ACTION DES MUSCLES OCULO-MOTEURS
pour un mouvement de haut en bas, il faut faire concourir le droit inférieur et l'oblique supérieur. Pour les petites rotations, une loi de mécanique bien connue permet de composer les axes de rotation d'après le principe du parallélogramme des forces , les côtés du parallélogramme représentant l'étendue de la rotation; on considère comme positives toutes les rotations qui, vues du centre, se font dans le sens direct (celui des aiguilles d'une montre) , et comme négatives celles qui sont de sens contraire. La figure 158 représente une coupe horizontale de l'œil avec les axes de rotation ; les extrémités des axes qui doivent être considérées comme positives sont désignées par les initiales des noms des muscles obhques supérieur et inférieur, droits supérieur et inférieur. De plus, sur l'axe horizontal HB, exigé par la loi de Listing pour les mouvements de bas en haut et de haut en bas, la lettre H désigne l'extrémité positive de Taxe relativement aux mouvements de bas en haut, et B celle pour les mouvements de haut en bas. Le dessin répond à l'œil gauche vu d'en haut i pour l'appliquer à l'œil droit vu d'en bas, il faut transposer les lettres B et H.
Si donc la longueur cb est proportionnelle à l'étendue de la rotation produite par le droit supérieur, ca à celle qui résulte de l'oblique inférieur, la diagonale cff du parallélogramme cbHa donne la direction de l'axe commun à ces deux actions, et sa longueur est proportionnelle à l'étendue de la rotation. On voit dans la figure que, dans la position que présentent les axes lorsque l'œil est dirigé en avant, l'axe de rotation résultant BH est plus rapproché de celui des deux muscles droits supérieur et inférieur que de celui des obliques. îl en résulte que le côté bc du parallélogramme est plus grand que le côté ca, c'est-à-dire que le muscle droit correspondant doit faire un plus grand effort que le muscle oblique qui agit en même temps. Mais lorsque l'œil se dirige en dedans, l'axe de rotation BH se rapproche de celui des muscles obhques, de sorte que ces muscles doivent faire proportionnellement plus d'efforts lorsque les yeux convergent qUe lorsque les lignes de regard sont parallèles. Pour comprendre qu'il en est ainsi, il faut remarquer que les muscles de l'œil ont une insertion assez large sur le globe oculaire, et que leurs fibres s'étendent même un peu en forme d'éventail, 11 résulte de cette disposition qu'alors même que l'œil s'est nota-
blement éloigné de la position primaire, les axes de rotation relatifs aux différents muscles ne changent pas considérablement de position. Prenons pour exemple les droits supérieur et inférieur qui s'insèrent au-dessus et au-dessous de la cornée, à environ 7 millimètres du bord de cette membrane (en m et en n, pl. i, fig. i) ; lorsque l'œil est tourné en dedans, les fibres des tendons de ces muscles qui se tendent le plus sont celles dirigées vers le bord externe de la cornée, parce que ce sont celles-là qui sont le plus allongées. Le fait est facile à constater sur une préparation du globe oculaire avec ses muscles. Le raccourcissement de ces muscles qui accompagne un mouvement en dedans a donc pour effet de ne laisser agir que les moitiés externes de leurs tendons. Lorsque l'œil est dirigé en dehors, ce sont, au contraire, les fibres internes des deux tendons qui agissent le plus. Ainsi la direction de la traction musculaire reste la même malgré le changement de position de l'œil.
Ces conclusions que nous venons de tirer de la disposition des muscles, sont confirmées par les observations qu'on a faites sur des paralysies morbides des diflerents muscles de l'œil. Si, par exemple, ï'obhque supérieur de l'œil gauche est paralysé, le droit inférieur suffit pour attirer l'œil en bas. Mais la rotation autour de l'axe Z)/ne produit pas seulement la rotation nécessaire, suivant l'axe cB^ correspondante à la longueur cg (fig. 458, p. 611), mais encore une rotation plus petite suivant Taxe cP et répondant à la longueur cf; cette dernière rotation est donc négative et, inversement, les objets du champ visuel paraissent tourner à droite, dans le sens des aiguilles d'une montre.
Pour les mouvements qui, partant de la direction primaire, vont obhquement en haut ou en bas, il faut le concours de deux composantes dirigées l'une suivant l'axe BH et l'autre verticalement. C'est ainsi que, pour exécuter un mouvement en dedans et en haut, il faut combiner l'action du droit interne, qui fait tourner l'œil en dedans autour de l'axe vertical, avec celle du droit supérieur et de l'oblique inférieur qui, réunis, le font tourner en haut autour de l'axe BH,
On comprend facilement les combinaisons de ce genre à l'aide de la figure 158 ; mais pour en avoir un aperçu plus commode, on a construit, sous le nom ophthalmotropes^ des modèles rotatifs de l'œil qui seront décrits plus loin.
Outre les limites dont nous avons déjà parlé, relatives aux mouvements de chaque œil, les mouvements des deux yeux sont dans une certaine dépendance réciproque ; de plus, l'accommodation dépend de la direction des yeux. Dans les circonstances ordinaires de la vision normale, nous
§ 27. LNFL. DE LA VOLONTÉ SUR LES MOUVEMENTS DES YEUX. (i72} 613 dirigeons toujours les deux lignes de regard sur un même point réel, situé devant nous, dans l'espace, à une distance plus ou moins grande. C^est en ce point, nommé point de regard^ que se coupent les lignes de regard. Bien que chaque œil possède un système musculaire indépendant, ce qui entraîne la possibilité d'exécuter toute sorte de mouvements indépendamment de l'autre œil, nous n'avons cependant appris à exécuter en réalité que les mouvements nécessaires pour voir simple et nettement un point réel à l'aide des deux yeux. C'est ainsi que nous pouvons élever en même temps les deux yeux vers un point de regard élevé, ou les baisser simultanément pour voir un objet situé à nos pieds. Mais nous ne pouvons pas, par la volonté seule, lever un œil et baisser l'autre, position dans laquelle les lignes de regard ne se couperaient pas en un point de regard réel.
Nous pouvons, de plus, diriger les deux lignes de regard à droite ou à gauche pour voir un objet situé à droite ou à gauche. Nous pouvons aussi les faire converger en tournant à gauche celle de l'œil droit et à droite celle de l'œil gauche, lorsque nous choisissons un point de fixation rapproché. Mais on ne peut pas, sans s'y être exercé particulièrement, faire diverger les lignes de regard en dirigeant à droite celle de l'œil droit et à gauche celle de l'œil gauche.
Enfin, dans les yeux normaux, l'accommodation se conforme toujours à la distance où se trouve l'objet vers lequel convergent les lignes de regard. Pour le parallélisme des lignes de regard, les yeux sont accommodés pour l'infini; lorsqu'elles convergent, l'accommodation se fait pour un point d'autant plus rapproché que la convergence est plus grande. Les yeux myopes sont, au contraire, accommodés pour leur punctum remotum tant que les lignes de regard convergent vers ce point ou vers un point encore plus éloigné. Pour des points de regard plus rapprochés, la convergence est en rapport avec l'accommodation. Les yeux extrêmement myopes ne peuvent même plus, sans le secours de lunettes, fixer avec les deux yeux ensemble en accommodant exactement.
La nécessité de combiner les mouvements des yeux et d'y proportionner l'accommodation, dans la vision normale, s'impose si fortement que des physiologistes anciens ont rangé ces mouvements dans la classe des synergies involontaires ; on peut cependant démontrer que la régularité de ces associations de mouvements n'est attribuable qu'à l'habitude. — Il faut remarquer en général que, dans tous les mouvements volontaires , notre volonté ne tend jamais qu'à atteindre un résultat extérieur nettement déterminé et perceptible par lui-même. Dans les mouvements des membres nous pouvons savoir, par le sens de la vue, . quelle est la position que prend le membre par suite d'une certaine
614 {^73) TROISIÈME PARTIE. — DES PERCEPTIONS VISUELLES. § 27. action de la volonté ; aussi, pour ces parties de notre corps et pour toutes celles que nous pouvons percevoir par la vue et par le toucher, la position est-elle le but immédiat que nous attribuons aux effets de notre volonté. Pour les parties du corps, au contraire, que nous ne pouvons ni voir, ni sentir, ce n'est ni la position, ni le mouvement, mais le résultat du déplacement subi, que nous savons atteindre par Faction de notre volonté. C'est ainsi qu'avec une certitude et une adresse merveilleuses, nous nous servons de notre larynx et des parties qui constituent la bouche pour produire, dans le chant et dans la parole, les nuances les plus délicates de la hauteur et du timbre du son ; et cependant le vulgaire ne sait pas du tout, et le physiologiste ne sait que d'une manière très-imparfaite quels sont les mouvements que nous exécutons à cet effet. La volonté ne s'applique donc ici qu'au son que nous voulons produire et non aux mouvements des différentes parties du gosier ; nous avons appris à exécuter tous les mouvements du larynx nécessaires k cet effet, et nous n'en savons pas faire d'autres.
Il en est de même pour les yeux ; nous ne pouvons pas voir nousmêmes leurs mouvements, à moins de nous mettre en face d'une glace ; nous ne pouvons également les sentir que d'une manière très-imparfaite. Mais en faisant mouvoir les yeux, nous percevons très-nettement le déplacement des images optiques sur la rétine, ou plutôt le mouvement correspondant du point de regard dans le champ visuel. C'est donc là le but vers lequel se dirige notre volonté, et c'est lui que nous savons atteindre volontairement. Si nous voulons faire tourner les yeux vers la droite à quelqu'un qui ne se soit pas encore rendu compte des mouvements de ses yeux, il ne faut pas lui dire : « Tournez les yeux vers la droite » , mais « regardez cet objet situé à droite. » Et ceux même qui sont exercés dominent avec plus de certitude les mouvements de leurs yeux lorsqu'ils fixent un objet convenablement placé que lorsqu'ils veulent maintenir leurs yeux dans une certaine direction sans fixer d'objet. Je connais un physicien distingué, très-expérimenté et très-exercé en optique, auquel il est impossible, soit d'amener ses lignes visuelles en parallélisme sans avoir devant lui des objet très-éloignés, soit de dissocier les images doubles sans le secours d'un objet de fixation convenable, et qui, dès qu'il porte son attention sur ces images, éprouve une grande difficulté à les maintenir séparées. Je cite cet exemple, parce qu'il fait voir quel est l'état de l'œil naturel avec lequel on n'a pas encore fait d'expériences physiologiques, chez une personne qui n'a pas appris à se rendre compte des positions de ses yeux, malgré une connaissance parfaite de la théorie de la vision.
On voit donc que, dans l'usage de nos yeux, le but proposé à notre
§ 27. IiNFL. DE LA VOLOxNÏÉ SUR LES MOUVEMENTS DES YEUX. (474) 615 volonté est de voir, successivement et le plus nettement possible, différents points du champ visuel avec les deux yeux ; but qui est atteint lorsque l'objet regardé se peint, dans les deux yeux, au centre de la fovea centralis : nous avons appris à diriger et à accommoder nos deux yeux de manière à obtenir ce résultat, mais nous n'avons pas appris à exécuter des mouvements des yeux pour lesquels notre volonté ne fût pas sollicitée par l'intention d'obtenir la vision la plus distincte.
Il me semble que c'est pour un motif analogue qu'il nous est plus facile d'amener nos lignes de regard en parallélisme ou même en divergence lorsque nous regardons en l'air, et de produire la convergence lorsque nous regardons en bas : cette disposition doit être un effet d'habitude dû à la position éloignée des objets que nous rencontrons généralement quand nous levons les yeux, et à la position rapprochée du sol, des objets que nous tenons à la main, etc., et que nous voyons en abaissant le regard.
En se famiUarisant avec le genre d'effort volontaire qu'il faut faire pour obtenir les différentes positions de l'œil, considérées comme telles, celui qui fait beaucoup d'expériences d'optique physiologique apprend bientôt à donner à ses yeux de semblables directions normales sans la présence d'un point de fixation ; il remplace l'objet de fixation absent par un objet de fixation imaginaire. C'est ainsi qu'en se figurant l'existence d'un objet sur la région dorsale du nez, ou en faisant les efforts que nécessiterait la recherche d'un objet ainsi placé, on peut donner aux yeux une convergence assez forte pour qu'ils ressemblent à ceux d'un strabique. Inversement, on peut voir des objets très-rapprochés avec des lignes visuelles parallèles lorsqu'on cherche à regarder au loin à travers ces objets, ou lorsque, tourné vers ces objets, on « fait les yeux morts», c'est-à-dire qu'on affecte le genre de regard qui se produit ordinairement lorsque, plongé dans les réflexions, on ne fait pas attention aux objets qu'on a devant soi, position où l'effort d'accommodation se relâche, et où, la convergence disparaissant, les yeux prennent la disposition propre à la vision des objets lointains.
On peut encore attendre une faible divergence des lignes de regard, en passant de la position convergente à la position parallèle sans fixer un objet déterminé, et dépassant l'effort exigé par ce changement de direction.
Il est très-important, pour qui veut faire des recherches d'optique physiologique, de s'exercer à pouvoir donner, à tout instant, à ses lignes de regard, une direction convergente ou parallèle, sans le secours d'un point de fixation : il faut se rendre parfaitement maître de cette manœuvre.
616 (47o) TROISIÈME PARTIE. — DES PERCEPTIONS VISUELLES. § 27.
Enfin, il est encore possible, dans une moindre mesure, il est vrai, d'obtenir, dans les positions des yeux, des combinaisons qui ne se présentent pas dans la vision ordinaire. A cet effet, il faut placer les yeux dans des conditions telles qu'on ne puisse obtenir des images simples et distinctes qu'en s'écartant des directions normales.
En ce qui concerne d'abord la relation qui existe entre la convergence et l'accommodation, elle se modifie aussitôt qu'on met des lunettes. Ainsi, une personne à vue normale qui met devant ses yeux de faibles verres concaves est forcée, pour voir distinctement des objets éloignés, d'accommoder pour plus près tout en maintenant le paralléfisme des lignes de regard. Si les verres ne sont pas trop forts, les yeux se conforment immédiatement à ces conditions nouvelles, mais cette adaptation est accompagnée d'une sensation d'effort inaccoutumée et d'une prompte fatigue; c'est ainsi qu'en général l'usage des lunettes est toujours accompagné d'un effort sensible, dans les premiers temps, et qu'inversement les personnes qui portent lunettes depuis longtemps présentent, lorsqu'elles ôtent leurs verres, un regard pénible et pour ainsi dire effaré, même en présence d'objets pour lesquels elles peuvent accommoder. C'est un fait général que les mouvements compliqués qui exigent le concours d'un grand nombre de muscles, se font avec beaucoup moins d'efforts quand l'exercice nous a perfectionnés dans leur exécution. Qu'on se rappelle la violence des efforts auxquels se livrent un nageur ou un patineur inexpérimentés, et l'aisance que mettent dans ces exercices les personnes qui en ont une grande habitude. Il en est tout à fait de même des yeux, lorsque nous voulons en combiner les mouvements d'une manière insolite.
On peut encore modifier le rapport entre la convergence et l'accommodation en examinant des images stéréoscopiques dont on fait varier à volonté l'écartement. Nous y reviendrons par la suite.
On peut également produire la divergence des yeux, en examinant les images stéréoscopiques dont on augmente graduellement l'écartement tout en cherchant à maintenir la fusion en une seule image. De cette manière, je puis atteindre une divergence de 8 degrés. On peut encore produire le même effet en tenant devant les yeux deux prismes en verre égaux, et faiblement réfringents, dont l'angle réfringent, de 6 à 8 degrés, ait son sommet en bas et à travers lesquels on regarde des objets éloignés. Dans cette position des prismes, les lignes visuelles doivent être parallèles et un peu plus abaissées que sans les prismes. Si l'on fait tourner lentement les prismes de manière à amener graduellement leurs bords réfringents dans une position externe, on parvient à maintenir la fixation binoculaire et la vision simple des objets, ce qui
§ 27. INFL. DE LA VOLONTÉ SUR LES MOUVEMENTS DES YEUX. (476) 617 exige une divergence des yeux. On peut obtenir le même résultat avec un seul prisme; on le tient devant un œil avec l'angle réfringent en dehors, et l'on regarde d'abord des objets rapprochés qui exigent encore, malgré le prisme, une convergence plus ou moins grande des lignes de regard ; puis on passe graduellement à des objets plus éloignés, qui exigent une divergence de plus en plus grande.
Enfin Donders a remarqué, ainsi que moi, et bien d'autres sans doute, qu'on peut obtenir une élévation différente des deux yeux, en mettant devant un œil un prisme faiblement réfringent dont le sommet soit d'abord tourné en dedans. La vision des objets éloignés exige alors une légère convergence des lignes visuelles, qui s'obtient sans difficulté. Puis on fait tourner très-lentement le prisme de manière à donner à son arête réfringente une position de plus en plus inférieure, et l'on cherche àm aintenir la fixation de l'objet. On y parvient après un peu d'exercice. Dans ce cas, l'œil libre voit directement l'objet; l'autre doit, au contraire, se tourner notablement en bas pour le fixer. Après avoir obtenu une semblable position des yeux, qu'on enlève brusquement le prisme, et l'on voit aussitôt deux images de F objet, dont la différence de hauteur décèle l'élévation différente des deux lignes de regard. Dans la direction de haut en bas, je puis également, sans difficulté, obtenir une déviation de 6 degrés.
On conçoit que si l'on avait la patience de continuer des exercices de ce genre avec assiduité, pendant des semaines et des mois, on obtiendrait des déviations relativement énormes. C'est ce qui se produit, en effet, chez les strabiques qui se soumettent à des exercices tels qu'ils ont été proposés dans ces derniers temps, en particulier par E. Javal, pour la guérison de leur infirmité.
Il résulte de ces faits que la relation qui existe entre les mouvements des deux yeux n'est pas commandée par un mécanisme anatomique, mais qu elle se modifie, au contraire, sous l'influence de notre volonté ; la seule limite réside dans le fonctionnement de notre volonté que nous ne savons pas appliquer à un but autre que celui de voir les objets simples et nettement.
J'ai déjà appelé, il y a quelque temps, l'attention sur certaines circonstances qui prouvent le même fait et qui m'ont été confirmées par d'autres observateurs. — Si les mouvements de l'œil étaient coordonnés par un mécanisme anatomique, on devait s'attendre à ce que ce mécanisme fût plus insurmontable dans l'état de somnolence, où l'énergie de la volonté est diminuée. Cependant, lorsque je suis pris de sommeil en lisant, ou qu'après un long dîner je m'efforce de garder les yeux ouverts par respect pour la compagnie, j'observe constamment l'appari-
tion d'images doubles qui indiquent tantôt une trop grande divergence, tantôt une différence de hauteur, tantôt des torsions irrégulières des yeux. Dès que, prévenu par l'apparition de ces images insolites, je viens à secouer ma torpeur, les images doubles se fusionnent ordinairement aussitôt ; quand je parviens ensuite à les dissocier par un effort volontaire, je ne reproduis plus que les images doubles juxtaposées qui proviennent d une convergence trop forte ou trop faible (1).
La même nécessité qui relie les mouvements des yeux entre eux, et avec l'accommodation, existe aussi sous le rapport de la torsion relative à chaque position du point visuel, et l'on pouvait présumer d'avance que cette rotation n'est soustraite à notre volonté que parce qu'en la modifiant nous n'obtenons aucun résultat pratique et perceptible. J'ai réussi depuis peu à démontrer directement l'exactitude de cette supposition. On peut, en effet, modifier la torsion d'une manière très-sensible, lorsqu'on met les yeux dans des conditions telles qu'on ne puisse voir simple sans modification de l'angle de torsion.
A cet effet, je me sers de deux prismes en verre rectangulaires et isocèles. — Lorsqu'on regarde à travers un pareil 1^ prisme, parallèlement à l'hypoténuse, comme ou le
voit dans la figure 159, le rayon ah est réfracté et dévié vers l'hypoténuse au point où il pénètre dans le prisme, il se réfléchit sur l'hypoténuse en c, sous un angle égal à celui de son incidence sur cette surface, et il émerge du prisme en d, Si b et d sont à égale distance de l'hypoténuse, le rayon ab reprend, en émergeant du prisme, sa direction primitive. Mais les rayons qui, comme ab' et ab", ne pénètrent pas parallèlement à l'hypoténuse et s'y réfléchissent en d et c" après leur réfraction, émergent de telle façon que le rayon incident ab' ou ab'', et le rayon émergent d' é ou d" e" , forment des angles égaux avec l'hypoténuse. Un prisme de ce genre agit donc, dans ces conditions, comme un miroir ; seulement il présente cet avantage que la position où apparaît la partie moyenne de l'image réfléchie ne varie pas. Lorsque l'observa-
FiG. 159.
(1) E. Hering, dans ses Beitrage zur Physiologie^, h Heft, p. 274, a mis en doute l'exactitude de cette observation. Il n'a évidemment pas vu le phénomène dont il s'agit. La remarque par laquelle je viens de conclure prouve que je n'ai pas commis l'erreur qu'il m'attribue, et que la moindre habitude dans l'observation des images doubles suffit pour éviter : il suppose en effet que la différence de hauteur observée provenait simplement d'une position inclinée de ma tête. — Cf. W. Henke, Die Stellung der Augen beim Einschlafen und Aufwachen, in Arch. fur Ophth., 186A, X, 2, p. 181-18/i.
§ 27, INFL. DE LA VOLONTÉ SUR LES MOUVEMENTS DES YEUX. (477) 619 teur regarde à travers le prisme suivant la direction ah^ il voit des images symétriques des objets placés de l'autre côté.
Si l'on fait passer de la même manière, par un second prisme, le rayon d e réfléchi par le premier, tant que les hypoténuses des deux prismes sont parallèles, le renversement des images, qui a été produit par le premier prisme, est détruit par le renversement analogue que donne le second. Vus à tra,vers deux prismes ainsi disposés, tous les objets paraissent non modifiés. Mais si l'on altère un peu le parallélisme des hypoté- ^ nuses des deux prismes en faisant tourner un peu l'un d'eux autour d'un axe parallèle au rayon ae^ comme dans la figure 160, le renversement produit par le premier prisme n'est pas complètement annulé par le second; il reste encore une petite rotation des objets autour du rayon non réfracté ae, rotation double de la rotation relative des deux prismes. Du reste, si l'on fait tourner le système tout entier autour du rayon non dévié, cela ne fait éprouver aucune altération à la position apparente des objets.
Si l'on place devant un œil une semblable combinaison de deux prismes qui fasse subir aux objets une rotation de 5 degrés environ autour de la ligne visuelle, regardant avec les deux yeux des objets éloignés qui présentent une grande variété de parties diversement visibles, on voit d'abord, comme on doit s'y attendre, des images doubles des objets, qui se croisent entre elles et qui attirent facilement l'attention. Mais si l'on continue à observer les objets en promenant constamment le regard sur les points les plus saillants, qu'on peut tous voir simples successivement, les images doubles finissent par disparaître, et l'on voit des images complètement simples tout aussi bien que dans la vision ordinaire. Après avoir vu simple, de cette manière, pendant quelques minutes, si l'on vient à enlever le système de prismes, les deux yeux regardant librement, on aperçoit aussitôt des images qui se croisent, mais qui ne tardent pas à se fusionner.
Si l'on objectait que les images doubles pourraient bien ne pas se fusionner, l'une d'elles échappant seulement à l'attention, il suffirait, pour montrer qu'il n'en est rien, de tenir verticalement à quelque distance des objets une baguette qui paraît alors double ; les deux images de la baguette ne présentent Tune par rapport à l'autre que la faible obliquité ordinaire qui répond à celle des méridiens verticaux app^i-^
620 (478) TROISIÈME PARTIE. — DES PERCEPTIONS VISUELLES. § 27. rents ; on voit donc que les méridiens horizontaux de la rétine sont disposés derrière les prismes de manière à recevoir des images respectivement égales.
J'ai obtenu un second contrôle en développant dans mes deux yeux, pendant l'expérience, des images accidentelles d'une bande horizontale, et les projetant ensuite sur une surface blanche, après avoir enlevé les prismes. Au premier moment, les images accidentelles correspondant aux deux yeux présentaient alors des inclinaisons difFérentes par rapport à une seule et même ligne objective du champ visuel ; mais dès que les yeux étaient revenus à leur position naturelle, les deux images accidentelles présentaient la même position. C'est ainsi qu'en employant une ligne objective horizontale pour développer les images accidentelles et armant l'œil d'un double prisme qui faisait tourner de 5 degrés à gauche, après suppression des prismes et retour des yeux à leur position normale, leur image accidentelle commune était un peu tournée à gauche, d'où il résulte que, pendant l'emploi du prisme, l'œil gauche était un peu tourné à droite, tandis que l'œil droit, ayant suivi la rotation apparente du champ visuel, était tordu à gauche. Les images accidentelles des deux yeux s' étant formées sur des parties correspondantes, on voit que l'image primitive était aussi reçue sur des parties correspondantes des deux rétines.
Il résulte de ces expériences que les torsions de l'œil peuvent aussi être modifiées dans des circonstances particulières, à savoir lorsque des torsions anormales sont nécessaires pour éviter de voir se croiser les images des objets d'un champ visuel étendu et riche en détails. La plus grande torsion du champ visuel que j'aie pu suivre des yeux, dans ces expériences, était de 7 degrés. Probablement la torsion était égale et en sens inverse pour les deux yeux; elle était donc, pour chaque œil d'environ 3° Ya- La position anormale des yeux ne se produit pas immédiatement, à l'aspect du croisement des images doubles ; il faut une succession de mouvem.ents correspondants des deux yeux auxquels on fait parcourir le champ visuel dans toutes les directions, sans cesser de maintenir l'unité du point de fixation.
D'après une communication que je reçois de E. Javal, chez les strabiques, les déviations latérales sont généralement accompagnées de différences de hauteur et de torsions irrégulières, que le stéréoscope permet de mesurer pratiquement avec facilité ; quand les exercices ont rétabli la fixation binoculaire, les torsions se régularisent le plus souvent d'elles-mêmes.
Ces expériences sur les muscles de l'œil ont une grande importance pour l'étude de la nature volontaire des mouvements en général. On se
§ 27. ORIGINE DE LA LOI DES ROTATIONS. {â79) 621
figure ordinairement que nous avons reçu de la nature la faculté d'exécuter des mouvements volontaires déterminés, et qu'il n'est pas nécessaire de nous y exercer, sauf dans les cas comme la marche, la course sur les échasses, le patinage, la natation, où il faut conserver un équilibre artificiel dans les mouvements, ou bien où il faut tenir compte d'autres forces naturelles. En réalité, il est également nécessaire, pour d'autres mouvements, d'apprendre à y appliquer les actes volontaires qu'ils exigent. Même parmi les mouvements des membres dont l'usage est le plus facile, tels que ceux des membres supérieurs, il en est dont l'exécution exige un exercice préalable. C'est ainsi qu'on peut faire tourner, dans l'articulation de l'épaule, le bras tendu horizontalement, et qu'on peut faire tourner le radius et la main autour du cubitus. Ces deux rotations s'exécutent à l'aide de groupes de muscles qui sont tout à fait indépendants l'un de l'autre; mais nous ne sommes habitués qu'à exécuter ces deux rotations dans le même sens, parce que, dans les circonstances ordinaires, nous n'avons d'autre but que de mettre la main dans la pronation ou dans la supination. On peut se proposer d'exécuter ces deux rotations en sens opposé, de manière à faire tourner le coude en laissant la main immobile. C'est là une sorte de mouvement qui n'a aucun but pratique et que, pour cette raison, on n'exécute jamais dans les conditions ordinaires : aussi n'ai-je encore rencontré personne qui ait pu y réussir à la première sommation. Cependant ce mouvement est aussi possible à apprendre que les mouvements anormaux de l'œil. Il suffit de saisir avec la main un objet fixe et de tourner le coude, puis de lâcher graduellement l'objet ; on parvient bientôt à faire le même mouvement sans avoir besoin de fixer la main. Cet exemple nous ofïre donc, comme plus haut, relativement à la production volontaire des combinaisons de mouvements, un obstacle qui paraît d'abord insurmontable et dont on peut cependant venir à bout par un exercice convenablement combiné.
Nous avons maintenant à rechercher quelles sont, dans l'exercice des mouvements de l'œil, les causes pour lesquelles les différentes positions des deux lignes visuelles entraînent toujours des torsions déterminées.
Quant à la loi de Donders, d'après laquelle l'angle de torsion dépend seulement de la direction actuelle des lignes visuelles, on conçoit aisément qu'elle donne une facilité et une sûreté bien plus grandes pour nous assurer de l'état de repos d'un corps malgré les mouvements des yeux et les déplacements des images sur la rétine. Nous faisons errer continuellement notre regard dans le champ visuel, parce que c'est le
622 (480) TROISIÈME PARTIE. — DES PERCEPTIONS VISUELLES. § 27. seul moyen de voir avec le plus de netteté possible toutes les parties de ce champ. Pour les voir avec les deux yeux^ le plus distinctement possible, il nous faut d'abord diriger les yeux, exactement accommodés, sur le point qui occupe notre attention. Gela fait, les yeux pourraient encore tourner d'une manière quelconque autour de leurs lignes visuelles comme axes, sans cesser de fixer simultanément le point en question. Si nous parcourons ainsi un champ visuel rempli d'objets immobiles, le déplacement du regard fait varier d'une manière continue les sensations produites dans les différentes fibres nerveuses de la rétine. Quand nous fixons à deux reprises un objet A, si cette fixation n'était pas accompagnée, les deux fois, d'un même mouvement de torsion, l'impression du point fixé serait, sans doute, la même les deux fois sur chaque fovea^ mais les images rétiniennes des points environnants prendraient des positions différentes sur la rétine et les fibres nerveuses qui entourent la fovea recevraient des impressions tout autres ; pour constater que l'objet est resté le même malgré cette modification du système de sensations, il faudrait remettre l'œil tout à fait dans sa position primitive, même sous le rapport de la torsion, afin de vérifier si la reproduction de la disposition première est accompagnée aussi de la sensation primitive.
Comme il ne sert, en général à rien, dans la vision naturelle, de modifier la torsion pour reconnaître un objet, et qu'il suffit du retour à une certaine position déterminée pour reconnaître qu'un objet est i*éellement en repos, nous nous habituons, dès le commencement, à accompagner toujours d'un degré de torsion déterminé, une direction déterminée des lignes visuelles»
Avec un exercice suffisant dans la connaissance des modifications que fait subir aux sensations de la rétine la torsion de l'œil autour de la ligne de regard, il serait assurément possible de constater l'immobilité des objets malgré les modifications de l'image rétinienne. Mais ce serait là une complication nouvelle et considérable dans l'exercice de notre œil aux perceptions visuelles, et, comme elle ne serait accompagnée d'aucun avantage, nous l'évitons tout d'abord (1).
Ce principe, que j'ai nommé principe de la plus facile orientation ^
(i) J'avais été plus loin {Ârchiv fm- Opthalm. , 1863, IX, 2, p. 156-157) en disant que la constance de la torsion permettait d'apprécier exactement de la position des objets dans l'espace. E. Hering a objecté que les mouvements de torsion de l'œil gênaient, en général, l'appréciation des positions. Ainsi qu'on le verra dans le paragraphe suivant, cela est vrai dans certains cas, mais dont le nombre est beaucoup plus restreint que ne le croit Hering; c'est pour ce motif que, dans l'exposition qu^on vient de lire, j'ai laissé de côté l'orientation par rapport à la position véritable des objets et que je n'ai parlé que du point essentiel, c'est-à-dire, delà facilité de reconnaître l'immobilité des corps en repos.
§ -27. ORIGINE m LÀ LOI DES ROTATIONS. (iSi) 623
pou?' les positions de repos de l'œil exige immédiatement que toute direction déterminée des deux lignes visuelles entraîne avec elle des valeurs déterminées de l'angle de torsion des deux yeux, mais les valeurs de cet angle ne sont pas encore déterminées.
Jusqu'ici, nous n'avons considéré que le cas où l'on observe directement deux fois de suite le même objet ; il faut encore qu'on reconnaisse l'immobilité d'un objet lorsqu'on passe du regard direct au regard indirect.
Faisons d'abord cette recherche pour un seul œil fonctionnant isolément ; nous verrons ensuite quelles sont les modifications qu'y apporte l'adjonction d'un second œil. Nous nous bornerons, de plus, au cas de déplacements infiniment petits de l'œil ; car si l'on reconnaît l'immobilité d'un objet pendant les déplacements infiniment petits qui ont lieu pour les parties infiniment petites du temps où se produit un mouvement plus étendu, on la reconnaît également lorsque le mouvement entier est accompli.
Désignons par Z», c, etc., différents points de la rétine; soit a le centre de la fovea. Nous désignerons par A,B^ C, Z), etc. , les points de l'image qui se peignent sur ces points de la rétine. La fixation se faisant pour le points de l'image, supposons qu'entre ^ et ^ et, par conséquent, entre b et «, il n'y ait qu'une distance infiniment petite. Supposons maintenant que le regard passe de ^ en de telle sorte que B se représente sur le centre a de la rétine. Les points A, C, D, etc. , de l'image, viennent alors en d'autres points de la rétine, que nous nommerons a, yi «5, etc* Ainsi, tandis que la sensation qu'éprouvait b passe en a, celles de a, c, d, etc. , passent respectivement en <z, y, ^, etc. Si donc nous voyons se reproduire le même système de modifications dans nos sensations, toutes les fois que, par un mouvement volontaire, nous faisons passer en a la sensation qui s'était manifestée en b^ nous apprenons à considérer cet ensemble de modifications comme l'expression sensuelle d'un mouvement de l'œil auquel ne répond aucune modification des objets» La vérification consisterait en ce qu'en fixant de nouveau ^, nous retrouverions intact le premier système de sensations. Mais il nous importe d'apprendre, même sans faire cette vérification, que la modification qui a accompagné la fixation de B ne répond pas à une modification de l'objet»
Or pour que, toutes les fois que la fixation passe au point du champ visuel qui répond au point rétinien b, les points a, y, 5, etc., reçoivent en même temps les images qui étaient précédemment en c, d, etc. , il est nécessaire que l'œil exécute toujours ce mouvement en tournant
62Zi (48Î) TROISIÈME PARTIE. — DES PERCEPTIONS VISUELLES. § 27, autour d'un seul et même axe qui ait une position fixe par rapport au globe oculaire, et que nous nommerons ^,
Mais b n'est qu'un seul des points rétiniens voisins de a; soit c un autre de ces points, situé à une distance infiniment petite de a et dans une autre direction que /; ; il faut qu'il existe un second axe de rotation 6 qui ait une position fixe dans le globe oculaire, et relatif aux déplacements du regard dans la direction ac, si ce déplacement doit toujours être accompagné d'un même déplacement de l'image sur la rétine, d'un même système de modifications de la sensation.
Cela posé, le regard peut atteindre tout autre point F du champ visuel, très-voisin du point de fixation A, au moyen de deux rotations déterminées et infiniment petites faites successivement autour des axes 33 et ^. Mais on sait que, pour des rotations infiniment petites, on peut composer les axes de rotation par la construction du parallélogramme des forces, et que la diagonale des axes ^ et 6^ doit toujours se trouver dans le plan mené par 35 et par (S ; il en résulte que le mouvement exigé pour regarder le point F peut s'obtenir par la rotation autour d'un seul axe situé dans le plan 33^ tout aussi bien que par deux rotations successives autour de 33 et de (S. Et comme, d'après la loi de Donders que nous venons de chercher à établir, quel que soit le chemin suivi par le regard pour arriver en F, l'œil doit toujours atteindre la même position, il s'ensuit que le passage du regard de ^ en ou en tout autre point infiniment voisin de A, peut toujours se faire par une rotation du globe autour d'un seul et même axe, toujours situé dans un seul et même plan 33(5, dont la position est fixe par rapport à l'œiL Telle serait donc la condition pour que tout déplacement infiniment petit du regard soit toujours accompagné d'un système constant de modifications dans ^les sensations des fibres nerveuses visuelles, système de modifications qu'on apprend finalement à considérer comme l'expression sensuelle du mouvement de l'œil, relatif à ce déplacement du regard (1) .
Les axes de rotation, pour tous les déplacements très-petits de l'œil, qui partent d'une position déterminée, doivent tous être situés dans un
(1) M. E. Hebing a cherché à démontrer que cette déduction n'est pas juste (p. 274-283 de ses Beitrage zur Physiologie). C'est encore le résultat de la manière, déjà signalée plus haut, dont il a compris le premier principe, en y considérant comme principal un point accessoire. Il considère le second principe comme superflu à côté du premier, ce qui est une erreur. En effet, le premier principe veut seulement qu'on reconnaisse l'immohilité d'un objet au repos, toutes les fois que la ligne de regard revient à la même position; le second permet de constater ce repos alors même que la ligne de regard prend une position différente. Hering prouve, de plus, que le second principe, appliqué sans le premier peut conduire à des absurdités. Mais je n'ai jamais appliqué le second principe que comme complément du premier, et l'on comprend parfaitement qu'on ne peut pas l'appliquer autrement. J'espère avoir exposé celte fois mes idées avec plus de précision, de manière à ne plus donner lieu à malentendu.