EXACTITUDE DE LA PERCEPTION DE PROFONDEUR
pieds exactement aux endroits voulus, sans avoir le temps de regarder chaque pierre sur laquelle on va marcher et d'en apprécier la distance. Bien qu'avec les verres je voie les pierres un peu plus nettement qu'à l'œil nu, je marche cependant bien plas sûrement sans m'en servir. Cette expérience a été pour moi une preuve frappante de l'exactitude et de la rapidité avec laquelle se produit, par suite de l'habitude, l'association entre les sensations et les mouvements.
Javal me fait observer que la modification du déplacement angulaire des objets pendant la marche contribue aussi pour beaucoup à la difficulté qu'éprouvent à se conduire dans la rue avec des lunettes les personnes qui n'ont pas l'habitude de corriger leur aiiiétropie. C'est ainsi que cet observateur me fait part de la remarque suivante. En marchant avec un pince-nez correcteur de sa légère hypermétropie, il éprouvait d'abord le même sentiment que s'il se promenait sur des échasses : les verres convexes, en augmentant la vitesse angulaire apparente des anfractuosités du sol, laissent en elfet le choix de croire que Ton marche plus vite ou que l'on se trouve plus loin de terre, et c'est cette dernière illusion qui se produit. En marchant avec des lunettes convexes, l'effet produit est inverse : les verres étant plus loin des yeux, le sol est vu sans leur intermédiaire, et dès qu'on s'est habitué à juger correctement à travers les verres la position des objets éloignés, on se trompe sur celle des pierres du chemin, et l'on est tenté à chaque instant de lever le pied, comme pour monter sur une marche d'escalier. On finit cependant bientôt par surmonter l'illusion produite par l'usage du pince-nez, ou même celle, plus compliquée, que produisent les lunettes ; on parvient, après quelque temps, à mettre ou à ôter les verres à chaque instant sans en éprouver aucun embarras. — 11 est clair que les choses doivent se passer d'une manière analogue, mais inverse, pour les verres concaves.
Il me semble également que la modification apparente que subissent les couleurs du paysage lorsqu'on met la tête dans une position inaccoutumée, est en rapport avec la modification du relief qui se produit alors. — Tant que nous percevons nettement la troisième dimension des objets, les modifications que l'air interposé fait subir à leur coloration sont les attributs naturels et ordinaires de la distance, et ne se font, par conséquent, pas remarquer en elles-mêmes. Mais dès que nous modifions l'effet du relief en renversant la tête ou l'image et que le paysage nous apparaît comme un tableau plan, notre attention est particulièrement attirée par les colorations. Dans l'observation monoculaire du paysage, il se manifeste également une faible différence entre l'effet obtenu lorsque la tête est droite ou lorsqu'on regarde par-dessous le bras ;
916 ( 725) TROISIÈME PARTIE, — DES PERCEPTIONS VISUELLES. § 31. cette différence me paraît provenir de ce que la partie supérieure de la rétine est fatiguée pour le vert du sol, et la partie inférieure pour le bleu du ciel, et que, pour cette raison, les couleurs deviennent un peu plus vives lorsqu'elles tombent sur d'autres parties de la rétine. Mais ce n'est qu'à la vision binoculaire que je vois ressortir bien nettement de la manière indiquée les tons que la perspective aérienne répand sur les objets éloignés. Il est encore à remarquer qu'à cet égard encore M. Hering assure ne trouver aucune différence entre l'observation monoculaire et l'observation binoculaire.
La raison de cette exactitude particulière que présente le relief dans l'horoptère, me paraît résider, ainsi que l'admet également E. Hering, dans la loi psycbophysique deFechner. — Pour les objets situés dans l'horoptère, les distances apparentes des divers points au point de fixation sont les mêmes; nous reconnaissons facilement et d'une manière exacte les moindres irrégularités qui se présentent par rapport à cette égalité. Elles répondent à une position du point objectif extérieure à l'horoptère. Mais lorsqu'il s'agit de reconnaître la forme d'objets qui ne sont pas situés dans l'horoptère, il n'y a plus seulement à tenir compte d'une différence qui peut exister entre les deux images : ïi faut apprécier, de plus, les distances qui séparent les deux images de chaque point de l'objet. D'après notre opinion, les points rétiniens correspondants sont ceux dont la position relative a été le plus souvent comparée expérimen» talement ; d'après l'hypothèse anatomique, ce sont ceux qui présentent une connexion naturelle dans leur localisation. Dans les deux hypothèses, on comprend également que la comparaison des images correspondantes, ou à peu près correspondantes, se fasse plus facilement et avec plus de certitude que celle des images disparates.
C'est pour cette raison aussi que nous avons l'habitude involontaire d'amener autant que possible, dans l'horoptère, les objets que nous voulons voir d'une manière exacte et commode. Si, en tenant le plus commodément possible le livre dans lequel on lit, on vient à se procurer des images doubles et peu éloignées des lignes verticales, on les trouve parallèles ; par conséquent, la ligne horoptérique verticale est située dans le plan du papier. Les hgnes horizontales du papier sortent assurément de l'horoptère pour les yeux disposés convenablement pour Tobservation d'objets éloignés. C'est peut-être pour cette raison que les peuples européens ont donné une si grande prédominance aux lignes verticales dans la forme de leurs caractères d'impression et d'écriture.
Le second mode de comparaison des deux champs visuels consiste à tenir compte de la disposition apparente des objets dans le champ corn-