ANTAGONISME DES CONTOURS. {1H
temps, toute l'étendue de la surface. Je trouve, ici encore, qu'il dépend absolument de moi de porter mon attention tantôt sur l'un, tantôt sur l'autre système de lignes ; ce système de lignes apparaît alors seul pendant un certain temps, l'autre disparaissant complètement. C'est ce qui arrive, par exemple, lorsque j'essaye de compter successivement les lignes des deux systèmes. Je trouve, de plus, que cette observation de l'un des deux systèmes ne dépend pas de mouvements déterminés de l'œil ; car je puis, à volonté, laisser errer le regard le long des lignes que je regarde et que je vois, ou bien le promener perpendiculairement à leur direction, et, par conséquent, parallèlement à celle des lignes de l'autre système, de sorte que je passe alors d'une ligne à l'autre sans cesser de voir exclusivement le système que je veux. Mais je trouve néanmoins, d'accord avec Wundt, qu'il est plus facile de maintenir l'image des lignes dont on suit la direction avec le regard ; c'est en effet de cette manière que nous portons habituellement notre attention sur les lignes; en les longeant du regard, nous sommes plus certains d'attacher notre attention aux lignes que nous voulons.
Mais il est assurément difficile de fixer longtemps l'attention sur l'un des systèmes de lignes de la figure sans être soutenu par un but déterminé et qui exige une activité constante de l'attention, comme de compter les lignes, de comparer leurs intervalles, et ainsi de suite. En effet, en général, il n'est guère possible de conserver pendant quelque temps une certaine fixité de l'attention. L'état naturel de notre attention est de passer continuellement à de nouveaux objets, et dès que l'intérêt d'un objet est épuisé, dès que nous ne savons plus rien y remarquer de nouveau, l'attention échappe malgré nous pour se porter ailleurs. Pour parvenir à la fixer sur un objet, il nous faut chercher à y découvrir constamment du nouveau, surtout lorsque d'autres sensations vives appellent notre attention ailleurs. C'est, à ce qu'il me semble, par cette particularité de notre activité psychique que s'expliquent les faits décrits plus haut.
Les expériences qu'on vient de voir peuvent être variées de différentes manières. — Ainsi, lorsqu'on fait coïncider le quadrillage de la figure W (pl. XI) , avec une feuille de papier imprimé, il est facile, à volonté, de lire les lettres ou d'examiner le dessin. Il en est de même lorsqu'on fait coïncider une feuille de papier imprimée avec une carte 1 géographique finement gravée, une photographie avec une feuille d'im- I pression ; seulement les dessins d'un côté ne doivent pas être trop éclairés par rapport à ceux de l'autre, ni présenter des analogies trop grandes. C'est ainsi que, lorsqu'on combine deux pages différentes imprimées de la même manière, on ne peut s'empêcher de fusionner
970 (775) TROISIÈME PARTIE. — DES PERCEPTIONS VISUELLES. § 32. binoculairement des mots d'une page avec des mots de l'autre, de sorte qu'on amène facilement une confusion entre les lettres des deux côtés.
Je veux encore insister sur la facilité avec laquelle je puis voir et observer d'une manière continue des objets finement et délicatement dessinés dans Tun des champs visuels, même lorsqu'ils coïncident avec des dessins fortement accentués de l'autre champ. — C'est ainsi que je puis suivre les fibres et les petites taches d'une feuille de papier blanc, alors même que l'autre champ présente des lignes noires très-prononcées. Je puis encore lire une impression recouverte d'une mince feuille de papier blanc, ce qui la rend à peine reconnaissable, même lorsqu'elle se superpose binoculairement avec les carrés ou avec la croix de la figure W (pl. XI) ; ou bien, tenant un miroir devant un œil, je puis faire coïncider, à la vision binoculaire, l'image brillante de la fenêtre avec celle d'une feuille d'impression relativement peu éclairée, sans cesser un instant de pouvoir lire les caractères. Il est évident que je puis tout aussi bien regarder l'image réfléchie de la fenêtre, et que c'est l'imprimé qui disparaît. Si dans les expériences de ce genre, on ne peut pas toujours distinguer les objets faiblement lumineux de l'un des champs lorsque l'autre œil est dirigé sur un champ très-clair, c'est ce qui s'explique en remarquant que, sous l'influence de la lumière intense, les pupilles des deux yeux se contractent et l'image rétinienne du champ le plus obscur devient, en réalité, bien plus sombre encore qu'elle ne l'est lorsqu'on cache l'image claire.
Il résulte des expériences décrites ci-dessus, que l'homme possède la faculté de percevoir séparément les images de chaque champ visuel, sans être gêné par celles de l'autre, pourvu qu'à l'aide d'un des artifices indiqués il réussisse à fixer complètement son attention sur les objets du champ qu'il veut voir. Ce fait est important, parce qu'il en résulte que le contenu de chaque champ vistiel arrive à notre conscience sans être lié par une disposition organique à celui de l'autre, et que, par co7iséquent, la fusion des deux champs visuels en une image commune, en tant qu elle se produit^ est un acte psychique.
Pour bien faire ressortir la différence, il suffit de comparer le résultat de la fusion binoculaire des deux systèmes de lignes obliques et différemment dirigées de la figure X (pl. XI) avec leur combinaison représentée par le système de la figure W. — Dans cette dernière, nous avons beau compter les lignes d'un système ou comparer leurs intervalles, les hgnes de l'autre système ne disparaissent jamais de l'image, ainsi que cela a heu, en général alors, dans la combinaison binoculaire. Dans l'examen monoculaire du système combiné de la figure W, nous n'avons qu'une impression sensuelle toujours la même et que nous ne