‹ Optique physiologique [electronic resource]Chapitre 88 sur 105 · ANTAGONISME DES CONTOURS · texte numérisé non relu

ANTAGONISME DES CONTOURS

pouvons modifier par aucun effort d'attention, quelles que soient les parties que nous observons de préférence. Si les deux images correspondantes de la figure X se confondaient réellement en une impression unique et simple, aucun effort d'attention ne serait susceptible de décomposer cette impression dans ses parties constituantes. Un autre fait caractéristique, c'est qu'en faisant coïncider dans le champ monoculaire, à l'aide d'une lame de verre non étamée, l'image lumineuse du ciel avec une page de livre, il est certains degrés d'éclairage pour lesquels la lecture devient impossible, tandis qu'elle est facile en présence d'une image bien plus lumineuse du ciel, lorsqu'on se sert d'une lame de verre étamée pour envoyer cette image à l'autre œil.

L'antagonisme des champs visuels, tel que nous l'avons vu se manifester lors de la fusion binoculaire d'images différentes, répond à l'état d'oscillation de l'attention qui, lorsqu'elle n'est pas fixée par notre volonté ou par les objets, passe d'une impression à l'autre de manière à nous donner graduellement une vue d'ensemble des objets qui se trouvent devant nous. Que ces altérations ne reposent sur aucune disposition organique du système nerveux, — ainsi que le croient Panum et E. Hering, — ou du moins sur aucune disposition de ce système autre que celle qui sert de base à nos actes psychiques ; c'est ce qui me semble ressortir d'une manière évidente de l'observation d'après laquelle nous sommes maîtres d'arrêter instantanément ces oscillations par des moyens connus et purement psychiques de fixation de l'attention, et cela sans qu'il se produise aucun changement appréciable quelconque dans les circonstances extérieures, telles que la position ou le mouvement des yeux. Panum a raison de dire qu'il ne suffit pas de vouloir diriger l'attention sur l'image qui va disparaître ou qui a disparu, car il considère l'attention comme une activité soumise, d'une manière absolue, à la volonté consciente de l'observateur. Mais c'est précisément là ce qui n'est vrai que jusqu'à un certain point. Les mouvements de nos yeux sont soumis à notre volonté ; à moins de s'y être exercé, il n'en est pas moins impossible de les faire converger sans sollicitation extérieure ; il est seulement possible, à chaque instant, de regarder volontairement un objet rapproché, ce qui entraîne la convergence. Il ne nous est pas possible davantage, dès que l'objet cesse de nous présenter de l'intérêt, de maintenir volontairement notre attention fixée sur un objet déterminé, si nous nous bornons à en exprimer intérieurement Fintention sous cette forme ; mais nous pouvons nous poser de nouvelles questions relativement à l'objet, de manière à lui donner un nouvel intérêt, et alors l'attention reste fixée. Les choses se passent donc comme dans l'exemple précité : la volonté n'est dirigée par nous que d'une manière médiate

972 (775) TROISIÈME PARTIE. — DES PERCEPTIONS VISUELLES. § 32. || et non immédiate. Nous pouvons employer notre volonté pour exécuter des actes qui donnent à l'œil ou à l'attention la direction que nous voulons, mais nous ne sommes pas capables de commander la direction de l'œil ou de l'attention par un acte volontaire qui se propose ce but directement et sans intermédiaire. D'un autre côté, contrairement à ce que dit Panum, l'attention présente encore cette autre propriété caractéristique, dans les phénomènes d'antagonisme des champs visuels, de pouvoir, à l'aide de méthodes expérimentales appropriées, être attirée par les sensations les plus faibles, alors même que les sensations les plus fortes de l'autre champ visuel cherchent à la détourner. Il est évident qu'il faut alors un effort d'autant plus grand, que le rapport d'intensité est plus en défaveur dans les sensations sur lesquelles on veut porter l'attention.

Comme, ainsi que le prouvent les expériences d'éclairage instantané déjà décrites, nous sommes à même d'observer simultanément un certain nombre d'objets et de remplir ainsi une certaine partie du champ visuel, on peut s'attendre, en général, à voir le champ de la vision se remplir d'abord des objets qui exercent la plus forte impression, ou, lorsque les excitations sont égales dans les deux champs visuels, à voir se produire, soit une oscillation, soit la recherche d'une impression cohérente et intelligible, ce qui n'entraîne pas toujours nécessairement la prédominance de la sensation du même œil dans tout le champ visuel. Cette recherche d'une impression intelligible se manifeste d'une manière caractéristique par l'oscillation continuelle des lignes de regard ; il est à peine possible de maintenir les deux images dans une coïncidence permanente et toujours la même.

Les choses se passent d'une manière un peu différente lorsqu'il est possible d'interpréter les deux images comme signes sensuels d'un objet réel : l'attention se porte alors immédiatement sur la perception de cet objet, sans être attirée par la différence des deux images rétiniennes.

En ce qui concerne l'influence remarquable qu'exercent les contours sur l'antagonisme des champs visuels, je crois qu'elle repose essentiellement sur une habitude psychique. — En effet, si nous examinons la manière dont notre œil doit parcourir le champ de vision pour en obtenir une connaissance parfaite, il est évident qu'il serait inutile de chercher à le diriger successivement vers tous les points des surfaces étendues et uniformément éclairées ; nous n'y apprendrions rien de plus. Il suffit, au contraire, de promener le regard sur les limites des surfaces et de le diriger successivement vers tous les points qui se distinguent sur ces surfaces. Lorsque nous avons regardé de cette manière, nous avons une connaissance des surfaces aussi exacte que l'œil puisse la donner. Aussi

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est-ce principalement sur les contours qui apparaissent à la vision indirecte, que nous avons à diriger successivement notre attention et notre regard, lorsque nous parcourons le champ de la vision. On sait combien il est difficile de découvrir, sur une grande surface éclairée, un petit objet qui échappe à la vision indirecte; c'est ainsi que, suivant l'heureuse expression de Gothe, l'alouette est « perdue dans le bleu de l'espace ». Inversement, les objets un peu grands et assez fortement dessinés dans la vision indirecte attirent immédiatement nos regards, et si l'on s'observe pendant qu'on examine un objet encore inconnu, on remarque facilement que le regard en suit les contours. Ainsi, l'habitude et l'exercice doivent avoir nécessairement pour effet de diriger notre attention sur les contours. J'ai déjà fait remarquer l'importance particulière que les contours présentent également dans les phénomènes de contraste.

On pourrait aussi penser que l'excitation des parties rétiniennes le long d'une limite de noir et de blanc soit exaltée toutes les fois que les mouvements de l'œil font passer des éléments de la rétine du noir au blanc. Les éléments reposés seraient évidemment plus fortement excités que ceux qui ont reçu depuis longtemps l'impression du blanc. Cependant je ne crois pas que cette circonstance joue ici un rôle important, car, dans les expériences décrites plus haut, nous avons trouvé que le sens des mouvements de l'œil n'exerçait aucune influence décisive, et que, dans les images doubles , les contours exercent leur influence aussitôt que l'on ouvre les yeux, alors que l'image accidentelle ne peut pas encore être développée.

Quant à l'idée de Panum, d'après laquelle les contours jouiraient par eux-mêmes de la propriété d'exciter plus fortement la rétine, elle ne me paraît fondée sur aucun fait certain, et elle me semble absolument inutile pour l'explication des phénomènes dont il est question ici. — Nous avons vu, il est vrai, au sujet des phénomènes de contraste, que la différence d'éclairage ou de coloration de deux champs ressort plus fortement, et même d'une manière exagérée, le long d'un contour commun à deux champs. Mais si nous faisons abstraction des images accidentelles, les phénomènes du contraste simultané peuvent s'expliquer en admettant que nous sommes plus exercés et plus habiles dans la comparaison de l'éclairage de deux points rétiniens voisins qui, dans les mouvements de l'œil, reçoivent bien plus fréquemment que des points éloignés, le même éclairage l'un immédiatement après l'autre. Si une différence de ce genre nous paraît relativement trop grande et s'il en résulte des erreurs dans l'appréciation des colorations, c'est ce qui répond à la règle générale d'après laquelle nous sommes disposés àcon-

97Zi (775) TROISIÈME PARTIE. DES PERCEPTIONS VISUELLES. § 32. sidérer les différences nettement perceptibles comme plus grandes que celles que nous ne pouvons pas percevoir nettement. On pourrait peutêtre considérer une semblable différence plus nettement perceptible comme une excitation psychique plus forte, et c'est peut-être pour cette raison qu'elle attire plus fortement notre attention ; mais si l'on évite les images accidentelles, je ne vois pas de raison pour admettre là une excitation nerveuse plus intense.

îl se produit encore des phénomènes analogues d'antagonisme des champs visuels lorsqu'on fournit aux deux yeux des champs de coloration ou d'éclairage différent. — Lorsqu'on regarde les objets extérieurs à travers deux verres présentant des colorations vives et différentes, si l'on met, par exemple, un verre rouge devant l'œil droit et un verre bleu devant l'œil gauche, si les verres sont d'une intensité peu différente, les objets semblent tachetés en rouge et en bleu avec de fréquentes alternances de coloration. Le plus souvent, ces alternances singulières des couleurs présentent leur plus grande vivacité au commencem^ent de l'expérience; bientôt la sensibiHté pour les couleurs s'émousse, l'aspect devient plus tranquille, et il se répand une couleur indécise, qui se rapproche du gris, et qui présente, par moments et par endroits, des alternances entre des tons plus rougeâtres ou plus bleuâtres ; bien des observateurs croient voir apparaître alors la teinte du mélange de deux couleurs primitives, qui serait rose dans l'exemple actuel. Je dois avouer que, malgré des tentatives nombreuses et variées, je n'ai jamais pu voir la couleur résultante d'une manière quelque peu manifeste. Les particularités des objets contribuent à nous faire voir davantage l'une ou l'autre couleur. Les objets clairs paraissent plutôt rouges, les objets sombres sont plus souvent bleus ; ce qui peut bien provenir de ce que dans la sensation, c'est le rouge qui prédomine sous un éclairage intense, et le bleu sous un éclairage plus faible. Les objets qui sont effectivement rouges ou bleus présentent naturellement leur couleur véritable, parce que chacun paraît plus clair à travers le verre qui est de même couleur que lui. Ici encore l'attention joue un rôle sensible suivant qu'elle se porte sur l'un ou sur l'autre champ. Bien qu'il soit très-difficile de n'accorder l'attention qu'à la couleur d'un seul champ, lorsqu'elle n'est pas appuyée par des contours appartenant à ce champ, certains observateurs (Funke (1) , J. Dingle, Volkers (2) , Vôlkmann (3) ,

(1) Lehrbuch der Physiologie, 1. Auû., II, 875.

(2) Mûller's Arcliiv, 1838, pp. 61, 63.

(3) Neue Beitrage zur PhysioL des Gesichts., pp. 97, 99^

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