‹ Optique physiologique [electronic resource]Chapitre 74 sur 105 · EXACTITUDE DE LA PERCEPTION DE PROFONDEUR · texte numérisé non relu

EXACTITUDE DE LA PERCEPTION DE PROFONDEUR

tuées de l'autre côté de la rue augmenter ou diminuer, suivant qu'il éloigne ou qu'il rapproche son doigt. Dans le premier cas, la grandeur angulaire du doigt diminue ; la grandeur angulaire des maisons devient donc plus grande relativement à celle-là ; or, le doigt sert de mesure constante parce que sa grandeur linéaire et sa distance ne cessent pas d'être perçues nettement, au contraire de ce qui a lieu pour les maisons éloignées.

De même qu'on remarque facilement l'incertitude croissante de la perception binoculaire de la troisième dimension des objets dont les images doubles sont éloignées l'une de l'autre, de même on peut démontrer, pour les objets qui sont vus plus ou moins parfaitement simples, que leur relief se distingue d'autant plus exactement que ces objets s'éloignent moins de l'horoptère, — toujours en faisant abstraction des illusions particulières dont il a été question plus haut.

Pour démontrer qu'il en est ainsi pour la ligne droite horoptérique, prenons une aiguille à tricoter mince et droite, et ployons-la très-peu en son miheu, de manière à former entre ses deux moitiés un angle d'environ 175°. Tenons-la devant nous de manière que les deux côtés de cet angle soient compris dans le plan médian de la tête, position où cette aiguille paraîtrait rectiligne pour un œil situé à la racine du nez de l'observateur, et où, pour chacun des yeux réels, la faible courbure de l'aiguille est imperceptible à cause du raccourci sous lequel cet objet apparaît. Cependant, si i'on regarde simultanément avec les deux yeux, on reconnaît la courbure de l'aiguille, pourvu qu'elle soit à peu près située sur la hgne droite horoptérique et qu'elle présente, par conséquent, des doubles images sensiblement parallèles lorsqu'on fixe un point un peu plus éloigné ou plus rapproché. On ne reconnaît pas, au contraire, la courbure de l'aiguille lorsqu'on lui donne, dans le plan médian, une position où elle forme un angle notable avec la ligne droite horoptérique.

Pour le cercle horoptérique de Mûller, j'ai disposé l'expérience de la manière suivante : Je plaçai deux petites planchettes, l'une à côté de l'autre, sur une table près du bord de laquelle étaient situés mes yeux. Dans l'une des planchettes étaient plantées, l'une à côté de l'autre, à environ un centimètre de distance, deux épingles longues et minces, et dans la seconde une épingle pareille aux deux autres. Les planchettes étaient placées l'une à côté de l'autre, de telle façon que les trois épingles fussent à peu près à la même distance de l'observateur, les deux extrêmes étant également éloignées de l'épingle moyenne. Un écran convenablement disposé m'empêchait de voir plus que les têtes et les parties supérieures de trois épingles, qui étaient à environ 50 centi-

912 (722) TUOISIÉME PAUTiE. — DES PEReEPTIONS VISUELLES. § 31. mètres de mes yeux. Je recherchais alors de combien je pouvais avancer ou reculer F épingle moyenne, sans remarquer que les trois têtes n'étaient plus dans un plan, mais formaient une courbe. Je trouvai qu'il suffisait d'un déplacement de la demi -épaisseur d'une épingle, c'est-à-dire d'environ un quart de milhmètre. La différence angulaire de la position de l'épingle moyenne par rapport aux deux autres, n'était alors que de 21 secondes. Mais pour atteindre une aussi grande exactitude, il fallait donner à la ligne d'épingles une position qui coïncidât avec celle du cercle horoptérique en cet endroit. C'est ainsi que lorsque les épingles étaient juste en face de moi, la moyenne dans le plan médian de ma tête, les deux latérales à la même distance de moi, je jugeaisavec une grande exactitude si elles étaient ou non dans un même plan. Mais si l'épingle de droite était un peu plus rapprochée, et celle de gauche un peu plus éloignée de moi, j'avais bien plus de peine à distinguer si elles étaient en ligne droite ou sur une courbe. Lorsque l'épingle du milieu était à droite du plan médian de la tête, endroit où la direction du cercle horoptérique se rapproche de la droite de l'observateur, j'étais obligé de rapprocher l'épingle de droite un peu plus que celle de gauche pour obtenir le degré de certitude le plus grand possible dans l'application du relief que formaient les lignes d'épingles. Si, dans cette position, la ligne d'épingles était perpendiculaire à la direction du regard, il était bien plus difficile de percevoir si elle formait une courbe ou une ligne droite. Le cas le plus favorable était donc toujours celui où la direction de la ligne d'épingles répondait à celle de la tangente au cercle horoptérique (i) .

Il faut remarquer que, dans cette expérience, il ne faut pas mettre les épingles trop loin les unes des autres, pour ne pas tomber dans l'illusion déjà décrite, qui porte à prendre pour une ligne droite un arc horizontal dont la concavité est dirigée vers l'observateur. Avec les distances indiquées ici pour les épingles, la flèche de l'arc qui parait droit mesurerait, pour la plupart des yeux, moins de 0""",1 ; elle serait donc bien plus petite que les déplacements perceptibles (2). Même pour les grandes distances des épingles, pour lesquelles l'illusion peut se produire, on trouvera que les limites des déplacements qui font croire qu'on a affaire à un arc convexe ou concave sont bien plus resserrées

(1) M. E. Hering s'est complètement mépris, dans sa critique, sur le sens de cette expérience.

(2) Dans mon travail antérieur, j'avais dit qu'un arc dont la courbure répond à peu près à celle du cercle horoptérique, paraît droit; c'est une erreur qui provenait de ce que les mensurations avaient été faites avec des épingles trop rapprochées ; l'arc paraît en réalité bien moins courbe que celui du cercle horoptérique.

§ 31. l'XACTiTi i)î-: !)!•: LA pI':hci^ption \)e pmvo^mm\. {725) 913 lorsque la ligne d'épingles suit la direction du cercle horoptérique que lorsqu'elle forme un angle avec cette direction.

Quand nous regardons droit devant nous vers un point de l'horizon, l'horoptère est un plan horizontal situé au-dessous du plan de visée et qui, pour les yeux normaux, paraît coïncider, en général, plus ou moins complètement avec le plan du sol où se tient l'observateur. Si nous fixons un point situé sur la ligne médiane du plan du sol, ce plan n'est pas compris entièrement, il est vrai, dans l'horoptère, mais le sol contient la ligne droite horoptérique tout entière. Je peux observer, en effet, sur le plan du sol, des phénomènes d'où l'on peut conclure que, dans ce cas encore, l'appréciation du rehef de ce plan est particuHèrement exacte, parce qu'il appartient à la surface horoptérique. Pour s'en assurer, qu'on examine d'abord, de la manière ordinaire, le relief du sol, en se tenant debout. On voit cette surface, avec ses inégalités, présenter une position nettement horizontale, jusqu'à une assez grande distance. Regardons ensuite la même surface en faisant passer la tête ; sous le bras ou entre les jambes, mais après être monté sur une pierre, par exemple, de façon que la hauteur de la tête au-dessus du sol horizontal soit sensiblement la même qu'auparavant. Les parties éloignées du sol ne paraissent plus horizontales alors ; elles présentent l'aspect d'un mur peint sur la surface du ciel. J'ai fait un grand nombre d'observations de ce genre sur la route qui conduit de Heidelberg à Mannheim. La plaine qui s'étendait devant moi était coupée par le Neckar, et se prolongeait jusqu'au mont Oelberg, près def Schriesheim, à une distance de 6 ou 8 kilomètres. En tenant la tête droite, je reconnaissais parfaitement la largeur de la plaine située au delà de la rivière ; en la tenant inclinée ou renversée, le terrain me paraissait monter directement depuis le lit de la rivière jusqu'au sommet de l' Oelberg. Une haie, qu'un champ séparait d'une maison plus éloignée, paraissait assez loin de la maison quand je tenais la tête droite, tandis que, dès que je l'incUnais, la haie venait se placer tout contre la maison, et ainsi de suite. ! Je distinguais aussi beaucoup mieux le relief des petites inégalités de

la route quand je tenais la tête dans sa position naturelle. I Tous ces phénomènes se produisent de la même manière, lorsqu'au ! lieu de renverser la tête on renverse l'image. — A cet effet, le plus com- ! mode est d'employer des prismes rectangulaires à hypoténuse placée I horizontalement, et à travers lesquels, comme on l'a vu page 618, on 1 voit les objets renversés. Je collai sur une planchette deux semblables î prismes, à une distance égale à celle de mes yeux, et, à travers ces prismes, j'observai le paysage. Le relief stéréoscopique du sol disparaissait comme lorsqu'on regarde à travers les jambes. En revanche on

9iZi (72i) TROISIÈME PARTIE. — DES PERCEPTIONS VISUELLES. § 31. voit souvent mieux le relief des nuages peu élevés à travers ces prismes qu'à l'œil nu, parce que les nuages, vus à travers les prismes, viennent se placer dans le plan du sol.

Lorsque enfin on regarde le paysage à travers les prismes renversants pendant qu'on met la tête entre les jamÎ3es, on voit de nouveau nettement le relief du sol, comme dans la vision naturelle. Dans ce cas, rimage réfléchie du sol est encore dans l'iioroptère des yeux renversés. Cette dernière expérience prouve bien que ni la position insolite de la tête, ni la position inaccoutumée de l'image, ne sont par elles-mêmes les causes de l'inexactitude avec laquelle on perçoit la troisième dimension ; mais que c'est la position renversée de l'image par rapport aux yeux.

Avec ce fait s'accorde l'assertion de M. E. Hering (i) , chez qui l'aberration du méridien vertical apparent est très-faible, et qui assure ne pas voir autrement avec les deux yeux qu'avec un seul, les parties du sol situées au loin.

Il est facile de concevoir combien la perception exacte du relief du sol est nécessaire pendant la marche. ■ — Le plus souvent nous avançons sans regarder le sol, et cependant nous sommes suffisamment renseignés sur les petites inégalités de sa forme. J'ai éprouvé souvent, dans ces derniers temps, l'inconvénient que peut produire un tout petit déplacement apparent de l'image du terrain. Etant un peu myope, je portais, pendant un voyage dans les montagnes, des verres concaves très-faibles (un pince- nez de 36 pouces de distance focale) pour mieux voir au loin. J'ai fait disposer les verres de telle sorte que leurs centres optiques présentent le même écartement que mes yeux ; il en résulte que les objets éloignés, vus à travers les centres des verres, ne présentent pas de déplacement sensible en profondeur, comme cela a lieu lorsque les centres des verres sont trop rapprochés. Cependant il se produit un petit déplacement des objets vus à travers la partie inférieure des verres, parce que les axes de ces verres ne sont pas maintenus complètement parallèles par le ressort qui les joint, et lorsque je regarde attentivement le sol, celui-ci paraît présenter tout près de mes pieds une légère surélévation qui provient d'un faux elfet stéréoscopique des verres. Bien que cet effet soit tellement faible, qu'on ne peut le remarquer quà l'aide d'une observation attentive, je n'en suis pas moins dans l'impossibilité de me servir de mes verres lorsque je veux descendre rapidement un sentier raboteux, ce qui exige de poser les

(1) Beitrage zur Physiologie, Heft 5, p. 355. — Il est à peine besoin de dire que, contrairement aux déductions qu'il tire de sa théorie, le sol ne me présente pas l'aspect d'un plan vertical.

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