ANTAGONISME DES COULEURS
E. A. AVeber (1), Welckcr (2) et moi-même) , réussissent à fixer l'attention à volonté sur l'œil droit et sur ce qu'ils y voient, ou sur l'œil gauche; et, lors de ce changement, l'objet reçoit la coloration du verre correspondant. Fechner (3) , qui réussit mal à produire cette alternance volontaire, croit devoir attribuer cette alternance à un mouvement involontaire ou à une compression de l'œil, causes qui, d'après ses expériences, seraient seulement favorables au changement de couleur, sans en déterminer précisément le sens. L'expérience réussit bien mieux encore si l'on tient les verres de telle façon qu'ils envoient à l'œil les images réfléchies d'objets faiblement éclairés et situés latéralement. Dès que l'on fixe l'attention sur une de ces images réfléchies, quelque peu apparente qu'elle soit, on voit se manifester aussitôt, dans la partie correspondante du champ visuel, la couleur du verre correspondant. Si l'on dirige alors l'attention sur une image réfléchie par l'autre verre et qui apparaisse dans la même partie du champ de vision, on voit se répandre à son tour la couleur de ce verre.
Pour faire cette expérience avec méthode, j'ai placé verticalement sur une table deux lames de verre, l'une bleue B et l'autre rouge R (fig. 212) ; C est un écran sombre portant, sur le côté qui fait face à B, une feuille imprimée ; Z)est un écran pareil dont la face interne porte des caractères qu'on ne puisse pas confondre facilement avec les lettres, comme, par exemple, un tableau numérique. En A se trouve un écran blanc; 0 et O sont les yeux de l'observateur. On règle l'éclairage de manière que les lettres et les chifli-es dont l'observateur voit les images réfléchies par les lames de verre, soient à peine lisibles lorsque la feuille A est fortement éclairée. Pour l'observateur, les images des lettres et des chiffres paraissent situées sur la feuille A. Le fond me paraît régulièrement bleu lorsque je cherche à suivre les lettres du regard, et rouge lorsque je suis les chiffres. Par conséquent, l'attention dirigée sur l'image de l'une des rétines fait apparaître, sur le fond, la couleur correspondante. Il faut encore remarquer ici que les contours qui font prédominer, dans ce cas, l'une des impressions, sont des limites
(1) Programma CoUeg.^ I, 118.
(2) Ueber Irradiation, 1852, p. 107.
(3) Abhandlungen der Sâchsischen Ges. d. Wiss.^ VII, 1860, 399-/i08.
entre du noir et du blanc, sans que l'intensité de la couleur du fond qui devient visible, subisse aucune modification en cet endroit. Ou bien si l'on considère en somme tout l'éclairage mélangé, les lettres paraissent bleu pur sur bleu blanchâtre, et les nombres rouge pur sur rouge blanchâtre. Dans les phénomènes de contraste, l'attention ne serait attirée que par le contraste entre le noir et le blanc, et ne se porterait pas sur le bleu ou sur le rouge ; tandis que dans les expériences binoculaires décrites ici, c'est précisément le contraire qui a lieu.
Cette expérience me réussit très-facilement et très-bien, d'une manière plus simple, lorsque je regarde le ciel en tenant devant un œil un verre rouge et devant l'autre un verre bleu ; j'incline les deux verres par rapport aux lignes visuelles, comme dans la figure 212, de façon à voir dans chacun d'eux de faibles traces d'images réfléchies d'objets situés latéralement, puis je déplace un peu tantôt l'un, tantôt l'autre verre, de manière à déplacer un peu les images qu'ils réfléchissent. Si l'on fait attention à ces images mobiles qui peuvent, du reste, être très-effacées et très-peu lumineuses, on voit aussitôt sur le ciel la couleur du verre correspondant. C'est un spectacle étrange que de voir ainsi subitement, comme au commandement, le ciel bleu devenir tout à fait rouge, ou le ciel rouge tout à fait bleu.
Quant à dire si la coïncidence binoculaire de champs différemment colorés fait voir ou non la couleur résultante, c'est un point sur lequel différents observateurs ont donné des opinions complètement opposées. Tandis que H. Meyer, Volkmann, Meissner et Funke, à la suite desquels je dois également me ranger, n'ont jamais vu la couleur résultante, Dove, Regnault, Brûcke, Ludwig, Panum et Hering déclarent avec tout autant d'assurance qu'ils l'ont vue, non-seulement pour des couleurs faibles et blanchâtres, mais aussi pour des couleurs saturées. Dove dit même l'avoir vue pour les couleurs les plus saturées, celles du spectre prismatique, en examinant simultanément et binoculairement, avec une lunette à image renversée et une lunette à image droite, un spectre projeté objectivement sur le mur. Il recommande même, comme particulièremeM propre à cette expérience ^ l'emploi des couleurs de polarisation. Si, devant une lame de verre noir qui réfléchit la lumière sous l'angle de polarisation, on met dans une position convenable des lamelles de mica ou de gypse, tenant devant l'œil droit un prisme de Nicol dans la position où il laisse passer au maximum la lumière réfléchie par la lame de verre, et devant l'œil gauche un prisme pareil tourné à angle droit de manière à ne pas laisser passer la lumière réfléchie, on voit les lamelles de cristal présenter des couleurs qui sontexac-