CHAPITRE X
ASTIGMATISME IRRÉGULIER
75. Remarques générales. — Lorsqu'on n'arrive pas à obtenir une acuité visuelle normale au moyen de verres sphériques et cylindriques, on attribue en général la cause de cet insuccès à la rétine, on pose le diagnostic d'amblyopie. — Quelquefois, mais en général assez rarement, on attribue la diminution de l'acuité visuelle à un astigmatisme irrégulier, surtout s'il est visible par les déformations des images ophtalmoscopique ou kératoscopique. Mais il est probable que, plus on étudiera l'optique de l'œil, plus le diagnostic d'amblyopie cédera la place à celui d'astigmatisme irrégulier, qui servait jusqu'ici de désignation commune à tous les défauts optiques de l'œil autres que la myopie, l'hypermétropie et l'astigmatisme régulier, c'est-à-dire ceux que nous pouvons corriger avec les verres de nos boîtes. Depuis longtemps, la plupart des travaux parus sur l'optique de l'œil ont eu pour but d'améliorer les procédés employés pour déterminer ces défauts aussi vite et aussi exactement que possible. Il est peu probable qu'on puisse, pour le moment, faire des progrès de quelque importance dans cette direction ; ces méthodes sont, à l'heure qu'il est, très développées ; il me semble même qu'on est en train de dépasser le but, en ce sens qu'on peut s'apercevoir d'une tendance à vouloir déterminer ces défauts trop exactement. Les quarts de dioptrie de nos boîtes sont en effet superflus, et même les demidioptries ne sont que rarement indispensables, excepté pour les amétropies très faibles. Tant qu'on admettait que la réfraction était la même dans tout l'espace pupillaire, on pouvait se figurer la possibilité de déterminer cette réfraction avec une grande exactitude. Mais, depuis que nous savons qu'il y a dans presque tous les yeux des différences optiques entre les différentes parties de l'espace pupillaire, et que ces différences peuvent atteindre plusieurs dioptries, il faut se figurer le verre correcteur comme une sorte de moyenne qu'on ne peut pas déterminer avec une
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exactitude parfaite. Il semble que la construction de l'œil est telle, que l'acuité visuelle est environ de 2 pour un système optique parfait; mais beaucoup d'yeux ont des irrégularités optiques qui abaissent l'acuité à 1, à cinq sixièmes, à trois quarts ou encore au-dessous, et ces irrégularités sont souvent encore plus prononcées dans les yeux astigmates, ce qui empêche la correction complète.
L'étude de ces irrégularités semble donc destinée à jouer un certain rôle dans les futurs travaux sur l'optique de l'œil. Comme je l'ai déjà fait remarquer, on peut les étudier avec le disque kératoscopique de l'ophtalmomètre de Javal et Schioetz, et on peut les mesurer avec l'optomètre de Young, lequel exige pourtant de l'observateur une certaine somme de travail pour s'habituer à l'instrument. Mais, le meilleur moyen de se rendre compte de ces irrégularités est le suivant.
76. Examen de l'œil avec un point lumineux. — - Nous avons déjà vu que les premiers auteurs qui se sont occupés de la question de l'astigmatisme régulier se servaieut du point lumineux pour trouver les méridiens et pour juger de l'exactitude de la correction. Plus tard, le point lumineux fut remplacé par la figure étoilée, qui est d'un emploi plus commode pour la recherche des méridiens, mais qui ne donne des renseignements que sur l'astigmatisme corrigible par un verre cylindrique. Les formes sous lesquelles est vu un point lumineux fournissent au contraire des renseignements plus amples : il n'y a pas un défaut optique de l'œil qui ne se dessine dans ces figures, quelquefois, il est vrai, sous une forme qui peut être difficile à interpréter. C'est pourquoi nous avons repris cet examen au laboratoire de la Sorbonne. Comme objet nous nous servons d'un trou très petit (o,2mm à o,3mm), fait dans un écran noir, et sur lequel on concentre la lumière d'une lampe ou celle du ciel. Le sujet rendu myope se rapproche graduellement du point lumineux, tout en observant la forme sous laquelle celui-ci apparaît. On peut aussi placer le malade à une distance fixe, à 1 mètre par exemple, et changer la distance virtuelle du point lumineux en plaçant des verres, concaves et convexes, devant l'œil ; il faut que le malade évite autant que possible d'accommoder. On peut examiner ainsi la forme du faisceau réfracté dans toute son étendue ; car, pour la question qui nous intéresse, il revient au même que le point lumineux soit fixe pendant que la rétine se déplace, ou que, la rétine étant fixée, on déplace le point lumineux. La plupart du temps, le malade voit des cercles de diffusion présentant assez exactement la forme de la pupille, qui diminuent à mesure que le point lumineux se rapproche du foyer. Mais près de celui-ci, en avant et en arrière, il y a une partie, la partie caractéristique du faisceau, où le cercle prend des
formes irrégulières. Les taches de diffusion rondes se ressemblent chez toutes les personnes ; tout au plus trouve-t-on quelques petites différences dues à la forme de la pupille, à une répartition différente de l'éclat des cercles ou aux phénomènes entoptiques que je décrirai dans le chapitre suivant. Mais, la partie caractéristique du faisceau diffère tellement chez les différents sujets, que je n'ai jamais rencontré deux yeux où elle fût pareille, excepté peut-être dans les deux yeux de la même personne.
77. Différentes formes d'astigmatisme irrégulier. — On peut distinguer plusieurs groupes.
i° Dans un œil idéal, la partie caractéristique du faisceau se réduit à un point. On rencontre quelquefois des yeux qui ne s'écartent pas beaucoup de ce type, mais ils sont rares et ont tous une acuité exceptionnelle (fig. 85). Il est du reste clair que, toutes choses égales, un œil est d'autant meilleur que la partie caractéristique du faisceau est plus courte.
Fig. 85. — Formes sous lesquelles est vu un point lumineux par un œil régulier.
D'après Ree.
•2° Les yeux régulièrement astigmates devraient voir des figures pareilles à celles de la figure 77, mais il n'existe guère d'yeux aussi réguliers. Dans les degrés faibles d'astigmatisme, on n'a presque jamais
(1) Les figures 8.5, 86, 87, 88, 89, 90, 91, 92 sont empruntées à un travail que M. Rée a fait au laboratoire de la Sorbonne (Undersoegelse af œiet med et lyscnde Punct, Copenhague, 189G) et qui forme comme un petit atlas représentant les formes sous lesquelles l'œil voit un point lumineux. Mais la question est loin d'être épuisée, et il serait désirable que quelqu'un la reprît dans une clinique. A quelques exceptions près, les yeux des sujets examinés par M. Rée étaient ce qu'on désigne comme des yeux normaux; mais ce serait surtout des astigmates, dont la vision ne s'améliore pas beaucoup avec des cylindres, qu'il faudrait examiner.
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des lignes focales nettes, et dans les degrés forts, où les lignes focales sont plus pures, les irrégularités apparaissent lorsqu'on corrige l'astig-
Fig\ 86. — Astigmatisme régulier avec aberration de sphéricité. D'après Réc.
matisme approximativement avec un cylindre. Les astigmates les plus réguliers voient souvent des formes analogues à celles de la figure 86.
Fig. 87. — Figures d'un point lumineux obtenues en combinant une forte lentille sphérique ordinaire avec une lentille cylindrique (Astigmatisme avec aberration de sphéricité). D'après Rce.
Les lignes focales sont plus épaisses au milieu et la tache de diffusion interfocale n'est pas circulaire, mais a la forme d'un losange. Ces formes sont dues à la combinaison d'un astigmatisme régulier avec une aberra-
lion de sphéricité assez prononcée, car on peut obtenir desf'ormes tout à fait analogues avec une combinaison de -j- 20 sph. avec -f- 6'oyl. de nos boîtes (fig. 87). C'est pour cette raison qu'on est obligé de se servir d'une
Fig. 88. — A, formes que présente un point lumineux à mon œil droit (Obliquité dans un méridien, le vertical). — B, aspect des mêmes figures si je couvre la moitié inférieure de la pupille. — C, aspect des figures si je couvre la moitié supérieure de la pupille.
Les figures « correspondent à une distance de 60 centimètres ; les figures b à 1 mètre ; les figures <• à ]*°,.5o et les figures d à l'infini.
lentille aplanétique pour obtenir les ligures d'astigmatisme pur. Dans les yeux plus irréguliers, on peut en général trouver des figures qui représentent plus ou moins bien des lignes focales, c'est-à-dire qu'il y a
Fig. 89. — Œil à double obliquité. D'après Bée.
deux endroits où les figures sont plus ou moins allongées, de sorte que leurs deux grands axes sont perpendiculaires l'un sur l'autre; mais ces figures sont loin d'être linéaires.
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3° Il n'est pas rare que le système optique de l'œil affecte une certaine
Fig. go. — Figures de l'oeil gauche de M. Ree (Obliquité dans un méridien, le vertical).
Ligne focale courbe.
Fig. 91. — Ligne focale courbe. D'après Ree.
obliquité, de sorte que les figures sont symétriques par rapport à un seul axe (et non par rapport à deux axes, comme dans l'astigmatisme
régulier). C'est le cas de mon œil droit (fig. 88) et aussi de celui de M. Rée (fig. 90). Ces figures sont jusqu'à un certain point analogues à celles qu'on obtient avec une lentille placée obliquement.
4° Souvent on constate une obliquité dans les deux sens perpendiculaires l'un à l'autre, de sorte que les figures ne sont pas symétriques du tout (fig. 89).
5° Une anomalie qui n'est pas tout à fait rare consiste en une certaine courbure des lignes focales, probablement due à ce que les méridiens principaux de la cornée montrent une courbure analogue (fig. 90, 91).
Fig. 92. — Œil irréguJier (Diplopie). D'après Rée.
6° On rencontre assez souvent des figures plus irrégulièrés, ainsi (■elles de la figure 91 appartenant à un œil qui possédait une diplopie assez prononcée.
78. Règles pour analyser les figures du point lumineux. — Les figures sont quelquefois assez difficiles à analyser. Voici quelques indications pour cette analyse.
i° On peut toujours décider si une partie d'une figure est formée par des rayons croisés ou non, en couvrant une partie de la pupille. Si c'est la partie homonyme de la figure qui disparaît, cette partie est formée par des rayons qui ont déjà croisé l'axe avant d'arriver à la rétine; si c'est la partie hétéronyme qui disparait, les rayons n'ont pas encore croisé l'axe. — Quelquefois, on peut avec avantage employer le verre de cobalt (v. p. io3) pour cette analyse.
2° Si le point lumineux se trouve au delà du remotum et que l'observateur remarque un éclat concentré sur une partie de la tache de diffusion, cette partie correspond à une partie moins réfringente que le reste
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de la pupille ; car le foyer de cette partie se trouve plus près de la rétine et ses rayons sont par conséquent moins dispersés.
3° Si, en deçà du foyer, les ligures sont allongées dans un sens, en bas par exemple, elles sont, au delà du foyer, allongées dans le même sens, et l'œil est plus réfringent dans cette direction. C'est ainsi que, dans la figure 95 A, où la partie inférieure de la surface est supposée plus réfringente, la partie du cône située au-dessus de Taxe est partout plus large. Aussi les taches de diffusion sont-elles vues allongées en bas (fîg. 88).
4° Les phénomènes aberroscopiques (p. 96) nous indiquent toujours dans quelle direction la réfraction augmente ou diminue à partir du centre de la pupille.
L'optomètre de Young permet enfin une analyse plus précise de ces irrégularités.
Prenons, par exemple, mon œil droit (fîg. 88), et voyons comment on peut employer ces règles pour analyser les figures. On remarque que la partie supérieure de la figure d, A, vue à l'infini, possède un éclat plus fort que la partie inférieure. En couvrant la moitié supérieure de la pupille, cette partie disparait, tandis qu'en couvrant la moitié inférieure de la pupille, cette partie ne change pas. Nous en concluons, suivant la règle i°, que toute la figure est formée par des rayons ayant croisé l'axe, c'est-à-dire que tout l'espace pupillaire est myope, et, suivant la règle 2°, que la partie supérieure est bien moins myope que le reste. — Si je me rapproche à im,5o du point lumineux, je vois la figure c qui ressemble à un T lumineux inscrit dans un demi-cercle moins lumineux. Si je couvre la moitié supérieure de la pupille, la barre verticale disparait et la barre horizontale devient plus faible. Nous en concluons, suivant la règle i°, que la barre verticale est formée par des rayons qui n'ont pas encore croisé l'axe. Le point situé à ira,5o est donc déjà situé en deçà du remotum de cette partie, tandis qu'il est situé au delà du remotum de la partie inférieure. Toutes les figures sont allongées vers le bas, ce qui montre aussi (suivant 3°) que la pupille est plus réfringente en bas. Les lignes de l'aberroscope sont convexes vers le milieu, en bas et vers les deux côtés, tandis qu'elles sont droites ou légèrement F,f- 93- — Phénomènes
1 ° aberroscopiques de mon
concaves vers le milieu en haut (fig. 93) , ce qui œil droit, montre que la réfraction diminue vers la périphérie
en haut et augmente dans les trois autres directions. — Enfin, on trouve, en mesurant avec l'optomètre de Young, la réfraction indiquée par le schéma (fig. 94, A). Les mesures confirment les autres observations, si ce n'est qu'elles décèlent un très léger degré d'hypermétropie près du
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bord supérieur de la pupille, laquelle avait échappé à l'analyse des
Fig- 94- — A, schéma des variations de réfraction dans la pupille (dilatée) de mon œil droit. — B, schéma de la réfraction dans la pupille de Demicheri ; le cercle pointillé indique La pupille normale, le cercle plein la pupille dilatée.
Fig. g5. — Marche des rayons dans mon œil droit : A, dans le méridien vertical (obliquité) ; B, dans le méridien horizontal (aberration de sphéricité).
figures. Il en résulte que la marche des rayons doit être à peu près comme je l'ai dessinée dans la figure 95 ; A correspond au méridien
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vertical, B au méridien horizontal ; l'endroit inarqué 2 correspond n la figure 88, c.
Quant aux moyens à employer pour corriger ces défauts, ils restent encore à découvrir. La seule indication qu'on puisse donner pour le moment est que les formes mentionnées sous 3° pourront probablement quelquefois se corriger plus ou moins bien avec des verres placés obliquement. — Les verres de contact pourraient évidemment corriger la plus grande partie de ces défauts, qui résident surtout dans la cornée. Gomme la cornée ne supporte guère le contact, Sulzer a fait tailler de semblables verres, quisontmunis d'un pourtour par lequel ils s'appuient sur la sclérotique. Sous cette forme, les verres de contact sont mieux tolérés, mais ils semblent néanmoins causer une certaine gène, qui empêchera probablement leur emploi, excepté dans des cas spéciaux.
Bibliographie. — Tscherning (M.). Die monochromatisdie Abivcictiungen. Zeitschrift f. Psych. u. P/iysiol. der Sinnesorg. , IV, p. 456. — Rée (O.M.). Undersoegelse af Ocict. med et lysende Punkt. (Danois). Copenhague, 1896.