COMBINAISON BINOCULAIRE DES COULEURS
deviennent alors plus faciles encore et plus frappantes. — Je plaçai l'une à côté de l'autre une feuille verte et une feuille rouge rose d'un papiei luisant ; puis, en travers de ces deux feuilles, c'est-à-dire horizontalement, une bande de papier d'un gris répondant à leur couleur résultante. Le tout fut recouvert d'un mince papier blanc. Lorsque je regardais ces champs à travers un prisme biréfringent de manière que les images doubles fussent sur la même horizontale, il y avait, le long de la bande grise horizontale, coïncidence de gris et de gris ; au-dessus et audessous, le milieu de l'image présentait une coïncidence de rose et de vert, ce qui donnait aussi du gris, et ce dernier gris se distinguait à peine du gris de la bande horizontale. Mais lorsque je produisais des images doubles binoculaires, après avoir ôté le prisme biréfringent, la bande où le gris coïncidait avec le gris tranchait très-nettement sur celle formée de rose et de vert, et, sur cette dernière, on voyait de nouveau les deux couleurs simultanément. Mais dès que j'enlevais la bande grise, je ne reconnaissais plus nettement la lutte des champs visuels et je ne remarquais plus au milieu que la partie commune aux deux couleurs, c'est-à-dire le blanc.
Dans d'autres cas, ce sont des images accidentelles qui produisent un mélange apparent. — Pour s'en assurer, on peut très-bien employer une disposition analogue à la précédente. En haut, une bande grise; en bas et à droite, du vert; en bas et à gauche, du rouge rose; ces deux dernières couleurs, mélangées à travers le prisme biréfringent, donnent le gris de la bande supérieure. Je fais coïncider binoculairement les deux carrés colorés et je ne vois d'abord entre eux qu'une lutte vive. Mais si je maintiens longtemps la fixation, le champ mélangé binoculairement finit par ressembler au gris d'en haut; il ne s'écarte que peu, tantôt du côté du rouge, tantôt de celui du vert. Mais si je recouvre alors le rouge avec du vert en fermant l'un ou l'autre œil, je vois une image accidentelle grisâtre du vert sur du vert, tandis que sur la partie du champ visuel où il y avait d'abord du rose, je vois apparaître le vert saturé pur. Il est donc bien visible que le vert modifié par la fatigue est devenu réellement très-analogue au gris de la bande supérieure. On trouve la même chose sur le rose, lorsqu'on cache le vert. Ainsi, dans ce cas, la production apparente du blanc résultant provient de ce que les couleurs elles-mêmes sont devenues bien plus analogues au gris, dans la sensation, par suite de la formation d'images accidentelles complémentaires et que la différence et la lutte, entre des couleurs devenues ressemblantes, cessent d'être aussi frappantes que pour les couleurs vives qu'on avait d'abord.
Dans certains cas, l'action inductrice de la couleur du fond sur un petit champ d'une autre couleur, action mentionnée page 527, peut
980 (780) TROISIÈME PARTIE. — DES PERCEPTIONS VISUELLES. § 32. produire un mélange binoculaire ajDparent. — Je fixai fortement, pendant assez longtemps, les images doubles binoculaires d'une bande bleue horizontale placée sur un fond rouge, la fixation étant maintenue à l'aide de deux points noirs marqués sur la bande bleue et sur le fond rouge. Je ne vis d'abord que la lutte du rouge et du bleu, sur la partie du champ où ces deux couleurs se superposaient ; je remarquai ensuite l'apparition de violet véritable. Mais en fermant un œil, je reconnaissais également, à la vision monoculaire, la présence du rouge induit sur la bande bleue.
Enfin, c'est dans un exemple déjà étudié par H. Meyer et par Panum (1), que l'apparence d'un mélange binoculaire me paraît se produire de la manière la plus frappante. Soit à droite un champ jaune portant une bande rouge rose horizontale, à gauche un champ bleu avec une bande verticale du même rouge. Si l'on fait coïncider binoculairement les champs jaune et bleu de manière que les bandes roses paraissent se croiser, la bande de gauche, dont la majeure partie coïncide avec le champ jaune, paraît certainement bien plus jaunâtre que la bande de droite, qui coïncide en grande partie avec le champ bleu. Au miheu, où les deux champs se croisent, on voit du rouge rose pur, ou plutôt, ce me semble, le rouge jaunâtre de Tune des bandes paraît passer intact derrière le rouge bleuâtre de l'autre bande. Panum considère la coloration jaunâtre de l'une des bandes et la coloration bleuâtre de l'autre comme résultant du mélange binoculaire de leur couleur avec celle du champ opposé. Il faut remarquer que la modification des deux bandes rouges présente sa plus grande vivacité lorsqu'on laisse errer le regard, parce qu'alors la bande située sur le jaune reçoit l'image accidentelle bleue du jaune, et celle qui est sur le bleu, l'image accidentelle jaune du bleu ; mais il est certain que l'effet se produit également, bien qu'à un degré moindre, lorsque le regard est fixe. Cependant on peut s'assurer que, dans ce cas encore, il s'agit d'un effet de contraste. En effet, la modification de la couleur rouge persiste lors même qu'en fermant un œil, on supprime le mélange binoculaire. Fermons fœil droit, qui est dirigé vers le champ jaune, la bande rouge rose reste encore tout aussi jaunâtre qu'auparavant, sur le champ bleu qui reste. Il est certain qu'au moment où l'on ferme l'œil, le jaune qui couvre binoculairement cette bande disparaît comme une sorte de nuage jaune, à travers lequel on l'aurait vue, mais la coloration apparente du rouge lui-même reste tout à fait inaltérée. De même, la
(1) Physiologische Untersuchimgen iiber das Sehen mit zwei Augen. Kiel, 1858, p. H, fig. 27 et 29.
§ 32. COMBIiNAlSON BlNOCULAlRt: DES COULEURS. {781} 981
bande rouge située sur le champ jaune conserve invariablement sa coloration rouge bleuâtre, lors même qu'on ferme l'œil gauche qui était dirigé vers le champ bleu. Il résulte de là que la modification du rouge ne provient pas, ou du moins ne provient pas uniquement d'un mélange binoculaire, mais que c'est un effet de contraste. Dès le commencement de l'expérience et même à la vision monoculaire , le rouge situé sur le champ bleu paraît plus jaunâtre par contraste, et celui situé sur le champ jaune paraît plus bleuâtre. Dès qu'on fait coïncider les deux champs, l'effet de contraste devient assurément bien plus vif; et une fois qu'il est fortement développé, il ne disparaît plus, lors même qu'on ferme un œil et qu'on fait cesser ainsi la coïncidence binoculaire. Dans tout contraste, comme nous avons cherché à le démontrer au paragraphe 2Zi, l'appréciation de la couleur flotte entre certaines limites. Des circonstances accessoires peuvent nous amener à rapprocher plutôt d'une limite que de l'autre, la couleur que nous voyons. Dans l'expérience qui nous occupe, on peut très-bien considérer comme une semblable circonstance accessoire la coïncidence binoculaire avec la couleur complémentaire du fond sur lequel se trouve la bande rouge. Du reste, je reviendrai plus loin sur l'étude des contrastes binoculaires.
Quant à la théorie de la combinaison binoculaire des couleurs, si nous partons de la théorie des couleurs de Th. Young, la seule différence est qu'ici les fibres nerveuses correspondant aux trois couleurs fondamentales différentes, et qui sont excitées à des degrés différents, sont distribuées sur les deux rétines au lieu d'être situées sur la même. De deux choses l'une : ou les fibres nerveuses de trois espèces différentes, qui appartiennent à un même point d'une rétine, ont le même signe local ; ou bien, si elles ont des signes locaux différents, il ne peut se présenter aucune condition expérimentale telle qu'elles soient excitées par des objets situés dans des parties différentes du champ de vision. Rien ne peut donc nous porter à localiser séparément ces sensations par rapport aux directions dans le champ visuel. Par conséquent, leurs différentes sensations se confondent en une sensation composée, celle d'une couleur résultante, sensation qui se présente en général à nous comme le signe sensuel d'une nature déterminée de l'objet, localement simple, qui se trouve dans cette partie du champ visuel. Et cependant nous avons vu que, même dans le mélange monoculaire, il se présente également des cas où nous croyons voir l'une des couleurs composées comme à travers les autres ; ce phénomène apparaissait lorsque, soit une répartition inégale de la lumière, soit le mouvement d'une image localement limitée, soit la présence d'une partie de la couleur sur tout
982 TROISIÈME PARTIE. — DES PERCEPTIONS VISUELLES. § Si.
le champ de vision, nous amenaient à conclm^e à la présence d'un éclairage coloré, ou d'un voile coloré situé en avant de l'objet.
Lorsque des parties correspondantes dans les deux rétines ne sont pas éclairées de la même manière, on reçoit une impression telle que ne peut jamais la donner un objet réel, uniformément éclairé de toutes parts. Nous n'en localisons pas moins les deux couleurs dans une seule et même partie du champ de vision commun, ce qui n'est probablement pas attribuable à une disposition innée de notre système nerveux, mais à un effet d'habitude. On voit donc deux couleurs dans le même endroit, et on les perçoit séparément. Ce qui se rapproche le plus de cette image visuelle, ce sont évidemment les cas de mélange monoculaire où nous voyons, ou croyons voir, lun derrière l'autre deux objets colorés dans la même partie du champ visuel, et un certain nombre d'observateurs, parmi lesquels je me range, ne voient la chose que de cette manière. L'attention présente alors des oscillations ; elle se porte tantôt vers l'un, tantôt vers l'autre champ, ce qui se manifeste par l'état d'antagonisme. On peut, du reste, voir également dans le champ visuel monoculaire quelque chose d'analogue à l'antagonisme, mais à un degré bien moindre. Qu'on fasse coïncider, à l'aide d'une lame de verre non étamée, l'image réfléchie d'un objet avec un autre objet vu à travers le verre, ces deux objets présentant à peu près la même intensité lumineuse et des formes bien accentuées, mais tout à fait différentes. On peut alors examiner l'un ou l'autre objet; celui qu'on ne regarde pas passe sur le second plan, tout en étant loin de disparaître aussi complètement que lors de la superposition binoculaire. En imprimant de petits mouvements à la lame réfléchissante, on peut faciliter beaucoup l'inspection isolée des deux images.
Gomme, d'après la théorie d'Young, la notion de la couleur résultante repose toujours sur ce que trois sensations colorées différentes sont projetées dans la même partie du champ visuel, et comme, même dans le mélange monoculaire, un acte de jugement, qui peut être influencé par des circonstances accessoires, décide seul si les couleurs composantes doivent être considérées comme l'expression sensuelle d'une qualité simple d'un seul objet, ou comme celle de deux quahtés différentes de deux objets, il n'est pas impossible que, lors de la superposition binoculaire de deux couleurs, on fasse abstraction de la différence qui existe entre ce genre d'impression et celle du mélange monoculaire, et que l'on combine les couleurs conformément à ce qui se présenterait dans le mélange monoculaire. En effet, d'après la théorie des couleurs d'Young, la couleur résultante n'est pas autre chose que l'addition de trois impressions différentes, qui n'exercent aucune in-^
§ 32. LUSTRE STÉRÉOSCOPIQUE. (752) 983
fluence l'une sur l'autre, mais qui sont localisées de même, et les actes de jugement qui donnent lieu tantôt à la combinaison, tantôt à la séparation, peuvent alors varier beaucoup d'un observateur à l'autre, suivant l'habitude ou l'expérience individuelle de chacun. Il est naturel alors que la réunion de couleurs très-analogues, ayant beaucoup de parties communes et peu de difl'érences, se produise avec plus de facilité que la combinaison de couleurs très-différentes. Il faut encore ajouter que l'observation d'un objet réel peut être souvent accompagnée de petites différences dans les impressions reçues par les deux yeux ; c'est ce qui arrive lorsqu'un œil est plus fatigué ou plus reposé que l'autre, lorsqu'il reçoit latéralement en plus grande abondance de la lumière vive ou colorée qui s'y diffuse, et ainsi de suite. L'habitude peut donc apprendre à laisser passer inaperçues de petites différences de ce genre. Si l'on vient cependant à placer un champ qui présente une semblable impression, tout contre un autre où les deux couleui's qui se superposent sont égales, la différence devient perceptible et l'on remarque la lutte qui se produit alors, même entre des impressions peu différentes.
Enfin, la combinaison binoculaire de champs différemment colorés ou différemment éclairés donne des résultats tout à fait particuliers lors de la combinaison de dessins stéréoscopiques. — En effet, si l'on fait blanche, dans l'une des deux images d'un corps, une surface qu'on laisse noire dans l'autre image, ou si on leur donne des couleurs différentes, mais qui ne le soient de préférence pas trop, cette surface paraît lustrée^ dans la combinaison stéréoscopique, tandis que les autres parties de l'objet, qui possèdent la même coloration et la même intensité lumineuse dans les deux dessins, paraissent maies. Du reste, cet aspect lustré ou mat est tout à fait indépendant de la nature véritablement mate ou brillante des surfaces du dessin, pourvu que, si elles sont brillantes, elles n'envoient pas de lumière réfléchie à l'œil de l'observateur.
On peut même combiner stéréoscopiquement des dessins linéaires représentant, par exemple, des formes cristallines et dont l'un est tracé en lignes noires sur fond blanc, et l'autre en lignes blanches sur fond noir. On obtient alors la même impression que si le corps que l'on voit était formé d'une matière foncée et brillante, comme le graphite, et placé sur une surface de graphite. On voit un exemple de ce genre dans la figure Q (pl. IX).
Sur les photographies stéréoscopiques d'objets brillants, tels que certaines feuilles de végétaux, du satin, etc., on trouve souvent des
m {783) TROISIÈME PARTIE. — DES PERCEPTIONS VISUELLES. § 32. parties qui présentent des reflets différents dans les deux dessins et qui, dans l'image combinée, provoquent l'impression du lustre. Cette impression se remarque peut-être de la manière la plus frappante sur des photographies instantanées d'une eau agitée éclairée par le soleil. De même, en regardant des objets brillants par eux-mêmes, on peut très-souvent constater que certaines parties de ces objets donnent un reflet bien plus fort à l'un des yeux qu'à l'autre.
C'est dans cette circonstance que me paraît résider le motif pour lequel, dans les dessins stéréoscopiques, les surfaces différemment éclairées paraissent brillantes dans la combinaison. Lorsqu'une surface mate reçoit de la lumière, elle renvoie cette lumière uniformément dans toutes les directions, et de manière à paraître également éclairée, de quelque point qu'on la regarde. Il s'ensuit que, dans les conditions de la vision normale, elle doit présenter la même intensité lumineuse à nos deux yeux. Les surfaces lustrées sont, au contraire, celles qui présentent une réflexion plus ou moins régulière. Elles peuvent présenter un grand nombre d'inégalités plus ou moins saillantes ; lorsque la surface de ces inégalités est polie et qu'elle se rapproche, en moyenne, d'une direction déterminée, la lumière incidente est renvoyée, pour la plus grande partie, suivant la direction où la surface régulièrement réfléchissante renverrait toute la lumière. Dans ces conditions, il peut souvent arriver qu'un de nos yeux soit sur la direction de la lumière réfléchie et que l'autre n'y soit pas. La surface paraît alors fortement éclairée au premier œil et faiblement au second. Par conséquent, lorsque l'image d'un corps nous présente, au stéréoscope, une surface différemment éclairée pour les deux yeux, nous obtenons une sensation qui ne peut être produite en réalité que par des objets brillants et jamais par des objets mats ; aussi la surface examinée nous paraît-elle brillante.
Il peut, de même, arriver qu'un objet brillant entouré d'objets colorés envoie, à chaque œil, de la lumière réfléchie d'une couleur différente, et présente par conséquent des colorations différentes aux deux yeux, tandis qu'un corps mat, dans les conditions normales de la vision, doit toujours présenter la même coloration aux deux yeux. Si donc, au stéréoscope, la même surface présente des colorations différentes dans les deux dessins, nous obtenons une impression sensuelle que ne peuvent produire que les corps brillants. Comme la couleur du corps brillant lui-même se mêle, en général, à celle des deux reflets, et que ceux-ci réfléchissent rarement une couleur unique et tout à fait pure, les différences de coloration que présentent aux deux yeux de semblables reflets d'objets brillants ne sont généralement pas très-considérables: aussi
§ 32. LUSTRE STÉRÉOSCOPlQUt:. (784) 985
le lustre se reproduit-il plus facilement par la combinaison de couleurs qui ne sont pas très-différentes, que si l'on prend des couleurs trèsbrillantes et très-différentes. Ces dernières présentent plutôt des effets d'antagonisme que de lustre.
D'après les observations de Wundt, le lustre résultant de la combinaison de deux champs colorés se manifeste le mieux lorsque les deux champs contrastent à peu près également avec le fond sur lequel ils sont situés; il est plus faible lorsque l'un contraste bien plus fortement que l'autre; en effet, ce champ prédomine trop et triomphe de l'autre dans la lutte des champs visuels. Plaçons, par exemple, un carré jaune clair et un carré bleu foncé de même grandeur sur un fond blanc ou noir, et amenons-les à se superposer binoculairement : dans l'un de ces cas, le jaune se distingue trop peu du fond blanc; dans l'autre, le bleu se distingue trop peu du fond noir, et le lustre est bien moins marqué que si l'on place les deux carrés sur un fond gris, dont ils se distinguent à peu près également.
Lorsqu^on fait, sur l'un des carrés, des dessins à contours très-prononcés, on parvient également à lui donner un tel avantage dans l'antagonisme, que l'apparition du lustre devient indécise.
On peut également produire le brillant binoculaire sans avoir recours aux dessins stéréoscopiques ; il suffit de regarder des objets bariolés, à travers deux verres différemment colorés, un dessin bleu et rouge, par exemple, à travers un verre bleu et un verre rouge. Chaque verre laisse paraître claire la couleur homonyme, tandis qu'il assombrit l'autre, et le dessin prend un aspect lustré très-remarquable. Dove a fait, à ce sujet, la remarque importante que le lustre disparaît dès que l'une de ces couleurs supplante complètement l'autre, tandis qu'il se produit au moment de la transition , où les deux couleurs apparaissent simultanément.
L'éclat métallique est caractérisé par ce fait que la lumière réfléchie régulièrement est elle-même déjà colorée et non pas blanche, comme celle des corps transparents. Aussi l'éclat métallique appartient-il aux corps qui donnent les couleurs de lames minces, comme les plumes éclatantes des oiseaux et certains corps, tels que Findigo, qui sont fortement colorés et très-réfringents.
Le phénomène du brillant stéréoscopique présente de l'intérêt relativement à la théorie de l'activité des deux rétines, parce qu'il en résulte d'une manière certaine ce fait, — que la diversité des assertions des différents observateurs sur les résultats de la coïncidence binoculaire de deux images différentes ont pu laisser dans le doute, — que deux actions lumineuses hétérogènes exercées sur des parties corres-
986 (785) TROISIÈME PARTIE. — DES PERCEPTIONS VISUELLES. § 32. pondantes des rétines produisent toujours une impression sensuelle toute différente de celle que produiraient deux actions analogues exercées sur les mêmes parties. Lorsque l'un des yeux voit du noir et l'autre du blanc dans des parties correspondantes des champs visuels, Fimpression produite est celle d'une surface blanchâtre et lustrée. Mais si nous répartissons uniformément entre les deux côtés la lumière blanche qui n'agissait que sur un seul œil, c'est-à-dire si nous combinons du gris avec du gris, la sensation produite est celle d'un gris mat, bien différente de celle du blanc lustré que produisait la première combinaison.
La même observation s'applique également au lustre produit par la combinaison binoculaire de couleurs différentes.
On pouvait assurément déjà tirer la même conclusion de ce fait que deux dessins stéréoscopiques , combinés binoculairement , donnent Texpression d'un corps et non pas celle de lignes tracées toutes sur la même feuille ; mais, dans ce cas, les mouvements de l'œil exerçaient une influence importante que l'éclairage instantané de l'étincelle électrique permettait seul d'éliminer.
Je ferai encore remarquer que j'ai aussi examiné, à l'éclairage de l'étincelle électrique, des dessins qui présentent un lustre stéréoscopique, et que là également j'ai observé parfaitement l'impression du brillant. Ce fait est important parce qu'il démontre que le lustre ne provient pas, comme on l'a pu dire, du changement d'éclairage et de coloration que produit l'antagonisme. A[moins d'efforts d'attention particuliers, je n'ai jamais vu la modification produite par l'antagonisme se répéter plus rapidement que par périodes de huit secondes, et le temps nécessaire est généralement bien plus considérable. Quand même l'impression lumineuse exercée sur la rétine durerait une fraction de seconde, ce temps est insuffisant pour que l'antagonisme des champs visuels puisse produire aucune modification sensible. Mais ce temps si court est suffisant pour s'assurer que l'on voit simultanément, et dans la même partie du champ commun de la vision, les deux impressions différentes des deux champs visuels.
L'impression du lustre peut également être produite par des images et des objets vus monoculâiremenf, lorsque, par exemple, leur éclairage se modifie rapidement par suite de mouvements de l'observateur ; alors les éléments dont se compose le lustre stéréoscopique ne s'observent pas simultanément, mais dans une succession rapide. De plus, les objets mobiles paraissent brillants lorsque l'éclairage de leurs différentes parties subit des modifications rapides, ce qui arrive, par exemple, pour la surface d'une eau agitée. Il suffit même que l'éclairage varié des
§ 32. DU CONTRASTE IMNOGULAIKE. 987
parties d'une surface affecte l'aspect des reflets lumineux de corps imparfaitement réfléchissants. Wundt a produit du lustre monoculaire en regardant un carré foncé, sur un fond d'une autre couleur foncée, à travers une lame de verre non étamée dont la face antérieure réfléchissait, en môme temps, un carré clair sur fond clair, de telle façon que ces images réfléchies coïncidaient à peu près avec les premières. Le Instre disparaissait lorsque le carré réfléchi paraissait se trouver exactement au même endroit que l'autre; on ne voyait alors que la couleur résultante. Mais le lustre reparaissait lorsque le carré réfléchi semblait se trouver en arrière du carré véritable. Lorsqu'il se plaçait en avant, c'était plutôt le carré réfléchi qui paraissait lustré. Il se formait donc ici la même notion que si l'on voyait, derrière et à travers le carré réel, un second carré présentant l'aspect d'une image réfléchie du premier, ce qui produisait l'apparence du lusti'e. Ces expériences sont particulièrement propres à montrer qu'il ne s'agit pas ici de qualités particulières de la coloration , mais de la production d'une illusion qui nous ferait croire à la présence d'une seconde image produite par réflexion de la surface perçue.
L'apparence de la transparence se présente aussi parfois lors de coïncidence binoculaire de deux champs différemment colorés, ainsi que Wundt l'a fait remarquer. — Si l'on amène, par exemple, à coïncider binoculairement, d'une manière incomplète, un carré jaune clair et un carré bleu moins clair, sur fond blanc, le bleu paraît transparent à l'endroit où on le voit recouvrir la séparation du jaune et du blanc. Mais cette apparence n'existe pas là où le jaune couvre la séparation du bleu et du blanc. Sur fond noir, c'est au contraire le jaune qui paraît transparent. En général, le champ qui contraste le plus avec le fond, est celui qui paraît transparent; c'est ce qui s'accorde avec la circonstance objective d'après laquelle un objet vu à travers un miheu translucide, qui est lui-même perçu distinctement, n'apparaît pas net ; tandis que les limites de ce milieu, que rien ne vient couvrir, se distinguent en général très-nettement.
Nous avons encore à parler de quelques phénomènes qu'on doit, ou du moins qu'on peut considérer comm.e des effets de co?i(raste entre les sensations des deux yeux.
D'abord, Fechner, en particulier, a fait remarquer combien de petites différences dans l'adaptation momentanée des deux yeux pour les couleurs se manifestent facilement lorsque, regardant binoculairement un petit objet éclairé sur fond noir, on vient à dissocier les images par une modification dans la position des yeux. — C'est ainsi que, lorsqu'un
988 {786) TROISIÈME PARTIE. DES PERCEPTIONS VISUELLES. § 32. œil a été fermé, tandis que l'autre a regardé des surfaces blanches éclairées, si l'on examine, aussitôt après, les doubles images d'une bande blanche sur fond noir, celle qui appartient à l'œil fatigué est plus obscure et plus violette que l'autre, qui appartient à l'œil précédemment reposé. Lorsqu'au contraire l'œil resté ouvert s'était porté sur une surface colorée, l'image relative à cet œil présente la couleur complémentaire, et l'autre la couleur homonyme de celle du champ inducteur. Dans cette expérience, la coloration complémentaire de l'image qui appartient à l'œil fatigué reste bien plus longtemps visible que lorsqu'on a regardé avec les deux yeux une même surface colorée, de manière à laisser la même adaptation chromatique dans les deux yeux. Par exemple, sans le secours des images doubles , il est très-difficile de constater que l'image accidentelle d'une surface blanche modérément lumineuse possède une coloration bleuâtre, tandis que cette circonstance apparaît aussitôt lors de la comparaison avec l'image double de l'œil reposé, laquelle paraît jaune orangé clair. Si la différence d'intensité des deux images est très- grande, on peut beaucoup faciliter la comparaison en assombrissant convenablement celle de l'œil libre, soit en regardant à travers un petit trou pratiqué dans une feuille de papier noir, soit en mettant devant cet œil un prisme biréfringent qui donne deux images de la bande claire, dont chacune présente la moitié de l'intensité de l'image directe, soit enfin en faisant usage d'un verre neutre^ dont on a constaté préalablement l'absence de coloration.
Il résulte de ces expériences que la comparaison des deux rétines peut se faire avec une grande exactitude ; elle paraît même pouvoir se faire avec une exactitude plus grande et pendant bien plus longtemps que cela n'est possible lorsque les deux couleurs doivent être comparées à Taide des mêmes parties d'une seule rétine. En effet, pour comparer la couleur que la rétine perçoit en blanc, par exemple, avec celle qui lui présentait l'aspect du blanc lorsqu'elle n'était pas fatiguée, il faut fixer fortement un objet blanc sur fond noir pour développer une image accidentelle nettement dessinée qu'on examine ensuite sur un fond uniformément blanc. Indépendamment de ce que l'effort assez considérable exigé par la fixation peut exercer une influence sur les résultats, indépendamment encore de ce qu'on n'a pas l'avantage de pouvoir assombrir à volonté l'image claire, les images accidentelles limitées sur une rétine cessent rapidement d'être perceptibles, parce qu'en général nous remarquons difficilement des différences constantes d'intensité ou de coloration qui peuvent exister entre des parties rétiniennes différentes et qui ne sont pas ravivées par des modifications continuelles. Nous avons vu au § 2Zi que nous avons une disposition à considérer
§ 32. DU CONTRASTE BINOCULAIRE. {787) 989
les différences d'intensité et de coloration nettement perceptibles, comme plus grandes que celles dont la perception est indécise, et nous avons vu que c'est à cette circonstance qu'il faut rapporter la majeure partie de ce qu'on appelle les phénomènes de contraste. Dans le cas actuel, il se manifeste un semblaJjle effet de contraste par cette circonstance que l'image non modifiée se colore, s'éclaire ou s'assombrit par opposition avec l'image modifiée. C'est ainsi que le blanc pur de l'œil non fatigué paraît jaune à côté du gris violacé de l'œil fatigué pour le blanc, ou que le premier paraît vert, lorsque l'autre est coloré en rose par l'image accidentelle du vert, etc.
Au lieu de colorer l'une des images par une image accidentelle, on peut encore employer un verre coloré que l'on met devant l'un des yeux. Alors encore je retrouve ce fait, qui nous a paru caractéristique pour les phénomènes de contraste, qu'avec une couleur faible l'effet de contraste est bien plus net qu'avec une couleur très-saturée. Un verre à vitre verdâtre, ou un verre de bouteille jaune rougeâtre, communiquent à l'image double une coloration complémentaire bien plus nette que lorsqu'on regarde à travers un verre d'une couleur foncée, lors même que, dans ce cas, à l'aide de verres gris convenables, on ramènerait l'image de l'autre œil à la même intensité lumineuse que l'image colorée.
Il peut même se produire un contraste entre des couleurs situées sur des parties correspondantes des deux rétines. Plaçons une bande noire sur un fond blanc, dissocions les images doubles, et mettons ensuite devant les yeux deux verres, l'un bleu et l'autre gris, qui soient à peu près également sombres. On voit alors l'une des images de la bande noire s'entourer de bleu, et l'autre de blanc, tandis que sur le reste du fond, le bleu et le blanc se superposent plus ou moins uniformément. Le blanc qui ressort le long des contours de la bande noire présente alors une coloration jaunâtre très-manifeste. Si l'on ôte les deux verres, on voit un blanc jaunâtre à l'endroit où prédominait le bleu, un blanc bleuâtre à l'endroit où la coloration était d'abord jaunâtre.
Si, dans cette expérience, nous remplaçons le verre bleu par un jaune, les résultats sont analogues, le bleu et le jaune occupant des positions inverses de celles du cas précédent.
Il doit paraître surprenant que, sous l'influence du contour noir, notre attention se porte d'une manière tellement exclusive sur le blanc contigu, et qu'elle le sépare assez complètement du bleu qui le recouvre dans le champ commun de la vision pour que ce blanc puisse même paraître jaunâtre. Le blanc jaunâtre manifeste d'ailleurs son caractère de couleur par contraste en persistant un peu lors même qu'on ferme
§90 (788) TROISIÈME PARTIE. — DES PERCEPTIONS VISUELLES. § 32. complètement l'œil qui est placé derrière le verre bleu. C'est ainsi qu'au sujet des ombres colorées (p. 518) nous avons également trouvé qu'une fois établi, le jugement sur la nature d'une couleur peut subsister même après la suppression, dans le champ de la vision, de la couleur contrastante qui avait provoqué l'erreur.
Dans les expériences que nous avons vues jusqu'ici, le contraste avait lieu lors de la comparaison de deux couleurs appartenant à des champs visuels différents ; l'effet du contraste monoculaire peut également être renforcé par la comparaison binoculaire avec le contraste opposé. ~ Plaçons l'une contre l'autre, à droite, une feuille de papier rouge rose, à gauche, une feuille de papier vert ; plaçons de plus, de part et d'autre, des bandes de papier blanc près de la ligne de contact. Si l'on examine ces deux bandes à l'œil nu, on n'y remarque, en général, aucune coloration par contraste, tant qu'il ne s'est pas développé de fortes images accidentelles des deux couleurs. Si l'on regarde avec un œil l'une de ces bandes à travers un tube noir, l'autre œil étant fermé, on remarque assurément une légère coloration complémentaire par contraste. Mais si l'on met des tubes noirs devant les deux yeux, de manière que Fœil droit voie l'une des bandes avec une partie du fond rouge, et l'œil gauche l'autre bande avec une partie du fond vert, et cela sans faire coïncider binoculairement les deux bandes, les colorations complémentaires des deux bandes présentent une intensité rare. L'intensité de l'effet augmente de plus en plus à mesure qu'on prolonge l'expérience sans fixer le regard sur un point déterminé : il se produit en effet alors des images accidentelles de plus en plus fortes du fond, et comme l'œil droit et l'œil gauche ne voient respectivement que le fond rouge et le fond vert, les mouvements ne peuvent développer dans l'œil droit que du vert, et, dans l'œil gauche, que du rouge, ce qui ne peut faire qu'augmenter l'effet de contraste.
Ce serait là un co7itraste successif, un de ceux qui reposent sur les images accidentelles; cependant si, au commencement de l'expérience, on dirige rapidement les yeux vers la bande blanche et qu'on les fixe le plus rapidement possible dans la position convenable, on voit également les couleurs par contraste, quoique bien plus faiblement. — Comme, dans les conditions de cette expérience, la comparaison des couleurs des deux champs visuels rend très-facilement visibles les images accidentelles du fond, j'ai cru nécessaire de chercher une disposition qui mît complètement à l'abri de toute production d'une image accidentelle du fond. A cet effet, je fixai sur une lame de verre deux bandes de papier, parallèles entre elles et dirigées verticalement; celle du côté droit était noire en haut et grise en bas, l'autre était grise en haut
§ 32. DU CONTRASTE BINOCULAIRE. (789) 991
et noire en bas. Je plaçai la lame de verre sur une surface recouverte à droite d'un papier rouge et à gauche d'un papier vert, de sorte que la bande de droite était sur un fond rouge et l'autre sur un fond vert. Avant de commencer Uexpérience, je glissais un papier blanc entre la lame de verre et la surface colorée, de manière à recouvrir entièrement cette dernière. Je fixais ensuite binoculairement les bandes grises et noires de manière à en obtenir la superposition ; alors les moitiés supérieure et inférieure de l'image sont formées chacune de la superposition d'une partie noire et d'une partie grise. Au milieu de chaque bande, j'avais disposé un point blanc destiné à servir de point de fixation. En combinant binoculairement les deux points blancs, je pouvais maintenir avec certitude la fixation de l'image commune des bandes. Au moment où j'enlevais le papier blanc pour mettre à découvert la surface colorée, il se produisait assurément des traces d'une coloration par contraste, mais extrêmement peu accentuée. Le gris situé sur le fond vert paraissait rougeâtre, celui entouré du fond rouge paraissait verdâtre. Il suffisait, au contraire, de quelques mouvements latéraux du regard, pour faire apparaître aussitôt la coloration par contraste dans toute son intensité. Les faibles colorations du commencement étaient moins sensibles que celles qui se produisent dans le contraste monoculaire. L'effet était plus faible encore lorsqu'on remplaçait le gris par du blanc.
Les purs effets du contraste simultané sur les deux bandes grises étaient donc affaiblis par la comparaison binoculaire. En effet, en rapprochant binoculairement les gris des champs visuels, l'expérience rendait possible de faire, entre ces deux gris, une comparaison plus exacte que précédemment dans le champ monoculaire où les deux bandes étaient séparées l'une de l'autre par de grands intervalles de vert et de rouge. Par conséquent, sous ce rapport, les phénomènes du contraste successif qui reposent sur une modification que les images accidentelles produisent dans la sensibilité se comportent d'une manière tout à fait autre que les phénomènes du contraste simultané, dont nous avons attribué la production à des erreurs de jugement. La comparaison binoculaire rend les premiers plus frappants, tandis qu'elle atténue les seconds en agissant comme correctif.
Danslaforme, décrite jusqu'ici, de l'expérience, on évitait une coïncidence binoculaire des bandes grises avec un fond coloré ; ces bandes coïncidaient avec du noir. Mais en modifiant la convergence des yeux, on peut séparer leurs images assez pour qu'au lieu de coïncider elles ne fassent plus que se toucher. En les amenant dans cette position apparente avant d'avoir enlevé la feuille blanche, s' assurant ainsi de l'égalité d'aspect des deux gris, et supprimant alors le papier bknc de ma-
992 {190) TROISIÈME PARTIE. — DES PERCEPTIONS VISUELLES. § 32. nière à faire apparaître le fond coloré, on voit la bande entourée de rouge, qui coïncide binoculairement avec du vert, présenter une coloration verte bien manifeste, et l'autre bande, qui est entourée de vert et coïncide avec le rouge, présenter de même une coloration rouge tout aussi prononcée. On obtient, d'une manière tout à fait frappante, l'impression qu'on aurait s'il se produisait un mélange binoculaire du gris avec les deux couleurs du fond. Si l'on glisse de nouveau le papier blanc sous la lame de verre, on voit disparaître immédiatement les colorations, ainsi que cela devrait se produire pour un mélange des couleurs du fond avec le gris.
Mais on voit, par une autre expérience, qu'il ne s'agit pas ici d'un mélange. — Si je ferme l'œil droit pendant que je vois les bandes colorées complémentairement, il ne me reste plus que la bande entourée de vert, et, bien qu'il s'en détache une sorte de voile rouge, dû au rouge qui la recouvrait binoculairement, sa couleur propre, le gris, reste encore aussi rougeâtre qu'elle l'était auparavant; c'est ce qui ne serait pas possible si l'aspect rougeâtre du gris ne provenait que d'un mélange (binoculaire) avec le rouge. Dès que le rouge du mélange viendrait à manquer, on devrait voir reparaître la couleur primitive, qui deviendrait plutôt verdâtre par contraste. Je crois plutôt qu'on peut expliquer le résultat de ces expériences, de la manière suivante : Nous avons vu plus haut que si les deux champs visuels contiennent du gris qui coïncide binoculairement avec du noir, nous pouvons très-exactement comparer les tons de ces deux gris, et que cette comparaison immédiate des deux gris affaiblit les effets du contraste monoculaire qui pourraient nous porter à les considérer comme différents. Dans la dernière expérience, au contraire, du gris entouré de rouge, ce qui nous porte à le croire verdâtre, coïncide binoculairement avec du vert ; l'autre gris, coloré en rougeâtre par contraste avec son entourage vert, coïncide binoculairement avec du rouge. Ici, les deux surfaces à comparer coïncidant binoculairement avec deux couleurs différentes et vives, cette circonstance peut rendre la comparaison très-incertaine, et, par conséquent, renforcer le contraste.
Quand on interpose ensuite une surface blanche, à l'aspect de laquelle les yeux peuvent rectifier leur appréciation du blanc, le contraste disparaît subitement. L'interposition d'une surface noire rend également possible une comparaison exacte et non faussée des deux bandes grises, ce qui fait encore disparaître leur contraste. Si, au contraire, on ne ferme qu'un seul œil, il ne se présente aucun élément qui puisse servir à rectifier le jugement, et le contraste persiste.
Le résultat des expériences décrites jusqu'ici peut se résumer de Ja
§ 32. DU CONTRASTE BINOCULAIRE. 993
manière suivante : Si, dans le champ binoculaire, l'œil droit et l'œil gauche voient respectivement les images « et (3 au contact immédiat l'une de l'autre ; si a coïncide avec le fond Z> et p avec le fond «, la comparaison entre les colorations de « et de (3, objectives ou modifiées par des images accidentelles, se fait très-exactement, toutes les fois que le fond a présente la même coloration que h ; la comparaison est, au contraire, très-incertaine toutes les fois que « et h possèdent des colorations des éclairages différents. La première condition détruit le contraste simultané monoculaire, la seconde le favorise.
L'habitude que nous avons acquise de distinguer les couleurs propres des corps au milieu d'un éclairage coloré très-répandu exerce son influence sur quelques autres expériences de contraste binoculaire, de la même manière que sur un grand nombre d'expériences de contraste monoculaire.
En premier lieu, il faut citer ici \ expérience "paradoxale de Fechner (i). — Regardant une surface blanche, qu'on ferme et qu'on ouvre alternativement l'œil droit, on remarquera qu'au moment de l'occlusion, la surface blanche qu'on ne voit plus alors que de l'œil gauche, paraît un peu plus sombre que lorsque les deux yeux sont ouverts. Ainsi, comme on devrait s'y attendre, lorsqu'on exclut la lumière de l'un des yeux, il se produit dans l'image un obscurcissement, très-faible il est vrai, et à peine perceptible pour certains yeux. Changeons maintenant les conditions de l'expérience en mettant devant l'œil droit un verre gris assez foncé. Si l'on ouvre alors l'œil droit, l'image paraît, au contraire, plus foncée ; elle dévient plus claire, lorsqu'on le ferme. Nous avons donc un obscurcissement apparent lorsque les yeux reçoivent plus de lumière et un éclaircissement lorsqu'ils en reçoivent moins. Si l'on prend des verres gris de plus en plus clairs, ce résultat négatif disparaît et cède enfin la place au résultat positif que présentent les yeux nus, c'est-à-dire que lorsqu'on ouvre l'œil fermé, l'image devient plus claire. Si l'on passe, au contraire, à des verres très-foncés, on finit par arriver à une limite où il est indifférent que l'œil situé derrière le verre soit ouvert ou fermé, la lumière incidente n'exerçant plus alors aucun effet I sensible. Un verre moyennement foncé donne donc le résultat maxi- I mum. Fechner employait à cet effet des verres qui laissaient passer de j 3 à 5 centièmes de la lumière incidente. Au lieu de verres gris, on peut j employer avec avantage l'épiscotistère d'Aubert. Cet instrument se compose de deux disques de cuivre superposés, dans chacun desquels sont
(1) Ahhandl, der Sachs. Ges. d. Wiss., VU, ^16-/i63.
mu (791) TROISIÈME PARTIE. — DES PERCEPTIONS VISUELLES. § 32. découpés quatre secteurs de /i5° et que l'on peut déplacer l'un par rapport à l'autre de manière à laisser quatre fentes dont la largeur peut être modifiée à volonté entre 0' et lib\ Lorsqu'on fait tourner rapidement ces disques réunis^ ils affectent l'aspect d'un verre gris, et ils agissent d'une manière analogue en affaiblissant la lumière; le degré de cet affaiblissement est facile à déterminer avec exactitude (1) .
Pour s'assurer que le mouvement de la pupille est sans influence sur ces résultats, on répéta l'expérience en mettant, devant l'œil découvert, une ouverture d'un diamètre inférieur à celui de la pupille. On peut, d'ailleurs, dans ces expériences, employer des ouvertures étroites pratiquées dans des papiers noirs, à la place des verres gris destinés à assombrir l'image.
On pourrait expliquer le résultat de cette expérience paradoxale en admettant que, dans certaines circonstances, la sensation lumineuse d'un œil puisse diminuer celle de l'autre, comme s'il existait une relation d'antagonisme entre les deux rétines ; mais j'ai pu démontrer, par une modification facile de l'expérience, qu'il s'agit ici de tout autre chose.
On se place en face d'un objet blanc bien nettement délimité, tel qu'une porte blanche située en face des fenêtres, et l'on choisit un verre foncé avec lequel l'expérience paradoxale réussisse bien lorsqu'on regarde cette porte. Oo place ensuite, devant l'œil armé du verre foncé, un papier blanc qui lui cache la porte et occupe tout le champ visuel de l'œil devant lequel on le place. En donnant à cette feuille de papier une obhquité plus ou moins grande par rapport à la lumière, on parvient facilement à lui donner une position telle qu elle soit précisément aussi claire que la porte. Répétant alors l'expérience, on obtient un résultat tout à fait opposé au précédent. Si l'on ouvre l'œil placé derrière le verre foncé et le papier, le blanc de la porte augmente très-peu d'intensité par l'effet d'une espèce de nuage clair qui s'y superpose : c'est l'image du papier blanc qui coïncide binoculairement avec elle. Après avoir constaté qu'il en est ainsi, qu'on enlève le papier blanc en laissant les deux yeux ouverts, de sorte qu'ils voient tous deux la porte : elle paraît alors s'assombrir considérablement , bien que l'intensité des parties des deux champs visuels où on la voit n'ait aucunement varié (2),
(1) AuBERT, Physiologie der Netzhaut, pp. 30, 3^1., 283. — Talbot avait construit un instrument analogue (voy. Pogg. Ann.^ 1835, XXXV, 459).
(2) M. Hering a également observé que l'expérience donne des résultats différents suivant ïu'on voit, avec l'œil obscurci, des surfaces limitées ou non. (Beitrâge zur Physiologie, p. 311-312.)
M2, DO CONTRASTE BINOCULAIRE. (7^2) 995
Cette modification de l'expérience fait voir qu'il ne s'agit pas ici d'une modification dans la sensation de la lumière, mais seulement d'une modification de notre jugement sur ]a couleur propre à l'objet blanc. Lorsque l'un des champs visuels est rempli d'obscurité quand un œil est fermé, ou recouvert uniformément d'une lumière faible (image du papier blanc vu à travers le verre foncé) , au lieu d'attribuer à la couleur de la porte cet éclairage uniforme et répandu bien au delà des limites qui répondent à la porte dans le champ visuel, nous formons notre jugement sur cette couleur exclusivement d'après ce que nous enseigne celui des yeux qui distingue les contours de la porte. C'est tout au plus si les modifications de l'éclairage dans l'autre œil se manifestent sous forme d'un brouillard sombre ou lumineux qui se répand devant la porte et devant les autres objets. Mais si nous reconnaissons également les contours de la porte avec l'œil assombri, et que nous les voyions dans le gris foncé, ce gris nous parait faire partie de la couleur propre à la porte, tout aussi bien que le blanc de l'autre œil, et, pour cette raison, la porte elle-même nous paraît foncée. Elle nous apparaît alors comme un corps gris rendu lumineux et brillant par de la lumière blanche. Mais cet assombrissement doit évidemment faire défaut, soit lorsque l'assombrissement produit par le verre est très-faible, et qu'alors la lumière qui parvient au second œil ne se fait remarquer que comme lumière, soit lorsque cet assombrissement est assez marqué pour permettre à peine de distinguer les objets.
Des circonstances analogues peuvent également avoir lieu, à la vision monoculaire, dans l'expérience indiquée par Smith et par Briicke (1) , et à laquelle Fechner a donné le nom à' expérience de la fenêtre latérale. J'ai trouvé qu'on peut donner à cette expérience une autre forme dans laquelle les conditions du résultat se voient encore plus sûrement que dans la première forme mentionnée. J'ai fait partager en deux parties égales une lame de verre d'urane, à surfaces parallèles. A la lumière des bougies, ce verre paraît absolument incolore, parce qu'il n'absorbe que les rayons violets et une partie des rayons bleus, qui sont très-peu abondants dans la lumière des bougies ; pendant le jour, lorsque la substance même du verre n'est pas fortement éclairée, les objets blancs vus à travers paraissent faiblement jaunâtres. Mais si la masse du verre elle-même reçoit la lumière directe du soleil, toutes ses parties émettent une lumière fluorescente d'un vert intense. Si je mets devant les yeux deux pareilles lames de verre d'urane, abritées de façon à ne recevoir que la lumière venant de l'objet, et que je dispose
(4) Voyez plus haut, page 537.
996 1795) TROISIÈME PARTIE. — DES PERCEPTIONS VISUELLES. § 32. les yeux de manière à voir double l'image d'un champ blanc sur fond noir, les deux images du champ blanc présentent naturellement la même coloration blanc jaunâtre. Mais dès que je laisse parvenir à l'un des verres les rayons directs du soleil, le champ visuel de l'œil qui est derrière ce verre se remplit de la lumière verte de la fluorescence ; après quelques mouvements de l'œil, la double image correspondante du blanc, qui est encore recouverte de lumière verte, paraît rose, et la double image de l'autre œil parait plus claire et verdâtre, bien qu'elle soit objectivement d'un blanc pur. Nous avons donc ici dans l'œil qui regarde à travers le verre fluorescent , lequel y répand uniformément de la lumière vert faible, une séparation si complète entre le blanc délimité et le vert répandu sans limites, qu'on voit même apparaître sur ce blanc la coloration rosée qui accompagne la fatigue de l'œil pour le vert. Par contraste avec cette coloration, l'autre image, qui n'est pas verte, paraît alors verdâtre.
Dans l'expérience primitive de Smith, ainsi que nous Favons vu plus haut, c'était la lumière rouge pénétrant à travers les membranes de l'un des yeux qui faisait paraître l'image de cet œil plus foncée et verte, celle de l'autre œil prenant un aspect rouge. On peut faire apparaître cette lumière rouge, en examinant, avec l'œil éclairé latéralement, des caractères noirs sur fond blanc : ces caractères présentent souvent alors un aspect rouge éclatant. Il est naturel que, parmi les doubles images d'une tache noire sur fond blanc, celle qui appartient à l'œil éclairé latéralement paraisse également rougeâtre par comparaison avec celle de l'autre œil. Si Ton concentre, au contraire, à l'aide d'une lentille, de la lumière verte ou bleue sur un point de la sclérotique, celle des doubles images d'un objet blanc qui appartient à cet œil devient alors rose ou jaune. Gomme on a mis en doute (1) l'explication de cette expérience, il n'était pas inutile de la modifier par l'emploi du verre d'urane, de manière à rendre plus faciles à saisir les différentes circonstances en présence.
On voit que le point de vue où nous nous sommes placés fournit facilement l'explication des phénomènes du contraste binoculaire. Si, au contraire, comme on le faisait habituellement, on veut attribuer les couleurs par contraste à des modifications de la sensation, que l'excitation d' une partie de la rétine produirait dans les parties voisines, on est nécessairement amené à considérer le contraste binoculaire comme résultant de l'action exercée par les sensations de l'une des rétines sur
(1) Fechner, Ueber den seitlichen Fenster-und Kerzenversuch, in Berichte der Kôn. Sàchsischen Ges, d. Wiss., 1861, p. 27-56.