CRITIQUE DES THÉORIES
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§ 3S. — Critique des théories.
Après avoir passé en revue l'ensemble des faits que présente l'étude des perceptions visuelles, je crois qu'il n'est pas inutile de jeter un dernier coup d'œil sur la liaison des idées théoriques, et d'examiner
1000 (797) TKOIS[ÈME PARTIE. — DES PERCEPTIONS VISUELLES. § 33. quelles sont les théories qui paraissent bien rendre compte des faits, et quelles sont celles qui présentent avec eux un accord moins satisfaisant.
Il faut remarquer d'abord que la connaissance que nous avons des phénomènes dontil s'agit n'est pas encore assez complète pour permettre de considérer l'une des théories comme admissible à l'exclusion de toutes les autres. Je crois que jusqu'ici, dans le choix qu'ils ont eu à faire entre les différentes opinions, les auteurs se sont plutôt laissé influencer chacun par la tendance métaphysique de son esprit que par l'autorité des faits ; et, dans le domaine de la psychologie, bien des questions de principe sont encore pendantes, qui sont depuis longtemps résolues dans celui des phénomènes de la nature inorganique.
Bien des observateurs se sont laissés aller trop facilement, ce me semble, dans l'étude des perceptions visuelles, à imaginer diverses structures anatomiques, à admettre de nouvelles qualités de la substance nerveuse qui n'ont aucun rapport avec ce que nous savons positivement des propriétés physiques et chimiques des corps en général ou des nerfs en particulier. Ces structures et ces propriétés ne servent, à chaque fois, qu'à donner, pour un ou plusieurs des phénomènes de la vision, des explications qui ont tout au plus une apparence de rigueur scientifique, et dont les auteurs ont négligé complètement ou mis sur le second plan la participation si indubitable des phénomènes psychiques.
J'accorde que nous sommes bien loin de connaître les phénomènes psychiques d'une manière rigoureusement exacte. Chacun peut, suivant la tendance spéculative à laquelle il accorde la préférence, nier absolument, comme les spiritualistes, ou admettre absolument, comme les matériahstes, la possibihté de pénétrer dans la nature de ces phénomènes. Mais le naturaliste, qui doit s'en tenir aux faits et à la recherche des lois qui les régissent, n'a pas à décider cette question. Il ne faut pas oublier que le matérialisme est une spéculation ou hypothèse métaphysique tout aussi bien que le spiritualisme; aussi lui refuserons-nous le droit de s'immiscer dans l'explication des faits naturels, avec des raisonnements à priori, sans s'appuyer sur des faits.
Quelque opinion que l'on professe sur les actions psychiques, et si difficile que puisse être leur explication, elles n'en possèdent pas moins une existence réelle et leurs lois nous sont familières jusqu'à un certain point, par les faits de l'expérience journalière. Quant à moi, je crois que c'est suivre une voie plus sûre que de rattacher l'explication des phénomènes de la vision à d'autres phénomènes, — qui réclament eux-mêmes une explication, mais dont l'existence est hors de doute : je veux parler des actions psychiques les plus simples, — que de la faire reposer sur des
hypothèses relatives à une disposition anatomique mais inconnue du système nerveux et aux propriétés de la substance nerveuse, hypothèses arbitraires, inventées ad hoc, et qui ne reposent sur aucune espèce d'analogie. Je ne me croirais le droit d'entrer dans une pareille voie qu'après avoir vu échouer toutes les tentatives d'explication appuyées sur les circonstances connues.
Mais cette nécessité ne s'impose nullement, à mon avis, dans l'explication psychologique des perceptions visuelles; loin de là, plus j'ai apporté d'attention à l'étude des phénomènes, plus j'ai constaté d'uniformité et d'accord dans l'action des processus psychiques, et plus j'ai trouvé de conséquence et de connexion dans toute cette classe de phénomènes.
. Aussi n'ai-jepas hésité, dansles paragraphes précédents, pour étabhr une liaison et un accord entre les faits, à me servir d'explications fondées sur les actes psychiques les plus simples de l'association des idées. Ce point de vue n'est pas nouveau, comme je l'ai déjà dit dans les aperçus historiques. Si, dans ces derniers temps, les opinions de quelques physiciens et physiologistes qui sont entrés dans cette voie, comme "Wheatstone, Volkmann, H. Meyer, Nagel, Classen et Wundt, ont trouvé plus de contradicteurs que d'adhérents, je crois qu'indépendamment de l'esprit du siècle, qui est peu enclin aux recherches philosophiques et psychologiques, cette opposition reconnaît pour cause l'absence d'une exposition suffisamment complète de tous les phénomènes de ce ressort. Des doutes, fondés sur ceux des phénomènes qu'ils n'avaient pas examinés, étaient opposés à chaque instant à l'explication des faits qui avaient été étudiés par les observateurs en question. C'est pourquoi j'ai profité de l'occasion qui m'était offerte pour remanier tout le sujet dans ce sens, et en donner un aperçu général.
Qu'on me permette de remettre, en peu de mots, sous les yeux du lecteur, les principes sur lesquels j'ai fondé mes exphcations, — La proposition fondamentale de la théorie empiristique, c'est que : Les sensations sont, pour notre conscience, des signes dont l'interprétation est livrée à notre intelligence. En ce qui concerne les signes fournis par la vision, ils diffèrent en intensité et en qualité (en couleur) ; de plus, ils doivent présenter une troisième différence dépendant de la partie qui est excitée sur la rétine, et qui porte le nom de signe local. Les signes locaux des sensations de l'œil droit sont généralement différents de ceux des points correspondants de l'œil gauche.
Nous sentons, en outre, le degré d'innervation que nous transmettons aux nerfs des muscles oculaires. Les notions d'étendue et de mou-
1002 (798) TROISIÈME PARTIE. DES PERCEPTIONS VISUELLES. § 33. veulent ne dérivent pas nécessairement des perceptions visuelles, ou tout au moins elles n'en dérivent pas uniquement, puisque les aveuglesnés les acquièrent avec une exactitude parfaite par le sens du toucher ; nous pouvons donc, pour notre objet, les considérer comme données préalablement.
L'expérience peut évidemment nous apprendre quelles sont les sensations de la vue ou des autres sens que nous donnera un corps que nous voyons, lorsque nous déplacerons nos yeux ou notre corps, ou que nous l'examinerons de différents côtés, que nous le tâterons, etc. L'ensemble de toutes les sensations possibles, réunies dans une idée complexe, constitue la i^eprésentation que nous nous faisons du corps et que nous nommons 'perception aussi longtemps qu'elle est appuyée par des sensations actuelles, et image de souvenir^ dans le cas contraire. Ainsi, dans un certain sens, bien que ce soit en désaccord avec le langage usuel, une semblable représentation d'un objet individuel est déjà une notion, parce qu'elle contient les divers groupes de sensations que peut nous donner cet objet regardé, touché ou examiné par tout autremoyen, et eu nous déplaçant. Telle est la teneur effective et réelle d une semblable représentation d'un objet déterminé; elle ne peut pas en avoir d'autre, et cet ensemble peut indubitablement être acquis par l'expérience, à l'aide des données indiquées plus haut.
Le seul acte psychique qui soit nécessaire à cet effet, c'est la répétition régulière de l'association de deux représentations qui se sont souvent trouvées associées ensemble, et cette association s'impose avec d'autant plus de force et de nécessité qu'elle s'est offerte à nous plus souvent.
Ainsi, en tant qu'elles sont exactes, les représentations que nous nous formons des objets à l'aide des images visuelles s'expliquent simplement par les principes que nous avons posés.
Mais on doit se demander alors comment peuvent se produire les illusions des sens. 11 nous faut diviser ces illusions en deux classes. — D'abord, celles qui se produisent lorsque nos sens sont soumis à l'action de causes insolites ; lorsque nous regardons, par exemple, des images dioptriques ou catoptriques, ou que nous combinons des images stéréoscopiques. Ici, l'impression exercée par des objets déterminés se produit dans des conditions insolites. Bien que nous sachions qu'il en est ainsi, d'après la loi de l'association des représentations, l'impression reçue réveille en nous la représentation des autres impressions sensuelles qui l'accompagnent en général, c'est-à-dire la représentation de l'objet correspondant.
Les illusions de la seconde classe sont celles où nous voyons d'unç
§ 33. PRINCIPES DES EXPLICATIOiNS EMPIRISTIQUES. {199) J003
manière erronée des objets réels, en nous servant de nos organes sensuels d'une façon inaccoutumée. Pour leur explication, il faut remar^ quer que, du moment qu'un certain mode d'usage de nos organes sensuels est plus approprié que tout autre à nous donner des perceptions nettes et certaines des objets, nous nous habituons à nous servir le plus possible ou exclusivement de ce mode d'emploi, que nous appelons normal. Si nous appliquons nos organes sensuels d'une façon différente, il est naturel que les impressions reçues nous donnent les représentations d'objets qui, dans l'usage normal des organes, exerceraient les mêmes impressions ou les impressions qui s'en écartent le moins.
Dans l'usage normal des yeux, il faut considérer : en premier lieUy que dans chaque œil, la fossette centrale de la rétine permet la distinction la plus nette entre des images voisines l'une de l'autre ; en second lieu, que nous ne conservons des impressions nettes qu'en 'évitant, par des mouvements continuels des yeux, la formation d'images accidentelles nettement dessinées; en troisième lieu, que, sur une surface étendue, éclairée uniformément, nous avons vu distinctement tout ce qu'il est possible d'y voir ainsi, dès que nous avons vu nettement toutes les parties du contour. Il résulte de là que, dans l'usage normal des yeux, nous dirigeons à chaque instant les deux hgnes de regard sur le point qui attire notre attention, et que nous accommodons les yeux pour ce point; cependant nous ne les laissons jamais longtemps en repos, ce qui serait en désaccord avec la tendance de mouvement particulière à notre attention, et nous promenons, au contraire, constam^ ment notre regard, surtout le long des contours des objets.
Delà résulte l'accord qui s'est produit entre les mouvements des deux yeux, et entre ces mouvements et Taccommodation ; habitude à laquelle il est difficile de résister, et que nous pouvons cependant vaincre à chaque instant par un effort de volonté, comme on l'a vu plus haut, lorsque nous mettons graduellement les yeux dans des conditions où le but de la vision ne peut plus être atteint qu'à l'aide de combinaisons insolites. Il en résulte encore la difficulté de maintenir, contrairement à notre habitude, le regard fixé pendant quelque temps sur un point; de là provient aussi la grande influence exercée par les contours saillants sur notre attention et sur les mouvements de notre regard; c'est à la même cause qu'il faut attribuer la difficulté de concentrer notre attention sur une analyse exacte des phénomènes delà vision indirecte, de la tache jaune, des images doubles, et ainsi de suite, l'habitude nous entraînant toujours à diriger le regard vers les parties qui occupent notre attention. C'est pour cette même raison qu'à cause des mouve-
lOOA {800) TROISIÈME PARTIE. — DES PERCEPTIONS VISUELLES. § 33. ments que l'habitude fait faire à nos yeux, nous ne voyons ordinairement pas les images doubles les plus écartées des objets que nous observons, et que la présence de ces images reste inconnue à un grand nombre de personnes pendant toute leur vie.
J'ai déjà fait voir plus haut que la relation entre les torsions des deux yeux et la direction des lignes visuelles doit être rangée dans la même catégorie, et qu'on peut même, en modifiant les conditions de la vision, entraîner la production des modifications de la torsion qui sont favorables à la perception des objets. J'ai cherché, en outre, à démontrer que la certitude d'orientation, qui nous permet de reconnaître la position invariable des objets immobiles malgré le déplacement de^leurs images sur la rétine, est le but dont nous cherchons à nous rapprocher le plus possible en conformant les mouvements de nos yeux aux exigences de la loi de Listing.
Puisque les efforts volontaires peuvent, lorsqu'il en résulte un avantage pour la vision, donner lieu à des mouvements qui cessent d'être soumis à ces différentes lois, il est clair qu'on ne peut pas rechercher la base de ces lois dans des dispositions anatomiques qui agiraient mécaniquement. D'un autre côté, il me paraît possible, et même probable, que la croissance des muscles et peut-être même la conductibilité des nerfs s'adaptent aux effets demandés, soit dans le cours de chaque existence individuelle, soit même par hérédité dans la vie de l'espèce, de telle sorte que les mouvements les plus utiles deviennent aussi les plus faciles. En tout cas, ce mécanisme anatomique, en tant qu'il existe, facilite les mouvements , mais ne les commande pas.
Les mouvements des yeux permettent encore d'apprendre quelle est la disposition des points du champ de la vision, c'est-à-dire d'apprendre quels sont les signes locaux des sensations qui répondent aux points immédiatement voisins. La loi spéciale des mouvements oculaires détermine ensuite quelles sont les étendues du champ visuel dont il est possible ou non de comparer exactement les grandeurs. On peut comparer exactement celles dont les images peuvent être amenées sur les mêmes points ou lignes de la rétine par de simples mouvements de l'œil ; c'est là une règle qui est tout à fait confirmée par les faits. Mais dans la comparaison des grandeurs qui ne peuvent pas être représentées sur les mêmes parties de la rétine, il se présente toujours des erreurs soit constantes, soit variables. On peut en partie rapporter les erreurs constantes à ce fait que (au moins pendant notre enfance, où se développe en nous la faculté de juger les objets par la vision), nos objets visuels les plus fréquents sont les corps éloignés et le sol qui s'étend depuis nos pieds jusqu'à eux ; je veux parler de l'aberration
des méridiens verticaux apparents et de la manière erronée dont on dessine des carrés.
Enfin, l'influence de la loi des mouvements oculaires se manifeste encore dans le tracé des lignes droites (ou les plus courtes) apparentes du champ de vision. Si nous plaçons la ligne de regard dans sa position primaire, que nous pouvons considérer comme sa position la plus fréquente et la plus importante, ce sont les lignes qui peuvent se déplacer suivant elles-mêmes d'après la loi des mouvements oculaires.
Je n'ai fondé la déduction de ces lois sur aucune hypothèse déterminée relativement à la nature des signes locaux. Elle subsisterait encore, alors même que les signes locaux seraient disséminés tout à fait au hasard sur la rétine, sans qu'il soit nécessaire d'admettre aucune analogie entre les signes locaux de points voisins. Une pareille disposition rendrait, il est vrai, l'accoutumance bien plus difficile. Aussi considéré-je comme tout à fait probable , et cette hypothèse est conforme à l'analogie d'autres dispositions organiques, que les signes locaux de points voisins se ressemblent plus que ceux de points éloignés, et que, par suite, la nature des signes locaux soit une fonction continue des coordonnées des points rétiniens. Cependant, quels que soient ces signes locaux, leur disposition peut être de nature à faciliter beaucoup l'orientation ; mais ici encore les conséquences de la théorie empiris tique, avec lesquelles les phénomènes s'accordent parfaitement, exigent seulement que la disposition, quelle qu'elle soit, donne une facilité à la production de l'évaluation oculaire, sans être décisive pour ses résultats définitifs.
Parmi ces dispositions anatomiques, il faut ranger le nombre d'éléments sensibles situés entre deux points de la rétine. — Particulièrement lors de l'appréciation de distances très-petites, ce nombre peut présenter de l'importance, d'après cette loi qu en l'absence d'autres éléments adjuvants, les grandeurs nettement perceptibles nous paraissent plus grandes que celles dont l'appréciation est incertaine. Nous avons déjà montré plus haut que le nombre des éléments sensibles est tout à fait sans influence dans l'appréciation des grandes distances.
Pour la théorie empiristique, la forme de la rétine, la position et la régularité de l'image, pourvu que celle-ci soit nettement limitée, sont choses absolument indifférentes ; cette théorie ne s'inquiète que de la projection de la rétine en dehors par les milieux optiques.
La position que présentent les objets, par rapport à notre corps, est appréciée à l'aide du sentiment d'innervation des nerfs oculaires, mais elle est contrôlée à chaque instant d'après le résultat, c'est-à-dire d'après le déplacement que les innervations impriment aux images.
iÔOe TROISIÈME PARTIE. — DÈS PERCEPTIONS VISUELLES. § 33.
Quand, regardant à travers des prismes, nous exécutons des mouvements avec notre corps ou si nous déplaçons nos mains dans le champ de la vision, nous apprenons bientôt à voir juste, malgré la déviation que le prisme fait subir aux rayons incidents. Les phénomènes du vertige de mouvement nous donnent également un exemple de modifications dans l'appréciation de l'effet de certaines innervations.
Nous apprécions avec moins de certitude le degré absolu de la convergence que les mouvements correspondants des deux yeux; c'est peut-être parce que la convergence peut provoquer un état de fatigue plus persistant, qui ne peut pas être équilibré par la fatigue de la divergence ; tandis qu'il n'arrive guère qu'on dirige longtemps les yeux à droite sans les tourner de temps à autre à gauche, de sorte que la fatigue se répartit alors uniformément sur les muscles antagonistes.
C'est en partie pour ce motif, — et en partie aussi parce que nous négligeons systématiquement les éléments subjectifs de nos sensations et que, par conséquent, dans la fixation d'un objet rapproché, nous ne considérons la somme totale des impressions visuelles et des sentiments d'innervation que comme des signes sensuels d'un objet situé dans cette position, sans analyser quelles sont les sensations attribuables à tel ou tel œil, ni quelle est la position de l'un ou de l'autre, — que nous apprécions la position des objets par rapport à nous d'après la position moyenne commune des deux yeux, alors même que l'objet est vu monoculairement. Ceci est conforme à la règle d'après laquelle nous apprécions les impressions reçues dans l'usage anormal des organes (vision monoculaire) , d'après l'analogie qu'elles ont avec celles obtenues dans la vision ordinaire (vision binoculaire) ; de là la règle trouvée par J. Towne et par E. Hering pour la projection extérieure des images visuelles, avec les modifications que j'ai dû lui faire subir pour les torsions qui ont lieu lors des positions obliques des lignes de regard.
Nous arrivons maintenant à la vision binoculaire. Tant que nous sommes dans le domaine objectif, que nous regardons des objets ou des images stéréoscopiques, les phénomènes s'expliquent d'une manière simple et se comprennent facilement d'après la théorie empiristique; de plus, si ce n'est dans quelques travaux récents, l'influence de l'expérience, dans les faits de ce ressort, a été le plus souvent reconnue par les adhérents de la théorie nativistique. Les illusions qui se présentent ici s'expliquent par l'incertitude avec laquelle nous apprécions la convergence. Lorsque les yeux reçoivent des images telles que les objets réels ne pourraient les leur fournir que par un degré déterminé de convergence, nous les interprétons en conséquence, alors même que
Je degré de convergence produit serait autre. Ajoutons encore que l'incertitude de la convergence nous empêche d'apprécier sûrement les différences de torsion que présentent les yeux convergents lorsqu'on élève ou qu'on abaisse le plan de regard. Aussi, lorsque des déviations observables dans les lignes des images ne manifestent pas la présence de la torsion, nous jugeons comme s'il n'y en avait pas, et c'est alors que nous subissons les illusions décrites par Recklinghausen et par Hering.
Mais si, en conservant toujours le même point de fixation, nous portons notre attention sur la disposition superficielle des objets dans le champ de la vision, chaque œil voit une disposition différente, et les deux images ne peuvent coïncider complètement; donc s'il y a quelques points qui coïncident, d'autres doivent être disparates et apparaître en deux parties difï^rentes du champ visuel commun, c'est-à-dire être vus doubles. On a nommé points identiques ou correspondants^ les points rétiniens, et respectivement des points des deux champs visuels, dont les images coïncident dans le champ commun de la vision.
Quant à la nature des points correspondants, les faits nous ont appris avec certitude que :
1° En général, les images des points correspondants se localisent sur la même partie, celle des points non correspondants, sur des parties différentes du champ commun de la vision ; cependant les deux parties de cette règle sont sujettes à de petits écarts, lorsque nous réunissons les deux images dans la notioîi d'un objet solide.
2° Les sensations produites par l'excitation de points rétiniens correspondants ne sont pas identiques, mais différentes. C'est la conclusion nécessaire du fait d'après lequel nous obtenons le relief exact d'un dessin linéaire stéréoscopique, même à la lumière de l'étincelle électrique. Si les sensations des points correspondants étaient absolument impossibles à distinguer l'une de l'autre, le relief renversé devrait se présenter tout aussi souvent et aussi facilement (1). — Nous arrivons à cette même conclusion en nous fondant sur ce que deux images stéréoscopiques correspondantes et qui présentent une différence d'intensité OQ de coloration, produisent une notion que n'accompagne jamais l'observation de deux images colorées de la même manière : je veux parler du lustre stéréoscopique. Les mouvements de Toeil et l'antagonisme
(1) DoNDERS (Anomalies of accommodation and refraction, London, 1864, p. 162 et 166) indique que, lorsque Tœil est immobile, l'image pseudoscopique remplace souvent l'image stéréoscopique. Mais il a obtenu, à peu de chose près^ les mêmes résultats qu'AuBERT et que moi, dans un article qui vient de paraître, in Nederlandsch Archief (1866), où il a pris des précautions analogues à celles indiquées plus haut (page 935).
1008 {805) TROISIÈME PARTIE. — DES PERCEPTIONS VISUELLES. § 33. des champs visuels n*ont ici aucune influence ; c'est ce que démontre en particulier l'observation de ces images à la lueur de l'étincelle électrique.
3° Sous rinfluence de la direction anormale de leurs yeux, le rapport de correspondance des deux rétines peut se modifier à la longue chez les strabiques.
Je conclus de là que toute hypothèse anatomique qui admet une fusion complète entre les sensations des deux côtés, en supposant, par exemple, que les fibres venant de parties rétiniennes correspondantes se réunissent deux à deux en fibres qui transmettraient chacune au cerveau une sensation unique, doit être abandonnée comme étant en désaccord avec les faits. C'est tout au plus s'il serait possible d'admettre une hypothèse d'après laquelle les deux impressions parviendraient au cerveau en partie séparées et en partie réunies en une seule. Par exemple, la fibre A de l'œil droit se diviserait en deux fibres a et a ; la fibre correspondante B donnerait ô et |3 ; tandis que a et b parviendraient séparément dans l'organe central de la vision et produiraient des impressions différentes, a et (3 se réuniraient pour former une troisième impression, commune aux deux fibres.
L'hypothèse ainsi modifiée me paraîtrait possible ; mais elle ne me semble ni probable ni nécessaire. En effet, les raisonnements établis jusqu'ici nous donnent, à ce qu'il me semble, une explication tout à fait satisfaisante, sans nécessiter une semblable hypothèse. Dans la vision normale, les lignes de regard sont toujours dirigées sur le même point objectif auquel nous accordons en même temps notre attention ; toutes les autres parties des rétines présentent des impressions qui sont tantôt pareilles, tantôt différentes ; aussi, avant toute chose, c'est la localisation des impressions des fossettes rétiniennes qui devient concordante. Mais lorsqu'un état morbide des muscles nous empêche de produire la direction nécessaire des yeux et rend habituelle une autre position, alors encore l'habitude détermine le point de chaque rétine qui correspond avec la fovea de l'autre.
L'identité des méridiens se détermine d'après la fréquence avec laquelle s'y représentent des séries de points identiques. C'est ce qui a lieu d'abord sur les horizons rétiniens, dans la position primaire du plan de regard, que nous pouvons considérer comme la position moyenne et la plus habituelle de ce plan. Ensuite, pour un grand nombre d'yeux normaux, les lignes du sol qui se dirigent vers l'horizon paraissent exercer une influence décisive sur la position des méridiens verticaux correspondants.
Une fois que ces deux couples de méridiens correspondants sont
§ 33. PRINCIPES DES EXPLICATIONS EMPIRISTIQUES. {80â) 1009
déterminés, les autres mensurations des champs visuels et, par suite, la position des points qui y sont congruents, peuvent se déterminer complètement, ainsi qu'il a été expliqué plus haut, à l'aide des mouvements des yeux.
Si la comparaison des dimensions dans les deux champs visuels et la position des points congruents sont des résultats de perfectionnement de l'estimation oculaire, il peut se produire de petites erreurs de cette estimation, lorsque la notion d'un corps unique, auquel se rapportent les deux images, s'impose fortement à nous. Quand les doubles images présentent, au contraire, des écartements très-sensibles, une interprétation plus ou moins exacte de leur signification est conciliable avec leur perception séparée dans le champ de la vision. Tout ce qui rend difficile la fusion des images doubles en la notion d'un corps unique, tout ce qui facilite la comparaison de leur position dans le champ de la vision, l'habitude de les observer et le soin d'éviter les mouvements des yeux, tout cela contribue à rendre ces images plus facilement visibles. Suivant la direction de Tattention, on peut voir ou ne pas voir celles qui se trouvent sur les limites de la perceptibilité, même à l'éclairage de l'étincelle électrique, qui élimine toute influence des mouvements des yeux. Toutes ces circonstances s'accordent parfaitement avec notre explication et peuvent en être déduites.
Enfin, les phénomènes de V antagonisme dépendent de cette particularité de notre conscience d'après laquelle nous ne pouvons accueilHr à la fois qu'une seule impression ou qu'un agrégat d'impressions susceptibles de se réunir en une seule représentation. L'expérience journalière en fait foi ; de plus, cette particularité se manifeste très-nettement dans l'intervalle de temps qui sépare les perceptions de la vision de celles de l'ouïe, et qui, lors de l'observation du passage des étoiles, donne lieu à Y erreur personnelle des astronomes ; elle se reconnaît aussi au petit nombre d'objets que l'on peut percevoir à la lumière de l'étincelle électrique et pendant la courte durée de son effet consécutif. La fusion des impressions des deux champs visuels se présente à nous sous forme de relief. Lorsque cette combinaison est empêchée par la nature des deux images, on voit se manifester l'oscillation de l'attention, caractéristique de la lutte des champs visuels, dès que l'attention n'est pas retenue par des contours nettement dessinés dans l'un des champs. J'ai décrit plus haut les méthodes à l'aide desquelles on parvient à fixer l'attention sur l'un des champs, ce qui supprime l'oscillation. Ce moyen est particuUèrement propre à démontrer que cette lutte est seulement un phénomène de l'attention.
D'après l'exposé qu'on vient de lire, on voit que nous n'avons à tenir
mo (805) TROISIÈME PARTIE. — DES PERCEPTIONS VISUELLES. §33. compte, parmi les processus psychiques, que des associations involontaires des représentations, actes qui ne sont pas sous la domination directe de notre conscience et de notre volonté ; avec cette réserve, cependant, que nous pouvons en influencer la marche en leur opposant des représentations et des buts dont nous avons conscience. C'est précisément pour cette raison que les résultats de cette production des représentations s'offrent à nous comme imposés par une puissance que nous ne pouvons pas dominer, ou seulement pour une faible part, et qui se présente, par conséquent, à notre volonté et à notre conscience, comme une force naturelle étrangère à nous, ou objective, absolument comme les sensations qui nous arrivent immédiatement du monde extérieur. Ainsi, parmi les résultats de processus psychiques, tout ce qui s'associe avec les sensations nous paraît donné par des influences extérieures tout aussi bien que la sensation, et ne nous offre pas les caractères d'un résultat de la réflexion consciente et libre ou d'une vue de notre esprit. Sous ce rapport, l'opinion empiristique a souvent été mal comprise, par ses adhérents aussi bien que par ses adversaires : c'est là mon excuse pour avoir insisté de nouveau sur ce point. Si l'on ne veut pas ranger ces processus de l'association d'idées et du cours naturel des représentations parmi les actes psychiques, mais les attribuer à la substance nerveuse, c'est une querelle de mots dans laquelle je ne m'engagerai pas. On pourrait concilier peut-être ici la théorie empiristique avec la forme que Panum, par exemple, a donnée à la théorie nativistique, avec cette différence que Panum considère comme donné par la nature ce qui me paraît acquis par l'expérience.
En ce qui concerne les différentes théories nativistiques^ leur point fondamental c'est qu'elles attribuent la localisation des impressions dans le champ visuel à une disposition innée, soit que l'âme ait une connaissance directe des dimensions de la rétine, soit que l'excitation de fibres nerveuses déterminées donne heu à certaines représentations d'espace par un mécanisme préétabli et impossible à définir avec plus de précision. C'est surtout J. Mûller qui a développé cette théorie sous la première forme. 11 dit (1) : « L'idée d'espace ne peut pas être un produit » d'éducation ; au contraire, la notion de l'espace et du temps sont » nécessaires, et toutes les sensations se soumettent nécessairement à » ces notions : aucune sensation ne peut exister en dehors de la notion )) d'espace et de temps. Mais quant à ce qui remplit l'espace, nous ne )) sentons rien autre que nous-mêmes dans l'espace, quand nous parlons
^i) Zur vergleichenden Physiologie des Gesichtssinns, p. 5 A et seq.
§ 33. DES THÉORIES NATIVISTÏQUES. (800) 1011
î) de sensation ou de sens; le jugement ne nous fait distinguer, dans )) l'espace rempli objectivement, que les parties de nous-même qui sont » dans l'état d'affection, sensation qui est accompagnée de la con- )) science de cause extérieure de l'excitation. Dans chaque champ visuel, » la rétine voit sa propre étendue à l'état d'affection ; lorsque nous 7) gardons le repos le plus absolu et que les yeux sont fermés, elle se )> perçoit à l'état obscur dans l'espace. »
Cette théorie, en admettant que la localisation spéciale de chaque impression est donnée par une intuition immédiate, est donc une extension de l'opinion de Kant, d'après laquelle l'espace et le temps sont des formes préexistantes de nos notions. La plupart des physiologistes allemands se rangèrent à cette opinion de Mûller, et ils fondèrent bien des explications des phénomènes visuels sur les particularités de la forme des images rétiniennes. C'est ainsi que Recklinghausen (1) a essayé d'expliquer l'aberration des angles droits apparents, en supposant que la surface de la rétine est située obliquement par rapport à la ligne visuelle de l'œil, ce qui expliquerait comment les images optiques d'un angle droit pourraient être obliques dans l'image rétinienne. Suivant cette manière de voir, la nature des images rétiniennes pourrait donc être perçue immédiatement. E. Hering (2) et A. Kundt (3) ont été jusqu'à admettre que l'âme voyait directement les distances de deux points rétiniens, non pas suivant l'arc rétinien, mais suivant la corde, et ils voulurent déduire de cette hypothèse l'explication des illusions, décrites plus haut, que présente la locahsation monoculaire dans le champ de la vision. Mais nous avons déjà fait voir que cette hypothèse ne suffit nullement pour rendre compte des phénomènes mêmes pour l'explication desquels elle a été inventée.
L'hypothèse des théories nativistiques est, en définitive, une renonciation à toute explication des phénomènes de localisation, une manière de clore toutes les discussions. Peut-on blâmer J. Millier, — qui écrivait à une époque où l'on n'avait encore aucune observation sur les lois des mouvements des yeux, et où un essai de les faire servir à une explication de la localisation n'aurait pu conduire qu'à des conclusions trèsvagues, — de n'avoir pas été disposé à pousser plus loin ses essais d'explication? Je me suis déjà efforcé de faire voir plus haut que les principaux faits de l'estimation oculaire, que la théorie nativistique ne s'occupe pas d'expliquer, peuvent également être déduits de la loi des
(1) Netzhautfunctionen, in A)xhiv flir Ophthabyi>, V, 2, p. 128-141.
(2) Beitrâge zur Physiologie, Heft 1, p. 65-80,
(3) Pogg. Ann., 1863, CXX, 118-158.
mouvements oculaires, telle que nous la connaissons dans ses traits généraux.
Comme conséquence nécessaire, l'opinion qui considère la localisation des impressions dans le champ visuel comme innée, conduit à admettre aussi une notion préétablie des points des rétines qui donnent deux à deux la même localisation, c'est-à-dire qui sont correspondants et auxquels la théorie nativistique a donné le nom de points identiques. Mais c'est ici que la théorie de l'identité innée et anatomique, qui doit être considérée comme conséquence nécessaire de la théorie nativistique, vient se heurter aux difficultés fondamentales signalées plus haut ; nous sommes donc sur le terrain qui a toujours été le grand champ de bataille des deux théories.
En effet, l'observation directe des corps naturels suffisait pour le prouver, et l'invention du stéréoscope par Wheatstone l'a montré mieux encore : nous sommes loin de voir toujours des images doubles partout où l'on devrait s'y attendre en appliquant rigoureusement la théorie de l'identité, et ces images disparaissent sous l'influence de la notion du relief. Briicke avait insisté justement, il est vrai, sur la grande influence exercée par les mouvements des yeux. Cependant il n'en est pas moins constant que, même lorsque l'on élimine cette influence, l'observateur le plus exercé ne peut s'empêcher de fusionner des images doubles pareilles et très-voisines, tandis qu'il distingue avec la plus grande facilité de semblables images tout aussi rapprochées, mais situées dans le champ monoculaire ou différenciées par leur couleur dans le champ binoculaire. Les partisans de la théorie d'identité ont été encore plus choqués par l'assertion de Wheatstone, d'après laquelle, dans certaines circonstances, les impressions des points rétiniens identiques peuvent aussi être dissociées et locahsées dans deux parties différentes de l'objet, situées l'une à côté de l'autre. J'ai déjà dit plus haut que ce dernier fait est une conséquence nécessaire du premier, et qu'on peut en constater l'exactitude lorsque l'expérience est convenablement disposée. Seulement il ne faut pas exiger, comme l'ont toujours fait les adversaires de Wheatstone, que la dissociation des impressions identiques puisse aller bien plus loin que ne fait, dans les mêmes conditions, la réunion des impressions disparates.
Sous la pression des faits, Panum fut amené à faire subir à la théorie d'identité une modification d'après laquelle chaque point a de l'une des rétines serait identique avec un certain cercle sensitif A qui lui correspondrait dans l'autre; de sorte que l'image du point a pourrait se fusionner avec celle d'un point quelconque de A qui appartiendrait à un
§ 33. THÉORIE DE PANUM. [801) 1013
contour analogue à celui dessiné en ; la perception de profondeur variant avec celui des points A qui se fusionnerait avec a. La coïncidence avec l'un ou l'autre point dépendrait de l'endroit où se trouverait, dans le cercle ^, un contour analogue à celui passant par a, Panum utilise les phénomènes d'antagonisme pour démontrer l'action dominatrice des contours dans le champ de vision commun aux deux yeux ; mais il a considéré la domination des contours comme trop absolue et trop durable. D'après lui, la lutte a principalement lieu entre des couleurs et des contours différents, mais d'intensité à peu près égale, (^eux qui se ressemblent ont de la tendance à se fusionner.
Si l'on veut considérer les propositions établies par Panum comme étant seulement l'expression générale des faits, et c'est ce à quoi il attache surtout de l'importance, on peut dire qu'elles sont assez exactes. Je n'aurai que peu d'objections à faire à la manière dont il expose les faits : 1° Je n'ai pas pu constater l'existence réelle des couleurs résultantes binoculaires, même en répétant les expériences qu'il a décrites. 2° M. Panum n'a pas employé de moyen suffisant pour fixer l'attention, et, par conséquent, il n'a pas pu reconnaître suffisamment le rôle important que l'attention joue dans la lutte des champs visuels et dans la distinction des images doubles. 3° Il considère les mouvements des yeux qui se produisent lors de la fixation des images, comme étant des mouvements réflexes involontaires, tandis que je puis bien reconnaître en moi une tendance à prendre certaines positions habituelles, mais que cette tendance n'influence en rien la spontanéité du mouvement lorsque je désire produire une autre position des points de regard. Zi° La fusion des images doubles ne dépend pas seulement de l'analogie des contours et de la quantité dont elles s'approchent d être correspondantes, mais aussi de la présence ou de l'absence d'autres points de comparaison pour la mensuration exacte de la disposition apparente des deux contours dans le champ commun de la vision. Ce dernier point avait déjà été mis en lumière par les expériences de Bergmann (I) , et il ressort également de l'expérience de la figure qui est décrite plus haut page 937, même si l'on fait abstraction des expériences de Volkmann contre lesquelles Panum a objecté que, par suite de l'addition de lignes et dépeints, elles présentent des modifications des contours qui, bien que petites et insignifiantes, peuvent cependant empêcher aussitôt la fusion. Mais, ainsi qu'il résulte des expériences de Bergmann et des miennes, des lignes correspondantes situées toutes deux du même côté de deux lignes disparates empêchent encore la fusion de ces lignes.
(1) Gottinger gelehrte Anzeigen, 1859, p. 4055-1063 =
iOlZi (808) TROISIÈME PARTIE. — DES PERCEPTIONS VISUELLES. § '6'6qui se produirait en leur absence, et cela sans exercer la lïioindrè influence sur l'analogie des contours de ces lignes disparates.
Les explications de Panum, après les confirmations et les développements contenus dans un second travail (1), ne consistent guère qu'à élever chaque classe d'observations au rang de faculté particulière du système nerveux. C'est ainsi qu'il attribue aux deux yeux, ou à leurs appareils nerveux, une énergie binoculaire de combinaison des couleurs^ à l'aide de laquelle les couleurs vues binoculairement pourraient vSe combiner en une couleur résultante. Puis vient une synergie binoculaire d' alternance^ à l'aide de laquelle les couleurs vues binoculairement peuvent rester isolées et entrer en lutte. Cette dernière action prédominerait lorsque les excitations qui agissent des deux côtés sont très-intenses ou que l'excitabilité de l'organe visuel est très-considérable. Les images disparates se fusionneraient à l'aide d'une troisième synergie binoculaire de la vision simple à raide de cercles sensitifs correspondants. Enfin . la perception de la troisième dimension se ferait à l'aide d'une quatrième synergie spécifique : la synergie de la parallaxe binoculaire.
Les contours des figures soiit considérés comme des excitants nerveux d'une intensité particulièrement grande, et les mouvements des yeux^ comme étant des mouvements réflexes involontaires. M. Panum insisté également pour que l'on considère les diverses synergies dont il a parlé, comme des forces physiologiques et non comme des forces psychiques.
Je dois avouer que je n'ai pas bien saisi comment M. Panum comprend que la fusion des images disparates à l'aide de cercles sensitifs correspondants puisse se concilier avec la proposition fondamentale de la théorie de l'identité, d'après laquelle les impressions des parties identiques doivent se fusionner ; c'est là une contradiction réelle ou apparente sur laquelle M. Volkmann a déjà appelé l'attention. M. Panum déclare avoir voulu dire que les impressions appartenant à des cercles sensitifs correspondants peuvent se fusionner, tandis que celles des parties identiques se fusionnent nécessairement. Mais il résulterait de là que, toutes les fois que l'impression a de l'une des rétines se fusionne avec celles d'une partie disparate j3, il devrait nécessairement y avoir aussi fusion entre a et la partie identique « de la seconde rétine, et, par suite, entre a et p; il faudrait donc qu'il y eût fusion entre àmt parties de la même image, à moihâ que l'une d'elles ne fût effacée, ce qui n'a pas lieu dans beaucoup de cas, tels que les présentent les expé-
(1) Beicherfs und du Bois-Reymond Archiv fur Anat, und PhysioL, 1861, p. 63-111.
§ 33. THÉORIb: DE PANUM. (809) 1015
riences décrites plus haut. Dans les figures comme M et N (pl. VIII) , les deux lignes identiques et non fusionnées sont rendues saillantes par des contours ; aucune d'elles ne disparaît par suite de lutte avec l'autre; s'il en était autrement, leur réunion avec une ligne disparate de l'autre image ne pourrait pas donner lieu à un relief stéréoscopique, lequel se produit même à la lumière de l'étincelle électrique. De même, il doit toujours exister, entre les deux contours disparates et fusionnés qui limitent des champs différemment colorés, certains points identiques pour lesquels il y a équilibre dans la lutte entre les couleurs que font ressortir les contours voisins ; ces points sont donc vus tous les deux et on les localise en des points différents de l'objet solide. Cette question me paraît, du reste, avoir peu d'importance pour la théorie ; je dois, en outre, d'après le résultat de mes propres observations, la considérer comme résolue dans le sens de l'observation de Wheatstone.
Bien qu'on renonce à la yiécessité de la fusion des impressions reçues sur les points identiques, ces points n'en conservent pas moins cette importance pratique que les impressions analogues des deux rétines se fusionnent d'autant plus facilement qu'elles tombent plus près de parties identiques. Telle me paraît être la seule description exacte de la relation d'identité, quelque idée qu'on se fasse d'ailleurs de la cause qui donne naissance à cette relation, et M. Panum, en mettant cette circonstance en lumière par la nature de ses expressions, a fait faire à l'étude de la vision binoculaire un progrès que je m'empresse de reconnaître ; je serais également le dernier à lui reprocher de s'être montré prudent et même craintif, dans la généralisation théorique des faits qu'il a observés. Je n'aurais pas critiqué ici ses essais de théorie, qu'il prie lui-même de ne pas considérer comme étant la partie importante de son travail, si je n'étais pas forcé, par la nature du sujet, de parler de toutes les explications possibles, et si une partie des idées théoriques de Panum ne formaient pas la base de la théorie plus récente de E. Hering, dont nous allons avoir à nous occuper.
Le lecteur a compris que les explications données par Panum, au moins pour ce qui a trait à la fusion et à l'antagonisme des images, sont plus apparentes que réelles : le procédé suivi consiste à réunir les faits en une idée abstraite ; quant à l'explication causale, nous n'y trouvons qu'une négation, sous forme d'une protestation contre la participation des processus psychiques, négation qui ne s'appuie que sur l'observation inexacte des faits. Du reste, ces explications attribuent à la substance nerveuse des formes d'activité que nous trouvons bien dans le domaine des actes psychiques d'ordre inférieur, tandis qu'on n'a jamais rien trouvé d'analogue dans le monde matérieL
Les traits principaux de la théorie de Panum se présentent à nous sous une forme plus nette et plus définie dans la théorie de la vision binoculaire établie par E. Hering. Nous rencontrons ici, ce me semble, la forme la plus conséquente que la théorie nativistique ait reçue : un examen approfondi devient donc nécessaire. Un progrès important de la théorie de Hering, c'est qu'elle part d'une connaissance plus exacte de la direction visuelle apparente des objets, ce qui supprime les difficultés qu'avaient rencontrées les théories antérieures.
M. Hering admet qu'à l'état d'excitation, les différents points de la rétine provoquent, outre les sensations colorées, trois autres sortes de sentiments d'étendue {Raumgefûhle), La première répond à la position en hauteur de la portion de la rétine correspondante, la seconde à sa position en largeur. Les sentiments de hauteur et de largeur, dont la réunion donne la notion de direction relativement à la position de l'objet dans le champ de la vision, sont égaux pour les points rétiniens correspondants, n existe, de plus, un troisième sentiment d'étendue, d'une nature particulière, c'est le sentiment de profondeur qui doit avoir des valeurs égales, mais de signe contraire, pour des points rétiniens identiques, et des valeurs égales et de même signe pour les points situés symétriquement. Le sentiment de profondeur des moitiés externes des rétines est positif, c'est-à-dire qu'il répond à une profondeur plus grande; celui des moitiés internes est négatif: il répond à une distance moindre.
Cette hypothèse rempht la condition que nous avons vue être nécessaire pour qu'une théorie d'identité puisse s'accorder avec les faits : les impressions des parties rétiniennes correspondantes sont pareilles sous un rapport, c'est celui du sentiment de direction, et différentes sous un autre, celui du sentiment de profondeur. Jusqu'ici les hypothèses de Hering me paraîtraient non pas nécessaires, mais avantageuses pour la théorie empiristique que je défends ; elles contribueraient à expliquer plus facilement comment l'habitude peut contribuer à l'éducation de l'estimation oculaire. Seulement les « sentiments d'étendue » devraient être considérés alors comme des signes locaux dont l'application à l'étendue ne pourrait être apprise que par l'expérience. H serait évidemment avantageux d'avoir des signes semblables pour les parties semblables qu'ils doivent désigner.
Sous un seul rapport, l'écart des méridiens verticaux apparents et identiques rend nécessaire une modification des hypothèses de Hering pour les yeux qui présentent cette aberration, ainsi que cela résulte des expériences que j'ai faites avec M. Dastich. En effet, il faudrait donner chez nous à la hauteur et à la largeur des valeurs égales pour des parties identiques, mais les valeurs positives et négatives delà profondeur,
§ 33. THÉORIt: DE HERING. (811) 1017
au lieu d'être séparées par les méridiens verticaux apparents correspondants, le seraient par les méridiens verticaux réels. Et, comme je l'ai déjà fait remarquer plus haut, lorsque les yeux sont symétriquement placés, nous voyons perpendiculaire au plan de visée une ligne qui se peint sur les deux méridiens verticaux réels, lesquels ne sont pas identiques, tandis qu'une ligne qui se peint sur les méridiens verticaux apparents, qui sont identiques, paraît inclinée par rapport à l'observateur, son extrémité supérieure étant plus éloignée que l'inférieure. Autant que je puis en juger, cette aberration n'exerce aucune autre influence relativement aux conséquences de la théorie.
Mais voici que, chez M. Hering, nous nous heurtons encore au mystère de la théorie de l'identité : Les excitations lumineuses pareilles ou différentes qui tombent sur des points de coïncidence (c'est-à-dire des points correspondants) iie peuvent jamais produire quune sensation lumineuse simple. Elles doive?it donc nécessairement se fusionner, c'est ce qui est répété à chaque instant par Hering; tandis que, d'un autre côté, les images disparates de cercles sensitifs correspondants peuvent également être fusionnées. Chez Hering aussi, cette proposition me paraît née d'une disposition polémique contre des adversaires peut-être trop ardents de la théorie d'identité, plutôt qu'elle ne me paraît être nécessairement exigée par la théorie. Autant que je puis en juger, on aurait pu éviter cette phrase sans nuire à l'ensemble de la théorie, en disant que les images qui présentent des contours et des colorations analogues se fusionnent d'autant plus facilement, qu'elles sont plus voisines de parties identiques.
A cette vision simple, obtenue par des parties rétiniennes disparates, M. Hering n'assigne pas une cause organique, comme M. Panum, mais une cause psychique ; il s'appuie sur cette circonstance que la dissociation de sensations complexes exige de l'exercice et une éducation toute particulière de l'attention, proposition qui est parfaitement exacte et qui peut expliquer bien plus de contradictions apparentes que ne semble le penser M. Hering. Sa théorie rencontre notamment la difficulté suivante. Soient « et « des parties rétiniennes correspondantes ;
j soit b une partie voisine de a et dans le même œil; supposons que b et a reçoivent des images pareilles : d'après M. Hering, elles se fusionnent parce qu'elles sont égales en qualité, très-analogues pour le sentiment de direction, ne diffèrent d'une manière notable que pour le senti-
j ment de profondeur, et que nous ne prenons pas le temps de les considérer séparément ; nous nous hâtons de les fixer dès que nous les remarquons, — ce qui, d'après son idée, se ferait par une sorte de mouvement réflexe,— et alors nous les voyons simples. Mais je c|emanderai alors
pourquoi nous distinguons d'une manière tellement plus rapide et plus facile deux images pareilles reçues en a et en h. En effet, non-seulement ces images se ressemblent qualitativement et présentent au sentiment de direction la même petite différence que ô et «, mais elles présentent encore une différence tout aussi petite pour le sentiment de profondeur, tandis que Z> et a présentent, sous ce rapport, une trèsgrande différence. 11 résulterait donc de la manière de voir de M. Hering, que les sensations de ^? et de é devraient se fusionner bien plus facilement encore que celles de a et de ce qui est en contradiction directe avec les faits. M. Hering peut nous répondre que si nous cherchons à fixer a ou b, nous ne pouvons fixer qu'un seul de ces points, et que, pour cette raison, nous avons appris à dislinguer a et mais non a et b. Mais ce serait là revenir absolument au point de vue de la théorie empiristique, d'après laquelle nous sommes obligés d* apprendre à distinguer et à interpréter les sensations des signes locaux.
Cette circonstance, où M. Hering est obligé de chercher dans la théorie psychique la solution des difficultés que provoque son opinion, est précisément celle qu'il choisit pour attaquer les explications psychologiques données par Volkuian et par d'autres. La faute de Volkmann, si c'en est une, consiste uniquement en ce qu'il adonné aux processus psychiques dont il s'agit ici les mêmes dénominations que nous leur attribuons lorsqu'ils parviennent à la conscience. Mais nous n'avons guère d'autres dénominations à notre service, parce que nous ne pouvons dénommer des actes qu'en tant qu'ils parviennent à notre connaissance. Si donc nous désignons sous le nom d'actes psychiques inconscients ceux que nous ne connaissons que parles résultats, on comprend parfaitement ce que cela veut dire ; c'est même là la seule dénomination que nous puissions employer à ce sujet pour éviter des périphrases continuelles.
D'après M. Hering, la sensation totale résultant de la fusion binoculaire des deux impressions prend la valeur moyenne des sentiments de direction et de profondeur. Gomme les sentiments de profondeur des parties identiques sont de même valeur, mais de signe contraire, la moyenne du sentiment de profondeur devient nulle pour la fusion des impressions identiques. Pour les images doubles homonymes, il est facile de voir que lâ moyenne du sentiment de profondeur devient positive, et l'objet paraît plus éloigné ; pour les images doubles croisées, la moyenne est négative et l'objet paraît plus voisin que les objets représentés identiquement.
Si toute impression rétinienne devait toujours se fusionner, sous une intensité égale, avec celle des parties correspondantes de l'autre rétine.
§33. THÉORIIi Dl^ HEHING. (812) 1019
la valeur moyenne de la profondeur, lors de la fusion, serait toujours nulle. Ce qui rend libre la valeur de profondeur relative à un contour et lui permet d'entrer avec sa valeur particulière dans la fusion avec le contour correspondant de l'autre champ visuel, c'est seulement cette circonstance que, dans l'antagonisme, l'impression du champ visuel qui contient le contour l'emporte complètement sur la sensation de l'autre champ. Cette explication se trouve également en opposition avec les modifications indiquées plus haut pour l'expérience de Wheatstone : dans cette forme de l'expérience, les contours dissemblables qui ne se fusionnent pas, se trouvent sur des parties coïncidentes, et, même à la lumière de l'étincelle électrique, chacun des deux apparaît dans l'image stéréoscopique, avec la valeur de profondeur qui lui est propre, ce qui prouve bien qu'aucun d'eux ne disparaît par un effet d'antagonisme.
C'est sur cette hypothèse que M. Hering édifie sa construction de l'espace. 11 admet que tous les points dont la valeur de profondeur est nulle, apparaissent, par un acte immédiat delà sensation, dans un plan qu'il appelle la surface centrale de l'espace visuel. Prenons, dans cette surface, pour origine d'un système de coordonnées rectangulaires, le point qui correspond aux deux centres rétiniens, les coordonnées répondant à la profondeur étant perpendiculaires à la surface centrale; les trois coordonnées de chaque point visible seraient proportionnelles aux valeurs de hauteur, de largeur et de profondeur de la sensation d'étendue que donne l'impression binoculaire. D'après M. Hering, on aurait ainsi une distribution des points dans l'espace qui répondrait, au moins pour la disposition des points, à leur distribution réelle, bien que les rapports des différentes distances linéaires aient encore à subir, d'après l'expérience , un grand nombre de corrections. Comme le corps de l'observateur se présente également dans l'espace ainsi rempli, on obtient en même temps la notion de la relation entre la position des objets et celle de l'observateur.
Tels sont les traits essentiels de la théorie de Hering. — Les théories nativistiques plus anciennes n'avaient considéré comme innée que la distribution des points dans le champ visuel, tandis qu'elles prenaient pour un acte du jugement la perception de la troisième dimension. Panum avait émis le premier, mais sans lui donner une forme bien précise, l'hypothèse d'après laquelle la parallaxe binoculaire pourrait nous donner la sensation immédiate des profondeurs. C'est cette idée que, comme nous venons de le voir, M. Hering a cherché à développer d'une manière plus précise, de manière à donner à la théorie nativistique un champ bien plus étendu qu'on n'avait encore fait. Le système qu'il a édifié est l'œuvre d'un esprit clair et logique ; il tient compte
1020 {815) TROISIÈME PARTIE. — DES PERCEPTIONS VISUELLES. §33. de tous les faits connus jusqu'ici et aussi de quelques nouveaux faits importants que M. Hering lui-même a découverts; aussi ce système peut-il, à mon avis, être considéré comme un bon spécimen de cette classe de théories, et c'est pour ce motif que je me permets de diriger spécialement ma critique contre la théorie de M. Hering.
La première objection que j'aurais à faire et qui est suffisante pour moi, c'est que je ne peux pas me figurer comment une simple excitation nerveuse, sans aucune expérience préalable, peut donner lieu à une représentation d'espace complète. Mais je reconnais que cette objection est peut-être de nature trop métaphysique pour être apportée sur le terrain scientifique ; je ne la mentionne donc que pour les lecteurs qui partagent mon sentiment. — Passons maintenant aux objections qui sont tirées des faits expérimentaux.
J'ai déjà mentionné plus haut que les hypothèses de la théorie Panum-Hering, sur la fusion des deux champs visuels, sont en désaccord avec les faits. La possibilité de percevoir le lustre stéréoscopique, même à l'éclairage instantané, est en opposition avec l'hypothèse d'après laquelle les impressions des deux yeux ne se fusionneraient que grâce à de lentes alternatives où prédomineraient tantôt l'une, tantôt l'autre de ces impressions. L'opinion que, dans le cas de fusion de contours disparates, les images identiques qui leur répondent dans l'autre rétine, seraient neutralisées, se trouve contredite par la réussite de l'expérience de Wheatstone, et surtout parce que cette expérience réussit sous un éclairage instantané, où les mouvements des yeux ne peuvent exercer aucune influence.
Une autre hypothèse fondamentale de la théorie de Hering, c'est que les points qui se peignent sur des parties rétiniennes identiques (ou, d'une manière plus générale, sur des parties dont la valeur de profondeur est nulle), doivent toujours paraître situés dans un même plan; que si les points objectifs vus binoculairement paraissent situés en avant ou en arrière de ce plan (surface centrale de l'espace visuel) , cela proviendrait uniquement de la valeur positive ou négative de leur parallaxe stéréoscopique. J'ai déjà décrit plus haut (pages 830 et suivantes) une série d'expériences, d'où il résulte qu'à défaut de tout autre renseignement de profondeur, des systèmes linéaires simples, ayant exactement la même parallaxe binoculaire, peuvent présenter au stéréoscope l'aspect de surfaces bombées ou planes, suivant que les lignes transversales présentent plus d'analogie avec les images binoculaires d'un objet voisin qu'on regarderait avec des lignes de regard convergentes ou avec celles d'un objet lointain qu'on regarderait avec des lignes visuelles parallèles.