violente, celles que nous avons, en général, sur les signes extérieurs des sentiments et des caractères que l'auteur peut nous présenter, sont bien moins nombreuses et bien

588 {45i) TROISIÈME PARTIE. — DES PERCEPTIONS VISUELLES. § 26. moins régulièrement répétées que des expériences d'après lesquelles nous avons appris que certaines sensations répondent à certains objets extérieurs. Il ne faut donc pas nous étonner si la représentation de l'objet qui répond ordinairement à une sensation ne disparaît jamais, même dans les cas particuliers où nous savons que nous ne sommes pas en présence de cet objet.

Enfin, les vérifications que nous obtenons à l'aide de mouvements volontaires de notre corps, sont de la plus grande importance pour la solidité de notre conviction sur l'exactitude de notre perception sensuelle. Comparée à celle que donnent les observations purement passives, la conviction que nous obtenons ainsi gagne en solidité, de même que, dans les recherches scientifiques, la vérification expérimentale ajoute à la force de notre conviction. La base fondamentale qui nous donne une conviction complète dans les résultats de toutes les inductions que nous faisons d'une manière consciente, c'est la relation de cause à effet, que nous nommerons loi causale. Lorsque nous [avons vu très-souvent se présenter ensemble deux phénomènes de la nature, comme le tonnerre qui suit l'éclair, ils nous paraissent être liés nécessairement l'un à l'autre, et nous concluons qu'ils ont une cause commune; et si ce lien causal a toujours eu pour effet de faire apparaître simultanément le tonnerre et l'éclair, nous admettons que les mêmes causes devant continuer k produire les mêmes effets, le résultat sera toujours le même dans la suite. Tant que notre observation porte sur des phénomènes qui se produisent sans notre participation, sans que nous puissions, par des expériences, modifier la complexité des causes, nous arrivons difficilement à la conviction d'avoir déjà trouvé toutes les conditions qui peuvent influer sur les résultats. Il faut que la diversité des cas auxquels s'applique la loi soit immense et que la loi permette de prévoir les résultats avec une exactitude extrême pour que nous puissions nous déclarer satisfaits, dans un cas de pure observation. C'est le cas qui se présente pour les mouvements du système planétaire. Sans doute, nous ne pouvons pas expérimenter sur les planètes, mais la théorie de la gravitation universelle, établie par Newton, donne une explication si complète et si exacte des mouvements apparents de ces corps sur la voûte céleste, mouvements relativement compliqués, que nous n'hésitons pas à considérer cette théorie comme suffisamment démontrée. Et cependant les expériences de Reich sur l'attraction des balles de plomb, celles de Foucault sur la déviation produite sur le pendule par la rotation de la terre, celle de Fizeau et Foucault sur la mensuration de la vitesse de la lumière à la surface de la terre, sont de la plus grande valeur pour fortifier notre conviction par la voie expérimentale.

Il n'existe peut-être aucun fait de simple observation dont l'exactitude soit démontrée d'une manière aussi absolue que la proposition générale, prise plus haut pour exemple, d'après laquelle tous les hommes meurent avant d'avoir dépassé un certain âge. Entre bien des millions d'hommes, il ne s'est pas présenté une seule exception. Nous pouvons admettre que si cela avait eu lieu nous en aurions eu connaissance. Parmi ceux qui sont morts il en est qui ont existé dans les climats les plus différents, qui ont vécu avec les régimes les plus divers. Cependant on ne peut pas dire que cette proposition, que tous les hommes sont mortels, ait le même

§ 26. liNFLUENCE DES MOUVEMENTS. 589

degré de certitude qu'une proposition quelconque de physique dont les conséquences ont été comparées aux faits avec les modifications expérimentales les plus diverses. Relativement à la mortalité des hommes, je ne connais pas le lien causal. Je ne saurais indiquer les causes qui amènent infailliblement la faiblesse sénile, toutes les fois que la vie n'a pas été terminée plus tôt par quelque influence extérieure plus saisissable. Je n'ai pas pu constater expérimentalement que la faiblesse sénile arrive nécessairement si je fais agir ces causes, et qu'elle ne se présente pas lorsque j'élimine les causes de sa production. A quelqu'un qui prétend que l'usage de certains moyens peut prolonger la vie d'une manière indéfinie, je puis bien opposer l'incrédulité la plus extrême, mais je ne puis pas le contredire absolument, si je ne sais pas que des individus soient morts, bien qu'ils aient vécu dans les conditions qu'il indique. Mais si je prétends, au contraire, que tout mercure liquide se dilate sous l'action de la chaleur, lorsqu'il n'y a pas d'obstacle, je sais que toutes les fois que j'ai observé la réunion d'une température élevée et de la dilatation du mercure, ce fait ne provenait pas d'une troisième cause commune inconnue, comme on pourrait le supposer dans un cas de simple observation ; mais je sais, par l'expérience, que la chaleur a suffi, à elle seule, pour produire la dilatation. J'ai souvent chauffé du mercure, et à des époques différentes ; j'ai choisi, d'après ma propre volonté, les instants où je voulais commencer l'expérience. Si donc le mercure se dilatait, cette dilatation devait provenir des conditions que j'avais établies par mon expérience; je sais donc que la chaleur est une cause suffisante pour produire la dilatation, qu'il n'a fallu aucune autre influence cachée pour l'obtenir. Ainsi un nombre, relativement restreint, d'expériences bien faites, me donne plus de certitude pour établir les conditions causales d'un phénomène que ne feraient des observations innombrables dans lesquelles je n'aurais pas pu modifier à volonté les conditions. C'est ainsi que si je n'avais vu la dilatation du mercure que dans un thermomètre inaccessible et situé dans un endroit où l'air restât saturé d'humidité à toutes les températures, j'aurais eu à me demander si c'est la température ou l'humidité qui fait dilater le mercure. La certitude n'a pu être acquise qu'en essayant si le volume du mercure se modifie en faisant varier isolément la température ou l'humidité.

Celte grande importance de l'expérience pour la certitude de nos convictions scientifiques existe aussi pour les inductions inconscientes de nos perceptions sensuelles. Ce n'est qu'en mettant volontairement nos organes sensuels dans différents rapports avec les objets, que nous apprenons à apprécier avec certitude les causes de nos sensations; et depuis notre première enfance, nous ne cessons pas, pendant toute notre vie, d'expérimenter de cette manière.

Si les objets ne faisaient que passer devant nos yeux, sous l'action d'une force étrangère et sans que nous puissions rien y faire, nous n'aurions peut-être jamais pu nous reconnaître dans une semblable phantasmagorie, de même qu'on ne pouvait pas expUquer les mouvements apparents des planètes sur la voûte céleste, avant de savoir leur appliquer scientifiquement les lois de la perspective. Mais si nous remarquons que, pour obtenir différentes images d'une table, il nous suffit de nous déplacer ; qu'en choisissant convenablement notre position, nous pouvons en obtenir à volonté, et au moment que nous voulons, tantôt le premier, tantôt

590 (455) TROISIÈME PARTIE. - DES PERCEPTIONS VISUELLES. § 26. le second aspect; que la table peut disparaître pour nos sens, mais qu'elle reparaît à tel instant que nous voulons, dès que nous y portons le regard, — nous acquérons la conviction, basée sur rexpérience, que nos mouvements sont la cause des différents aspects de la table, et, que nous la voyions ou que nous ne la voyions pas, que nous pouvons la voir dès que nous le voulons. C'est ainsi que nos mouvements nous apprennent à considérer l'image immobile de la table dans l'espace comme la cause des images variables cjui se présentent dans nos yeux. Nous déclarons que la table est là, indépendamment de notre observation, parce que nous pouvons l'observer à tout instant de notre choix, dès que nous nous mettons dans une position convenable.

Le point essentiel de ce procédé est précisément le principe de l'expérimentation. Nous changeons volontairement et à notre gré une partie des conditions sous lesquelles l'objet est perçu. Nous savons que les modifications que subit alors la manière dont les objets se présentent à nous, n'ont pas d'autre cause que les mouvements que nous avons exécutés. Nous obtenons ainsi une série de notions du même objet pour lesc[uelles nous nous assurons, avec une certitude expérimentale, €[u'elles ne sont que des notions différentes d'un même objet invariable, qui est leur cause commune. Par le fait, nous voyons les enfants expérimenter sur les objets de la manière indiquée. Ils les tournent et les retournent dans tous les sens, ils les tâtent avec les mains et avec la bouche ; ils répètent journellement ce manège pour les mêmes objets, et se pénètrent ainsi de leur forme, c'est-àdire des différentes impressions visuelles et tactiles que donne le même objet touché et' considéré dans tous les sens.

Dans ces expérimentations sur les objets, on voit qu'une partie des modifications de nos sensations dépend de notre propre volonté, et qu'une autre partie, c'est-à-dire tout ce qui dépend de la structure de l'objet que nous avons devant nous, s'impose à nous avec une nécessité que nous ne pouvons pas modifier à notre gré et qui nous devient le plus sensible lorsqu'elle provoque des sensations désagréables, comme la douleur. C'est ainsi que nous arrivons à reconnaître à nos sensations une cause indépendante de notre volonté et de notre imagination, et, par conséquent, extérieure. Celte cause est continuellement indépendante du moment de la perception, puisque, par des manipulations et des mouvements convenables, nous pouvons reproduire à tout moment chacune des sensations qu'elle peut nous donner. C'est ainsi que nous reconnaissons la cause extérieure comme étant un objet indépendant de notre perception.

On voit que l'idée de cause vient s'introduire ici, et l'on peut demander s'il est permis de la supposer dans la perception sensuelle primitive. Ici encore nous rencontrons celte difficulté, que nous ne pouvons décrire ce qui se passe que dans le langage de la science réfléchie, tandis que la forme primitive de la perception consciente ne comprend pas encore nettement la réflexion de la conscience sur elle-même.

La conscience naturelle, qui se développe uniquement dans le sens de l'observation du monde extérieur, est peu disposée à tourner son attention sur le moi, qui reste inaltéré eu présence des incessantes variations, des objets extérieurs ;

§ 26. LA LOî CAUSALE. (454) 591

aussi ne remarque-t-eile ordinairement pas que les propriétés des corps soumis à notre vue et à notre toucher sont des effets qu'ils exercent, soit sur d'autres corps, soit principalement sur nos sens. Aussi, comme on fait complètement abstraction de notre système nerveux et de notre faculté perceptrice, — ces réactifs invariables sur lesquels s'exercent les effets, — et qu'on ne considère les variétés des effets que comme des variétés de l'objet qui les produit, un effet de ce genre ne peut-il plus être considéré comme tel (car tout effet est une action exercée par un objet sur un autre), mais on le considère comme propriété objective du corps, auquel on l'attribue ; si l'on se souvient maintenant que ce sont ces propriétés que nous percevons, on conçoit que notre sensation nous paraît être une image exacte de l'objet extérieur, image qui ne reproduit que cet objet extérieur et ne dépend que de lui.

En allant au fond de ce qui se passe ici, il devient évident que si le monde de nos perceptions nous mène à l'idée d'un monde extérieur, c'est seulement lorsque la variabilité de nos perceptions nous fait conclure à l'existence d'objets extérieurs comme causes de ces variations ; et si, après nous être représenté les objets extérieurs, nous ne remarquons plus par quelle voie nous sommes arrivés à cette représentation, c'est principalement parce que la conclusion paraît tellement évidente qu(; la présence de cet échelon nous échappe absolument.

Nous sommes donc amenés à considérer la loi de causalité, au moyen de laquelle nous concluons de l'effet à la cause, comme une loi de notre pensée, préalable à toute expérience. En général, nous ne pouvons obtenir aucun résultat d'expérience, relativement aux objets naturels, sans €|ue la loi de causalité agisse déjà en nous ; elle ne peut donc pas être un résultat des expériences que nous faisons sur ces objets.

Cependant cette dernière opinion a trouvé bien des défenseurs : on a voulu voir, dans la loi de causalité, une loi naturelle acquise par induction. Stuart Mill l'a récemment exposée de cette manière, et il a même examiné si elle devait nécessairement être applicable pour les habitants d'autres systèmes stellaires. Je me contenterai de faire remarquer (jue la démonstration empirique de la loi de la cause suffisante est bien difficilement acceptable. En effet, le nombre des cas où nous croyons pouvoir démontrer complètement le rapport causal des phénomènes naturels est bien peu considérable par rapport au nombre des cas où cette démonstration nous est encore complètement impossible. Les premiers appartiennent presque exclusivement à la nature inorganique, tandis que les cas non démontrés comprennent la plus grande partie des phénomènes de la nature organique. Pour les animaux et les hommes, nous admettons même, avec certitude, d'après notre propre conscience, un principe de libre arbitre, que nous sommes absolument obligés de soustraire à la dépendance rigoureuse de la loi causale ; malgré toutes les spéculations théoriques sur la fausseté possible de celte conviction, je crois que notre conscience naturelle ne s'en départira jamais. Ainsi ce sont précisément les cas les mieux et les plus exactement connus de nos actions que nous considérons comme des exceptions à cette loi. Si donc la loi causale était une loi d'expérience, sa démonstration inductive serait très-peu satisfaisante. Nous pourrions tout au plus comparer son degré de validité à celui des lois météorologiques, de la

592 (455) TROISIÈME PARTIE. — DES PERCEPTIONS VISUELLES. § 26. loi de rotation du vent, etc. On n'aurait plus rien à répondre aux physiologistes vitalistes qui considèrent la loi causale comme bonne pour la nature inorganique, mais qui, pour la nature organique, n'admettent son action que dans une sphère peu élevée.

Enfin la loi causale présente le caractère d'une loi purement logique, en ce que les conséquences qu'on en déduit ne se rapportent pas à l'expérience elle-même, mais à la manière de la comprendre, motif pour lequel il est impossible qu'elle soit jamais réfutée par l'expérience (1). En effet, lorsque nous nous heurtons à quelque difficulté dans l'application de la loi causale, nous n'en concluons pas qu'elle soit fausse, mais que nous ne connaissons pas encore complètement l'assemblage des causes qui agissent de concert dans le phénomène qui nous occupe. Et lorsqu'enfin nous sommes parvenus à comprendre certains phénomènes de la nature, d'après la loi causale, nous en déduisons : qu'il existe, dans l'espace, certaines masses matérielles qui s'y meuvent et qui agissent les unes sur les autres avec certaines forces motrices. Mais l'idée de matière, aussi bien que celle de force, sont des idées abstraites, comme on le voit facilement par leurs attributions. La matière, sans la force, est supposée exister dans l'espace sans agir et, par conséquent, sans avoir de propriétés : elle serait donc tout à fait indifférente relativement à tout ce qui se passe dans le monde ; elle le serait également pour nos perceptions : elle le serait tout comme si elle n'existait pas. Quant à la force sans la matière, elle est censée agir, mais sans pouvoir exister seule, car tout ce qui existe est matière. Ces deux idées ne peuvent donc jamais être séparées l'une de l'autre, ce ne sont que des manières abstraites d'envisager les mêmes objets sous différents rapports. Mais, pour la même raison, ni la matière, ni les forces ne peuvent être directement soumises à l'observation : ce ne sont jamais que les causes cachées des faits d'exi3érience. Si donc nous posons, enfin, comme causes dernières et suffisantes des phénomènes naturels, des abstractions qui ne peuvent jamais être soumises k l'expérience, comment pouvons-nous prétendre qu'on puisse démontrer, par l'expérience , que les phénomènes ont des causes suffisantes ?

La loi de la cause suffisante est tout simplement la prétention de vouloir tout comprendre. En présence des phénomènes de la nature, la tendance de notre esprit est de chercher des notions générales et des lois naturellès. Les lois naturelles ne sont que des notions générales qui comprennent les variations naturelles. Mais comme il nous faut considérer les lois naturelles comme valables et actives indépendamment de notre observation et de notre pensée, tandis que les notions générales ne seraient qu'une manière de mettre de l'ordre dans notre pensée, nous exprimons cela en appliquant à ces lois les dénominations de causes et de forces. Lors donc que nous ne pouvons pas ramener des phénomènes naturels à une loi, et que, par conséquent, nous ne pouvons pas poser la loi comme valable objectivement et comme étant la cause des phénomènes , nous cessons de pouvoir concevoir ces phénomènes.

(1) Helmholtz, Ueber das Sehen des Menschen ; ein popiilar wissenschaftlicher Vortrag, Leipzig^ 1856.

§ 26. HISTORIQUE DE LA THÉORIE DES PERCEPTIONS. {lo6) 593

Mais nous avons besoin de chercher à les concevoir, car nous n'avons pas d'autre moyen de les soumettre à notre intelligence; il faut donc les examiner en admettant que nous parviendrons à les concevoir. De cette façon, la loi de la cause suffisante n'est rien d'autre que le besoin qu'éprouve notre intelligence de soumettre toutes nos perceptions à sa domination : ce n'est pas une loi naturelle. Notre entendement est la facuUé de former des idées générales^ il ne trouve rien à faire de nos perceptions sensuelles et de nos expériences s'il ne peut pas former des idées, des lois générales, qu'il rend objectives ensuite sous le nom de causes. Lorsque les phénomènes peuvent être ramenés à un rapport causal déterminé, ce rapport est assurément un fait objectivement valable, et correspond à des rapports objectifs particuliers qui existent entre les phénomènes ; dans notre pensée, nous exprimons un pareil rapport comme étant un rapport causal, et nous n'avons aucune autre manière de l'exprimer.

De même que le mode d'action particulier à notre œil est d'éprouver des sensations lumineuses, et que, par suite, nous ne pouvons voir le monde que comme un phénomène lumineux^ de même notre intelligence a pour fonction particulière de former des idées générales, c'est-à-dire de chercher des causes, et elle ne peut^ par conséquent, comprendre le monde que comme une connexion causale. Outre l'œil, nous avons encore d'autres organes pour nous mettre en rapport avec le monde extérieur; aussi le toucher ou l'odorat s'apphquent-ils à bien des choses que nous ne pouvons pas voir. A côté de l'intelligence, au contraire, nous n'avons aucune faculté de même ordre pour comprendre le monde extérieur. Donc nous ne pouvons pas nous représenter Texistence de ce que nous ne pouvons pas comprendre.

Ainsi qu'il a déjà été exposé à la fin du § 17, dans les temps un peu reculés, l'histoire des perceptions sensuelles se confond en général avec celle de la philosophie. La plupart des physiologistes du xvii* et du xviii^ siècle ne poussèrent généralement leurs recherches que jusqu'à l'image rétinienne, et croyaient qu'avec la formation de cette image tout était dit. Aussi étaient-ils très-embarrassés de comprendre pourquoi les objets nous paraissent droits malgré le renversement des images, simples malgré l'existence de deux images rétiniennes.

Descârtes fut le premier^ parmi les philosophes, à s'occuper attentivement des perceptions visuelles, en tenant compte des connaissances scientifiques de son époque. Il considère les qualités de la sensation comme étant essentiellement subjectives, mais il regarde comme possibles à reconnaître dans leur exactitude objective les idées quantitatives de grandeur, de forme^ de mouvement, de position^ de durée, de nombre des objets. Mais pour expliquer l'exactitude de ces conceptions il admet, comme les idéalistes qui lui sont postérieurs, un système d'idées imiées qui seraient conformes aux objets. Ce fut Leibnitz qui donna plus tard à cette théorie son développement le plus conséquent et le plus pur.

Berkeley examina à fond l'influence de la mémoire sur les perceptions visuelles ; il étudia les raisonnements inductifs auxquels elles donnent lieu et dont il dit qu'ils se produisent avec tant de rapidité que nous ne les remarquons pas si nous n'y portons pas particulièrement notre attention. Il faut ajouter que celte base empirique le conduisit à soutenir que non-seulement les qualités des sensations, mais qu'aussi les perceptions en général ne sont que des processus internes auxquels ne correspond aucun phénomène extérieur. Il est conduit à cette conclusion par la proposition erronée d'après laquelle la cause (l'objet perçu) devrait être de même nature que son effet (la représentation) et serait, par conséquent, un être spirituel et non pas un objet réel.

La théorie des perceptions, de Locke, rejeta les idées innées et chercha à fonder toute perception sur l'empirisme; cette tendance flnit, chez Hume, par aboutir à la négation de la possibilité d'aucune connaissance objective.

Ce fut Kant qui fit, dans sa Critique de la raison pure, le pas le plus important pour poser

la question sous son point de vue véritable ; il déduisit de l'expérience toutes nos connaissances de la réalité, et il ne confondit pas avec ces connaissances tout ce qui, dans la forme de nos notions et de nos représentations, provient des propriétés particulières de notre esprit. La pensée pure, à priori^ ne peut donner que des propositions formalement exactes qui paraissent s'imposer d'une manière absolue comme lois nécessaires de notre pensée et de notre imagination ; mais elles n'ont aucune application à la réalité, et, par conséquent, on ne peut en déduire aucune conclusion relativement aux faits que pourra donner une expérience quelconque.

Suivant cette manière de voir, la perception est reconnue comme étant une action exercée par l'objet perçu sur notre sensibilité ; action qui, dans ses conditions intimes, dépend aussi bien de la nature de l'objet qui agit que de celle de l'objet sur lequel l'action s'exerce. C'est en particulier à J. MiJller, dans son étude des énergies spécifiques des sens, qu'appartient le mérite d'avoir appliqué ce point de vue aux circonstances empiriques.

Les systèmes idéalistes plus récents de J. G. Fîchte, Schelling et Hegel ont tous insisté de nouveau sur ce que la représentation dépend essentiellement de la natufe de l'esprit ; comme ils ont négligé l'influence qu'exerce sur Teffet l'objet qui le produit, ils ont eu très-peu d'influence sur la théorie des perceptions sensuelles.

Kant s'était borné à considérer l'espace et le temps comme des formes données de toute notion, sans rechercher combien l'expérience peut contribuer au perfectionnement des diverses notions d'espace et de temps. Cette recherche était d'ailleurs en dehors de la voie qu'il s'était tracée. C'est ainsi qu'il considéra notamment les axiomes géométriques comme des propositions contenues originellement dans la notion d'espace , opinion qui prête encore à la discussion. J. MiiLLER et ceux des physiologistes qui cherchaient à étabUr la théorie nativistique des notions d'espace le suivirent dans cette voie. J. MiiLLER admit que la rétine se sentait elle-même dans son étendue, grâce à une faculté innée particulière, et que les sensations des deux rétines se confondaient alors. Il faut citer E. Hering comme celui des physiologistes actuels qui a cherché avec le plus de persistance à soutenir cette opinion et à l'appliquer aux nouvelles découvertes.

Steinbuch avait déjà essayé, dès avant Muller, de déduire, des mouvements des yeux et du corps, les notions particulières sur l'étendue. Au point de vue philosophique, cette idée fut suivie par Herbart, Lotze, Waitz et Cornélius. Au point de vue expérimental, ce fut surtout Wheatstone qui, par la découverte du stéréoscope, donna un puissant stimulant à l'étude de l'influence de l'expérience sur les notions visuelles. Outre quelques petites contributions que j'ai présentées dans ce but, je citerai^ parmi les tentatives d'établir un point de vue empiristique, les écrits de Giraud-ïeulon, Nagel^ Wundt et Glassen. Dans le paragraphe suivant; ces recherches et ces discussions seront traitées en détail.

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§ 39. — Des snouvcmcnts do Ë^ccâl.

Comme les mouvements des yeux jouent un rôle essentiel dans la formation des notions d'étendue que donne le sens de la vue, il est nécessaire que nous entreprenions dès maintenant leur étude.

Le globe oculaire n'est pas contenu dans une cavité articulaire osseuse, solide et régulière, analogue à celles que présentent les articulations des membres ; la cavité orbitaire offre, comme on le voit figure 17, page AO, la forme d'une pyramide quadrangulaire dont le sommet est en arrière et qui ne peut aucunement s'adapter à la forme à peu près sphérique du globe oculaire. Les lacunes qui existent entre l'œil et les parois osseuses de l'orbite sont remplies par un tissu connectif lâche, contenant beaucoup de graisse, et dans lequel sont situés les muscles, les nerfs, les vaisseaux de l'œil, les glandes lacrymales, etc. Ces vides se rétrécissent le long du bord antérieur de l'orbite : notamment en haut, en dedans et en dehors, il ne reste qu'une fente assez étroite entre l'œil et la paroi osseuse, ainsi qu'on peut s'en assurer facilement en cherchant à y faire pénétrer le doigt : on ne peut y parvenir sans produire aussitôt des phosphènes. Ce n'est qu'en bas et en dehors, vers l'os zygomatique, que la lacune est un peu plus grande. La masse molle de graisse, de muscles, de nerfs, de vaisseaux et de glandes, située derrière l'œil, est donc renfermée dans une cavité presque complètement entourée de parois solides, et qui ne présente que des fentes rares et étroites fermées par une substance moins résistante. Cette cavité est formée en arrière et sur les côtés par les parois osseuses de l'orbite, en avant par le globe oculaire lui-même. Comme les parties organiques précitées : graisse, muscles, nerfs, etc., sont presque entièrement incompressibles comme l'eau, qui forme la plus grande partie de leurs poids, et qu'elles ne peuvent ni céder sensiblement, ni augmenter de volume, les mouvements de l'œil sont tout

596 (458) TROISIÈME PARTIE. — DES PERCEPTIONS VISUELLES. § 27. d'abord soumis à cette condition de ne pas pouvoir modifier le volume des parties situées derrière le globe oculaire.

L'œil ne peut donc, dans les conditions normales, ni s'enfoncer dans la cavité orbitaire, ni en sortir, ou du moins les contractions passagères de ses muscles ne peuvent pas être accompagnées de semblables mouvements. Lorsque le sang afflue avec plus de force dans les vaisseaux de l'orbite ou que ceux-ci se vident, comme cela a lieu, par exemple, après certaines maladies graves ou après la mort, il est certain que le volume des parties molles, situées derrière l'œil, varie et que le globe oculaire se déplace en avant ou en arrière ; mais les mouvements volontaires de l'œil ne peuvent pas être accompagnés de semblables modifications. Lorsqu'on cherche à enfoncer l'œil dans la cavité orbitaire, par la pression des doigts, on sent aussitôt une résistance considérable avant que l'œil se soit déplacé d'une manière sensible, et l'on remarque immédiatement les phénomènes subjectifs que la pression amène dans l'œil. En même temps, les parties molles viennent déborder à côté de l'œil, surtout par en bas ; dès que la pression diminue, elles reculent par l'effet de leur élasticité.

L'œil ne peut pas davantage se déplacer en masse, ni en hauteur, ni par côté ; il rencontrerait toujours quelque partie du bord osseux antérieur de l'orbite.

Ainsi les déplacements de l'œil en totalité, c'est-à-dire tous ceux où les points de l'œil se déplaceraient tous suivant la même direction, sont rendus impossibles, et cet organe ne peut exécuter que des rotations, c'est-à-dire des mouvements dans lesquels l'un de ses côtés pénètre dans la cavité orbitaire, tandis que l'autre en sort. Ainsi la manière dont le globe oculaire est logé produit, au point de vue de ses mouvements, le même résultat mécanique que s'il était une tête articulaire sphérique reçue dans une cavité cotyloïde comme la tête du fémur.

Si le globe oculaire ne peut exécuter que des mouvements de rotation , il faut se demander tout d'abord quel est le centre de ces rotations.

Le professeur Junge, de Saint-Pétersbourg, a cherché, dans mon laboratoire, à déterminer le centre de rotation de l'œil, en mesurant de combien se rapprochaient les reflets lumineux des deux cornées, lorsque les lignes visuelles passaient du parallélisme à un angle de convergence déterminé; mais f observation montra que reUipticité de la cornée exerçait une influence notable sur le calcul des résultats, et comme il est très-laborieux de déterminer cette ellipticité pour un grand nombre d'yeux, cette méthode, bien qu'elle ait donné des résul-

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